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Wauters Joseph (1875-1929)

Biographie

(Extrait du Soir, du 1 juillet 1929)

M. Joseph Wauters, représentant socialiste pour l’arrondissement de Huy-Waremme, ancien ministre de l'Industrie et du Travail, directeur du journal « Le Peuple », est mont dimanche matin, à 1 h. 30, des suites d'une maladie infiniment douloureuse, qui le retint pendant plusieurs mois éloigné de ses occupations.

La Belgique perd en lui un grand citoyen ; le Parlement voit s'éteindre un de ses membres les plus compétents et écoutés ; le parti socialiste se voit privé des services d'un de ses chefs les plus respectés ; les journalistes perdent un camarade loyal, toujours prêt à se rallier aux mesures de solidarité professionnelle, enjoué et bon.

Le « Soir » présente à Mme Joseph Wauters, à ses enfants et à notre confrère Arthur Wauters l'expression de ses condoléances émues.

* * *

Joseph Wauters était né à Rosoux, près de Waremme, le 8 novembre 1875. Son père, petit cultivateur, était Flamand. Sa mère, qui voit, à 84 ans, disparaître un de ses fils dans la force de l'âge, est Wallonne. Joseph Wauters était le fils ainé d'une famille de dix enfants. Détail curieux : il reçut sa première communion des mains de l'abbé Keesen, alors vicaire, et qu'il devait rencontrer plus tard, au Sénat, où l'ancien vicaire, devenu Monseigneur Keesen, siégeait comme sénateur provincial.

Après de brillantes études à l'école moyenne de Waremme, Joseph Wauters s'initia à la chimie, à l'Université de Liége, ou il devint plus tard professeur à l'Ecole annexe de tannerie.

Mais la politique et l'organisation sociale ne tardèrent pas à l'intéresser : à 18 ans, il créa la Coopérative de Waremme et la première mutualité.

Il fut élu député pour la première fois en 1908. Aux élections suivantes. il ne fut pas réélu ; mais, dès le 24 mai 1914, le corps électoral le renvoya à la Chambre.

Il fut ministre de l'Industrie et du Travail du 21 novembre 1918 au 14 octobre 1921 et du 17 juin 1925 au 21 novembre 1927. Il était conseiller communal Waremme, où il était domicilié.

Membre de nombreuses commissions parlementaires et extraparlementaires, il était aussi membre du comité exécutif de l'Institut du Radium et président de la Société coopérative « Floréal », à Boisfort.

Enfin, il était grand-officier de la Légion d'Honneur et grand-cordon de l'Ordre du Nil.

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lorsque les Allemands envahirent le territoire, Joseph Wauters fut de ceux dont le patriotisme se manifesta par une action énergique, exempte de toute hésitation. Nous le revoyons encore, prenant congé, à Ostende, des membres du gouvernement, les assurant de son indéfectible dévouement à la cause de tous les Belges. Cette promesse, Joseph Wauters la tint dans toute la mesure compatible avec le régime d'occupation, encourageant sans cesse ses compatriotes dans leur fière résistance morale à l'envahisseur et se dépensant sans compter pour l'œuvre du ravitaillement. Il fut de ceux aussi dont la parole s'éleva avec fermeté pour protester contre l'odieux régime des déportations. Lorsque le gouvernement du Havre se renforça, en appelant dans son sein des ministres socialistes et libéraux M. Vandervelde fit prier Joseph Wauters de venir lui apporter son précieux concours en terre d'asile. Mais le Allemands, ayant connu ce projet par l'indiscrétion d'un journal paraissant en Hollande, surent empêcher Joseph Wauters de passer la frontière…

Il continua à exercer sa bienfaisante activité e territoire occupé, jusqu’à l’heure de la délivrance.

Lorsque le Roi constitua le gouvernement de Lophem, M. Delacroix fit appel à Joseph Wauters pour diriger le département de l'Industrie, du Travail et du Ravitaillement.

