Wauwermans Paul, Auguste catholique
né en 1861 à Bruxelles décédé en 1941 à Bruxelles
Représentant 1906-1936 , élu par l'arrondissement de Bruxelles(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 21 avril 1913)
Sera-t-il ministre ? Voilà la question. L'être ou ne pas l'être ? Cruelle énigme !
Que M. Levie trébuche, que la rude intégrité de M. Woeste, ou la malice des gens de finance, ou la lâcheté des politiciens le fasse tomber de son fauteuil ministériel, on verra Wauwermans se dresser au milieu de la Chambre désemparée et, la face éclairée d'un sourire, du sourire,
S’écrier tout joyeux, avec un air sublime…
L’avenir ! L’avenir ! L’avenir est à moi
L’avenir est-il à Wauwermans ?
Sans doute, il est une voix qui répond :
Non ! L 'avenir n'est à personne.
Pauline, l’avenir est à Dieu !
A chaque fois que l’heure sonne
Toutes ici-bas nous dit adieu.
L’avenir ! L’avenir ! Mystère !
Gloire, fortune militaire,
Couronne éclatante des rois,
Victoire aux ailes embrasées,
Ambitions réalisées
Ne sont jamais sur nous posées
Que comme l’oiseau sur les toits.
Mais quoi, si l'avenir n'est à personne, il n'est pus à Levie plus qu'à Wauwermans, et pourquoi le lendemain de Levie ne s'appellerait-il pas Wauwermans ? Wauwermans n'est-il, comme Levie, bon catholique, bon avocat, et bon avocat financier ? Oui, répond la voix de la droite, mais il est antipathique.
* * *
Antipathique !
Pourquoi antipathique ? Il y a des gens qui sont antipathiques parce qu'ils ont du génie, ou parce qu'ils croient à l'absolu, ou parce qu'ils portent leur stricte honnêteté devant eux comme un saint sacrement, ou parce qu'ils valent mieux que leurs concitoyens ou leurs contemporains. Il y en a aussi qui sont antipathiques parce qu'ils valent moins que leurs concitoyens ou leurs contemporains, parce qu'ils ont un sale caractère ou une âme si vilaine qu'ils ne parviennent pas à la cacher.
A bien examiner la carrière de Paul Wauwermans, ce ne sont ni les premières ni les secondes raisons qui le rendent antipathique. Avocat, il n'est pas des premiers du Barreau de Bruxelles, assurément, mais il ne manque ni de talent ni de science, et il ne passe pas pour un de ces mauvais confrères qui s'amusent à jouer des tours à la partie adverse. Homme de lettres - car il fut homme de lettres en sa prime jeunesse (tout au moins fréquenta-t-il le Sésino) - il fut célèbre pour avoir été qualifié par Max Waller d'une épithète aussi pittoresque qu'injuste, ce qui valut à La Jeune Belgique un procès, et à Georges Rodenbach le seul succès judiciaire qu'il ait jamais remporté de sa vie ; député, il ne s'est signalé par aucune initiative particulière, par aucun discours sensationnel, mais à lire ses harangues aux Annales, on s'aperçoit qu'elles sont plutôt mieux composées, mieux écrites, que celles de la plupart des fidèles soldats de notre ministère, et qu'il dit beaucoup moins de sottises que M. Hubert ou M. Hoyois ; pourtant, au parlement comme au conseil communal, il est une des têtes de turc de l'opposition. On assure, il est vrai, que ses interruptions sont particulièrement désagréables : mais celles de M. de Wouters, celles de M. Briffaut, celles de M. Hoyois ? Or, voyez la malchance de ce pauvre Wauwermans : c'est lui qui reçut en plein visage le mollard démocratique que le bouillant Hubin destinait à toute la droite, comme c'est lui qui reçut jadis l'épithète que Max Waller destinait sans doute à toute une catégorie de « bourgeois » peu aptes à comprendre la jeunesse littéraire de 1885.
* * *
C'est un sort. Ce pauvre Wauwermans est un de ces hommes à qui il arrive toujours des déboires et qui ont l'air de les avoir mérités. Est-ce le malchanceux de naissance, le pauvre « soukeleer » dont la tartine tombe toujours sur le côté de la confiture ? Non pas, car, en somme, ta vie ne lui fut pas mauvaise : avocat occupé, membre de la Chambre des représentants, conseiller communal, il eut, en somme, tous les succès qu'une bonne mère peut espérer pour son jeune docteur en droit de fils.
Il entra dans la politique, par le canal du Patriote ; excellente entrée, Le Patriote est une force. Il y passa par les cadres, excellente école, fit toutes les besognes, depuis le chien écrasé jusqu'à la polémique, y coudoyant l'état-major de la jeune démocratie chrétienne : Renkin, Carton de Wiart, l'abbé Daens, poursuivant d'ailleurs tranquillement ses études de droit. Ayant prêté serment et tandis qu'il faisait son stage, on le vit à la tribune parlementaire fignoler, selon la bonne formule, les comptes rendus du journal. Entretemps, il faisait, dit-on, les discours de son ami Colfs, lequel, en reconnaissance, lui souffla le mandat de député qu'il désirait ! La voilà bien la malchance ! Non pas, Pauline - on l'appelait déjà Pauline; pourquoi, diable ? l'appelait-on Pauline ? - fit à mauvaise fortune bon visage ; il se contenta de briguer le grade de sous-lieutenant dans la garde civique et un mandat de conseiller communal. Puis il attendit, se disant que tout vient à point à qui sait attendre. Et tout vint à point: la clientèle vint à l'avocat et la considération des bonzes au jeune politicien. Un beau matin, il se trouva tout naturellement en bonne place sur la liste, et depuis il est aussi assuré qu'on peut l'être d'un mandat de député.
Ce n'est pas là la carrière du malchanceux. En vérité, qui pourrait dire que la Fortune n'a pas rendu à Wauwermans son sourire ?
* * *
La Fortune lui a rendu son sourire, mais les hommes ne le lui rendent pas. Il est antipathique, l'homme qui « ne prend », pas dont on refuse l'amitié. dont la camaraderie sonne faux, dont l'amabilité a l'air d'une ironie, et l'ironie d'une perfidie. Un poète ferait peut-être de ce personnage quelque chose de magnifiquement douloureux. Après tout, il a peut-être une âme charmante, ce Wauwermans! La façon dont il reçut le mollard de Hubin montre autant de stoïcisme que de charité chrétienne ; on connait de lui des traits d'obligeance et de serviabilité. Qui sait s'il n'y a pas, au fond de son cœur, des trésors d'ingénuité. de tendresse, de grâce informulée ? C'est peut-être un de ces malheureux poètes qui n'ont jamais su faire de vers.
* * *
Nous voulons le croire. Il est si beau de découvrir la violette cachée sous les ronces : le cœur de Wauwermans est peut-être une violette cachée sous les ronces de son sourire. Car Wauwermans a le sourire, et c'est peut-être là l'explication de son malheur ; il a le sourire, mais le sourire antipathique, le sourire aigu, ironique, supérieur et dédaigneux, quelque chose comme le sourire de Helleputte, mais sans cette fausse bonhomie à la flamande qui donne à l'illustre flamingant une sorte de rondeur: un sourire inaltérable, cliché, stéréotypé, un sourire crispé et crispant, que l'homme de lettres habitué à l'ironie supporte parfaitement, mais que les bonnes gens tout simples, qui font l'opinion, détestent d'autant plus qu'ils y voient des tas de choses qui n'y sont pas. Le sourire' c'est très joli d'avoir le sourire, mais il faut aussi l'art de l'employer.