Le nouveau ministre eut ainsi l'occasion de donner toute sa mesure, par la clarté de ses conceptions, sa puissance de travail, ses dons d'organisateur accompli, sa force de persuasion et son invincible énergie.

Aucune question dépendant de son département ne le laissait indifférent ; il n'en jugeait aucune indigne de ses préoccupations. Son ascendant sur les classes laborieuses de toutes les régions de notre pays lui permit de se faire écoute lorsque, à certaines époques, il fut obligé d'intervenir dans des questions brûlantes où les solutions gouvernementales – si justifiées qu'elles fussent - risquaient de soulever le mécontentement ouvrier.

Les services du département de l'Industrie, du Travail et de la Prévoyance portent pour longtemps l’empreinte de la « manière » de Joseph Wouters. Si tous les milieux ne sont pu d’accord pour célébrer les mérites des solutions préconisées par lui, ils seront unanimes à reconnaître la loyauté et la simplicité qui, chez Joseph Wauters, n'excluaient la persistance acharnée dans ses idées et ses méthodes.

* * *

Orateur puisant et persuasif dans les réunions politiques, debater redoutable à la Chambre, Joseph Wauters savait, à l'occasion, se muer en conférencier captivant et calme lorsqu'Il s'agissait de présider des assemblées ou des réunions d'un caractère moins sévère. Toujours, il savait allier à une dialectique serrée une forme élégante et courtoise. C'était là tout le secret des succès oratoires de Joseph Wauters. Au Parlement, il laissera dans tous les groupes le souvenir d'un bon collègue, dévoué, fermement attaché à diverses charges.

* * *

Vers le milieu de l'année dernière, Joseph Wauters ressentit plus vivement les atteintes qui devait l'enlever à l'affection des siens et de ses collaborateurs du « Peuple.3 Les médecins lui ordonnèrent un repos absolu - ce qui fut bien, pour ce travailleur acharné, la peine la plus cuisante. Il partit alors pour le Midi de la France, espérant trouver, sous un climat moins rude, un adoucissement à ses souffrances. Hélas ! le sort en décida autrement ; il dut rentrer en Belgique un peu avant les élections, sans avoir vu se réaliser ses espérances, et voici qu'il meurt en pleine force intellectuelle, le cœur déchiré de ne pouvoir accomplir jusqu'au bout la tâche qu'il s'était noblement tracée, et qu’il voulait fort belle...


(Extrait de La Wallonie, du 30 juin 1929)

Joseph Wauters. Sa vie et son œuvre

SA JEUNESSE

Fils de cultivateur

Joseph-Charles-Henri Wauters est né le 8 novembre 1875, à Rosoux, petite commune de la Hesbaye, la région de la grande culture en Belgique.

Son père, cultivateur, y exploitait une petite ferme, mais il vint ensuite habiter Waremme, où il ouvrit une boucherie et fit le commerce de bétail et de semences. Joseph Wauters était l'aîne de six garçons d’une familles de dix enfants. Sa vieille mère, qu'il aimait tendrement, vit encore, âgée de 84 ans.

A Waremme, C'est le fougueux abbé Keesen, qui devait devenir sénateur du Limbourg. qui apprit au jeune Wauters le catéchisme et, devenu ministre, Joseph Wauters rappela un jour ce gentil souvenird’enfance à Mgr Keesen quand il le rencontra au Sénat.

Etudiant, il devient socialiste

Elève de l'école moyenne de Waremme, puis de l'Athénée royal de Liége, Joseph Wauters fait des études brillantes. Son esprit clair, précis, positif le porte vers les mathématiques. Il est, dans cette science, d'une force peu commune, tellement que son professeur veut le pousser vers l'Ecole militaire. Mais Joseph Wauters préfère la physique et la chimie. Il entre à l'Université de Liége.

Tous les jours, il va de Waremme à Liége suivre les cours et il a raconté souvent qu'il devint socialiste en fréquentant, dans le train, les ouvriers des villages agricoles, allant travailler dans les usines et les charbonnages du Bassin industriel de Liége. Il est alors âgé de 18 ans. Il se mêle la vie populaire de son pays : ne joue-t-il pas du bugle dans la Fanfare de Waremme ? Mais le mouvement ouvrier l'attire. Le socialisme lui plait. Sa jeunesse frémissante s'enthousiasme pour notre Idéal. Elle s'indigne des iniquités sociales dont il est le témoin. La parole de Demblon, à cette époque, remuait les masses. Joseph Wauters entre au cercle des étudiants socialistes de Liège, avec Valère et Lucien Henault, des Hesbignons comme lui. Il en devient le secrétaire.

Fondateur du socialisme en Hesbaye

Encore étudiant, il fonde. en Hesbaye, en 1895, la première mutualité de secours pour les ouvriers malades et le premier syndicat d'ouvriers paveurs.

Il fonde, en 1898, la première coopérative en région agricole, à Waremme. avec 1,500 francs de capital réuni par 200 membres. Il en est l'administrateur.

Les difficultés sont grandes. Wauters se heurte l'hostilité de nos adversaires, à l'indifférence des travailleurs, voire aux railleries. Pensez donc ! Une coopérative à Waremme, chef-lieu d'une région agricole ! Wautrs vaincra tout. Il installe la coopérative au centre de la petite ville. II persuade les ouvriers. Il les attire. Il inspire confiance. Son père est boycotté par les cléricaux, sauf par feu M. Cartuyvels, qui, en dépit des exhortations de ceux de son parti, reste son camarade. Joseph Wauters poursuit son but, persévère. La coopérative est ouverte. C'est le succès. L'œuvre prospère, grandit. Elle fait aujourd'hui pour plus de 8 millions d'affaires. Ce sont ses capacités administratives qui lui feront confier, quelques années plus tard, par le Conseil général du Parti ouvrier, la lourde charge de relever la coopérative de Verviers : il la releva.

En même temps, Joseph Wauters organise en Hesbaye une douzaine de cercles d'extension universitaire et de conférences. Il s'occupe de la lutte contre la tuberculose et contre la mortalité infantile et fonde, en 1905. les dispensaires antituberculeux de Hesbaye et des consultations de nourrissons. Il fonde aussi, en 1902, l'Union des anciens élèves de l'école moyenne de Waremme.

Animateur extraordinaire, plein d'une foi indomptable, il lance le mouvement socialiste en Hesbaye. II organise les travailleurs dans les villages. parcourt l'arrondissement de Waremme, tenace, ne se laissant rebuter par rien. Un jour, il donne un meeting dans une commune agricole. où le châtelain règne en maître. Le soir tombe. Wauters est seul sur la place du village. Les habitants, par peur des représailles du hobereau, sont cachés derrière les haies et derrière les portes des maisons. Et Wauters, que rien ne rebute et ne décourage, exalté plutôt par cette scène impressionnante, fait sa conférence, dans la nuit, parle à des auditeurs qu'il ne voit pas...

Il conquiert rapidement le cœur des gens de ces villages qui lui sont attachés et dévoués corps et âme. Il le mérite bien. Il est la bonté même. Il est cordial et ne domine les autres que de sa supériorité intellectuelle. Ses camarades l'appellent familièrement Jeck. Ce diminutif amical lui a été donné dès l'école. Un Jeck, en Hesbaye, c'est un as. Et as il était, en effet. L'appellation lui est restée et est devenue là-bas aussi populaire que lui-même.

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A L'UNIVERSITE

Docteur en sciences physiques et chimiques et professeur. Il mène de front ses études et la propagande socialiste

A l'Université de Liége, il est l'élève de Spring, pour lequel il professa toujours une vive admiration.

Il y conquiert, jeune encore, son diplôme en sciences physico-chimiques, puis est nommé professeur à l'école de tannerie annexée à l'Université. Pendant dix ans, il y enseigne la physique et la chimie, révélant ces qualités d'exposition et cette sûreté de méthode qui devaient faire de lui un propagandiste hors de pair.

Il dirige, dans cette école technique, le laboratoire d'essais et de recherches mis à la disposition de l'industrie du cuir. Il prend part plusieurs congrès de chimie appliquée : Turin, Francfort. Londres et Bruxelles. Il rédige le bulletin technique et économique de la Bourse aux cuirs de Liége. ll fait aussi des leçons à la Chambre syndicale nationale du cuir à Bruxelles. Il publie divers travaux sur la chimie appliquée à la tannerie. Il a déjà, durant ses études, en 1900, publié dans le Moniteur de Quesnville, un travail sur les pétroles du Caucase. Il ne devait renoncer au professorat qu'en 1910, après sa nomination de directeur du Peuple.

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IL EST ELU DEPUTE

Mais questions les sociales le passionnent. En 1897, il collabore avec Emile Vandervelde à une grande enquête sur la propriété rurale en Belgique et attire l'attention sur lui en écrivant une des premières monographies agricoles de notre pays : elle est consacrée à la Hesbaye. Il participe à divers congrès agricoles socialistes et au premier congrès international d'automobilisme agricole à Amiens en 1902. II collabore régulièrement à la revue du Parti ouvrier, L'Avenir social. Il fonde un journal hebdomadaire, La Gazette de Waremme qu'il rédige avec son frère Charles, mort sous l'occupation.

Viennent les élections législatives de 1897. Joseph Wauters soutient la candidature de Valère Henault. En 1900, âgé en mai de 24 ans et 6 mois, il ne peut être candidat à la Chambre, malgré les démarches des affiliés socialistes de Waremme.

II n'aura, en effet, l'âge légal de la députation que le jour de la rentrée des Chambres. Il n'est donc pas éligible. II conduit cependant une campagne acharnée et fait élire le premier député socialiste de Waremme, Charles Gouters.

Ce n’est qu'en 1908 que l’arrondissement de Huy-Waremme envoie Joseph Wauters à la Chambre, aux côtés de Georges Hubin. II est, à l'époque, le Benjamin du parlement.

A la Chambre, son maiden-speech

Dans le groupe encore modeste des députés ouvriers, en face de la bourgeoisie, il allait, d'un coup, se tailler sa place.

Le 10 décembre 1908, il prononçait son premier discours, son maiden-speech, comme on dit en jargon parlementaire. C’était dans la discussion du budget des voies et moyens. Avec une fougue, et, ensemble, une méthode qui surprit tout le monde, Joseph Wauters défendit les thèses socialistes en matière d'impôts. Dans le parti, l'impression fut considérable. Elle ne le fut pas moins chez les autres, et le lendemain, L’Etoile belge, sous le -titre : .»Un maiden-speech à la Chambre », rendait au jeune député un hommage, non dénué d'ailleurs des inévitables réticences, qu'il nous plaît, aujourd'hui, de reproduire en entier. C’est que le rédacteur du journal libéral avait deviné, avec un rare bonheur, le rôle de premier plan que Joseph Wauters allait jouer dans la vie politique du pays :

« M. Wauters, député socialiste de Waremme, le benjamin du parlement, a prononcé son premier discours. Il a fait une excellente impression et paraît devoir se classer parmi les honorables qu'on écoute.

« M. Wauters parte avec une extraordinaire volubilité : la voix paraît devoir faire une concurrence extraordinaire à celle de. M. Demblon, qui, on le sait, chante toute la « Favorite » sans devoir se reposer. Le jeune député met, il est vrai, les sténographes à une très rude épreuve, et le tympan des députés est sorti éreinté de la séance.

« Le député de Waremme semble documenté ; il classe ses arguments et développe ses idées avec beaucoup de méthode.

« M. Wauters a été écouté. On a admiré sa fougue et sa conviction juvéniles et ses efforts pour se mettre au diapason parlementaire. Le débit eût été meilleur si l'élocution avait été moins précipitée et moins tonitruante.

« Le benjamin de la Chambre a la riposte aisée et nerveuse et il tâche de retenir l'attention.

« M. Wauters a sacrifié, comme il le devait, aux clichés des meetings socialistes, mais il a aussi fait preuve de qualités oratoires imprévues et intéressants.

« En résumé, un bon début dans l'hémicycle. »

Issu de petite gais, ayant connu les rigueurs de la vie paysanne, Joseph Wauters serait avant tout le défenseur de ceux qui étaient, depuis toujours, les pauvres entre les pauvres : les ouvriers agricoles et les petits cultivateurs.

Son discours de 1909 pour les ouvriers agricoles et les petits cultivateurs

A cet égard, le discours qu'il prononçait dès l'année suivante ; le 23 juin 1909 - il avait trente-quatre ans - devait le situer d'emblée aux yeux de la classe ouvrière. Ce discours fit une sensation profonde. Répandu aussitôt à des milliers d'exemplaires, c’est en somme, un des grands actes par lesquels notre parti s'est, depuis longtemps, institué le défenseur des travailleurs de la terre.

Joseph Wauters commençait par faire un tableau de sa Hesbaye, où tous les problèmes de la petite, de la moyenne et de la grande culture se posaient dès lors. Il montrait ensuite les misères qui se cachent sous les aspects riants et divers de la campagne hesbignonne. Pour les ouvriers, les ouvrières agricoles, d'interminables journées de travail, une nourriture rarement suffisante, des logements qui ne valaient guère mieux que des étables, des salaires de 2 francs en été, de 1 franc en hiver.

« Lorsqu'on tient ce langage – disait-il et lorsqu'à certains moments, on cause de ces questions avec les grands fermiers, avec de grands cultivateurs, ou avec les fermières, tous répondent que les ouvriers y sont habitués.

En effet, à première vue, ce sont des résignés ; ils ne semblent pas voir le mal dans lequel ils vivent, ils ne sentent pas, dirait-on, les souffrances dont ils souffrent dans la société capitaliste.

« On croit qu'ils ne les sentent pas, on pense qu'ils ne vivent pas, qu'ils n'observent pas ce qui se passe autour d'eux, mais il pourrait arriver un jour ce qui s'est déjà produit en d'autres temps, et nous pourrions encore entendre la chanson de Jacques, ay moyen âge, qui disait :

« Nous sommes hommes comme ils le sont

« Et tout autant souffrir pouvons.»

« C'était des versets de la chanson des pauvres diables de cette époque; c'était par leurs souffrances qu'ils se rattachaient à l’humanité.

« Eh bien, encore aujourd'hui, il est dans les campagnes des personnes qui ne se rattachent à l'humanité que par les souffrances qu'elles endurent pour gagner la croûte de pain nécessaire pour nourrir leur femme et leurs enfants. »

C'étaient paroles neuves, paroles rouges dans la Chambre d'avant la guerre, et les hobereaux faisaient mine d'en sourire.

Mais Wauters ne se laissait pas démonter. Ayant dépeint la misère des ouvriers agricoles, il passait à celle des petits cultivateurs, locataires pour la plupart, ployant sous la charge de fermages élevés, obligés de signer des baux draconiens, et ne connaissant aucune protection contre les risques de toute nature qui guettent le cultivateur.

« A côté de ta besogne manuelle, y a le tracas perpétuel de l'exploitation, les difficultés de pouvoir payer et les avanies de tous genres, d'où résulte l'insécurité du lendemain, plus grande que celle de l'ouvrier.

« C'est ainsi que chaque période de prospérité se traduit pour lui par une élévation du prix du fermage. Et ce n'est pas seulement l'homme qui travaille, mais la femme travaille aussi, et durement.

« Avez-vous déjà pénétré dans un milieu de petite cultivateurs, avez-vous déjà pu vous faire une idée des souffrances que supporte la ménagère, des tortures morales et physiques qui accablent cette femme, avant parfois plusieurs enfants ; même au moment où elle allaite encore. elle doit se lever à heures du matin pour préparer la nourriture des hommes qui s'en vont aux champs : après avoir mis un peu d'ordre dans son ménage, elle s'en elle-même aux champs pour donner un coup de main ; elle retient un peu avant les autres, à midi, pour préparer leur repas, après quoi elle retourne l'après-midi, encore pour donner le coup de main indispensable ; elle revient le soir, fatiguée, doit pourvoir aux besoins de tout le monde, doit soigner le bétail, et, par-dessus le marché, faire la laiterie, récolter les œufs, aller au marché, entretenir le ménage.

« Vous imaginez-vous bien le degré de souffrance et d'anéantissement de cette pauvre femme ? Il suffit de passer dans nos villages et de voir ces vieilles femmes de cultivateurs à figures sèches comme un morceau de bois, pour avoir une idée de la somme de dévouement et de la somme de sacrifices qu’elles ont dû dépenser pour élever leur famille ? »

Plus loin, Wauters dénonçait les manœuvres des fabricants de sucre, solidement organisés, et dont les procédés d'exploitation des petits fermiers s’ajoutaient à la rapacité des propriétaires. Et il indiquait des remèdes à cette situation lamentable : l'union des cultivateurs, la limitation des baux, tous les remèdes que le Parti ouvrier n'a cessé de réclamer. II évoquait enfin le souvenir d'Hyacinthe Cartuyvels, un député catholique de la région, qui avait autrefois, il le reconnaissait, plaidé la cause des cultivateurs :

« Et je dis aux cultivateurs, du haut de cette tribune: Ecoutez les suggestions de l'homme que vous avez aimé, il disait la vérité. Unissez-vous non seulement pour acheter à meilleur compte vos denrées, pour vendre directement vos produits, pour assurer votre bétail ; unissez-vous pour lutter contre les fabriques dc sucre, pour faire reculer la rente, pour travailler en commun, avec des machines modernes, pour vous imprégner de l'esprit de révolte contre toutes les iniquités et pour exiger de la société des lois et des mesures qui rendent enfin justice au producteur et lui garantissent, une lois pour toutes, une vie gaie et heureuse par le travail de tous. »

Nous nous sommes étendu sur ce discours, parce qu’il revêt, dans la vie et l'œuvre de Joseph Wauters, une importance capitale. Maintenant que cette œuvre est terminée, autant qu'une vie, hélas, trop courte ; l'a permis, on aperçoit que tout Joseph Wauters était dans ce premier grand acte de foi, avec son bon sens robuste de fils de paysans, sa claire conception des réalités, avec son cœur ardent, qui lui faisait trouver des accents simples et fraternels, avec toute sa pensée, enfin, qui lui montrait sans cesse que pour atteindre le socialisme, il fallait aller, selon le mot de Jaurès, du réel à l'idéal.

Une politique agraire

Quelle que fût, d'ailleurs, par suite, sa destinée prodigieuse, lui qui devait attacher son nom, impérissablement, à toute notre législation du travail, il ne cessa jamais de mettre la politique agraire au premier plan de ses préoccupations.

Il la représentait, cette politique, au sein de notre parti, et, au congrès de Noël 1923, il devait en dégager les lignes essentielles. II demandait que les 150.000 à 180.000 salariés agricoles fussent protèges au même titre que les ouvriers de l'industrie, tant au point de vue des salaires que des conditions de logement et des accidents du travail, que les 250.000 petits fermiers fussent aidés par le moyen de chambres d'agriculture, d'assurances agricoles, de crédits ruraux, d'une législation équitable sur le bail à ferme, et que tous les travailleurs des campagnes fussent organisés au sein de nos coopératives, de nos mutualités, de nos syndicats, en tenant compte de leur genre de vie et de leurs besoins particuliers.

C'est sur ses conclusions, adoptées à l'unanimité, que le Parti ouvrier basa désormais toute sa politique agraire.

* * *

DIRECTEUR DU PEUPLE

Mais n'anticipons pas. La courageuse attitude que le jeune député Joseph Wauters avait eue à la Chambre, ardente et inlassable des petits paysans avaient ligué contre lui tous les exploiteurs de la paysannerie. II fut donc la cible de tous ceux qui voyaient en lui l'adversaire le plus redoutable de leurs privilèges. Leur campagne réussit, en ce sens que Joseph Wauters perdit son siège en 1912. Il devait le reconquérir, d'ailleurs, aux élections partielles de 1914, et, depuis lors, il devait être continuellement réélu.

Mais entre-temps, en 1910. il avait succédé Louis de Brouckère. comme directeur du Peuple et sa vie devait désormais se confondre avec celle du grand quotidien socialiste. Nous parlerons plus loin de cet aspect de son activité. Pour l'instant, il nous faut suivre l'homme politique proprement dit, au moment où il va être mêlé, de très près, à l'événement le plus prodigieux de tous les temps.

* * *

LA GUERRE

Les élections de mai 1914 à peine terminées, des grondements sinistres se répercutent d'horizon en horizon. On savait que le système capitaliste, les impérialismes conjugués poussaient le monde, implacablement, à une guerre qui dépasserait en horreur toutes celles que l'on avait connues. Les premières lueurs de l'Incendie avaient ensanglanté les Balkans. L'assassinat de Sarajevo, avec les suites diplomatiques qu'il eut tout de suite, firent redouter que le socialiste ne fût pas encore assez fort pour empêcher un conflit armé qui serait, cette fois, général. Hélas ! II ne fut assez fort, et l'invasion brutale de la Belgique par l'Allemagne devait mettre notre parti, comme les autres partis de l'Internationale, devant de lourdes, d'écrasantes responsabilités.

Le Parti ouvrier belge fit alors, sans hésiter, ce qu'il ferait encore dans des circonstances semblables : il participa loyalement, d'emblée et de toutes ses forces, à la défense du pays envahi. Et tandis que nos jeunes gens partaient à la guerre - ceux, du moins, à qui le permit la soudaineté de l'invasion - tandis que la plupart de nos chefs participaient, là-bas, de l'autre côté du front, à la résistance armée, les militants restés au pays s'attelaient, courageusement, à une tâche qui paraissait insurmontable.

Joseph Wauters était de ceux-là, avec Joseph Back, Louis Bertrand, Adolphe Debacker, Antoine Delporte, Jules Lekeu, Corneille Mertens, Guillaume Solau et Victor Serwy, qui représentaient en Belgique le bureau du Conseil général. Ils se constituèrent en direction du parti, en appelant à participer à leurs délibérations les camarades qui, tout de suite, s'étaient, partout, dévoués au réconfort moral et au ravitaillement de nos malheureuses populations.

Il s'agissait de rassembler, tant bien que mal, les morceaux épars de nos organisations, de réunir les ouvriers, de les exhorter au courage, de défendre la classe ouvrière éprouvée, tant devant le gouvernement du Havre que devant les organismes qui représenteraient ce gouvernement à l'intérieur, que contre l'occupant même.

Joseph Wauters fut l'âme de ce triple mouvement.

Une mission au Havre

Dès la fin dé 1914, il était délégué au Havre, avec le regretté secrétaire du P. O. B., Laurent, Vandersmissen, qui devait mourir en mars 1916, et le R. P. Rutten, pour les organisations chrétiennes, ainsi que M. le professeur Varlez, le créateur du fonds gantois, se joignaient à la délégation, qui poursuivait un triple but : d'une part, empêcher que les ouvriers qualifiés, qui, depuis plus d'un quart de siècle, avaient fait tant d'efforts pour relever leur clase, ne tombent, emportés par la tourmente de la guerre, dans l'armée de la mendicité et y perdent le sentiment de leur dignité ; d'autre part, essayer de maintenir, aussi intacte que possible, l'organisation professionnelle ; enfin, créer une œuvre nationale d’assurance contre le chômage, afin d'éviter, de trop grandes et de trop brusques secousses sur le marché du travail.

La mission fut écoutée. et le Comité national de secours et d'alimentation réalisa l'œuvre qu'elle réclamait du gouvernement.

L’action auprès du Comité nationale de secours d’alimentation

Mais il fallût batailler ferme pour que la classe ouvrière organisée fût représentée. comme elle y avait le droit, au Comité national, aux comités régionaux et locaux. C'était la première étape d'une action qui devait s'élargir de jour en jour.

Cette action. il est impossible de la rappeler ici par le menu. Bornons-nous à en évoquer les lignes essentielles.

Le 25 janvier 1916, après une enquête approfondie sur les revendications ouvrières, Joseph Wauters et Laurent Vandersmissen adressaient à M. Franqui, président du Comité national, un rapport contenant une série de protestations contre l'inadmission de tels et tels de nos mandataires au sein des organismes de secours, contre les lacunes et les errements dans la distribution de ces secours, contre l'absence de méthode, en somme, d'un organisme dont dépendait la vie de nos populations. Cette démarche, encore une fois, reçut une satisfaction presque complète, et, peu après, le nombre de nos délégués était considérablement augmenté. Joseph Wauters assistait alors aux réunions hebdomadaires du Comité national, avec Louis Bertrand, Max Hallet, Cools, Pastur, Donnay, Vinck, Bologne, De Bunne, d'autres encore.

Celui que nous pleurons aujourd'hui consacrait tous ses instants, toutes les ressources de son génie d'organisation à une tâche quasi surhumaine.

Le 30 mai 1916. le Parti ouvrier adressait au Comité national un rapport, dû à Joseph Wauters, où il préconisait toutes les mesures de nature à assurer, mieux que par le passé, l'alimentation publique, en mettant à la disposition du Comité national une plus grande quantité de denrées, en prévenant la fraude et en réduisant la mainmise de l'accaparement et le trafic odieux de la spéculation. II demandait que les saisies de l'occupant fussent limitées, que les achats de viande et d'autres denrées indispensables fussent réservés au Comité national et les aliments répartis, équitablement, entre toute la population.

Mais tout cela se heurtait à l'impuissance où se trouvait le Comité national lui-même à lutter contre l'occupant.

Joseph Wauters et ses collaborateurs ne se décourageaient pas.

Les enquêtes, les notes, les rapports, les protestations se succédaient.

Le 10 janvier 1917, en pleine période de famine, à l'initiative de Joseph Wauters, le Parti ouvrier exigeant, encore une lois, des mesures propres à assurer l'alimentation, si réduite fût-elle, du peuple, suggérait l'instauration des huit et du salaire horaire de 50 centimes, destinée régulariser la production qui restait possible.

Le 1er septembre suivant, à la suite d'enquêtes auxquelles s'étaient livrés, notamment Emile Vinck et Lombard, ce fut un cri d'alarme pathétique auprès du Comité national et des ministres protecteurs. Ayant montré la situation épouvantable des malheureux habitants restés au pays, le Conseil général en dénonçait une nouvelle fois les causes essentielles : les entraves apportées à l'activité industrielle et comerciale, l'action désastreuse des centrales allemandes, la fixation des prix maxima, sans pouvoir de réquisition des autorités belges, le refus systématique 'd'accorder aux autorités un contrôle efficace et l'enlèvement des produits et marchandises par les acheteurs allemands.

Joseph Wauters eut d'ailleurs une activité fiévreuse au sein même des diverses œuvres d'entr'aide nationale qui virent le jour pendant la guerre.

Dès 1915, il fut membre de l'œuvre « Aide et protection aux sans-travail nécessiteux. »

En 1916, il acceptait la vice-présidence de l'Œuvre nationale orphelins de la guerre.

Enfin, au Comité national de secours et d'alimentation. que présidait M. Jules Franqui, il fut, avec MM. Michel Levie et Paul-Emile Janson, l'un des trois parlementaires que le gouvernement du Havre avait investi de sa confiance absolue dans la gestion et la répartition des secours, et que l'on pouvait, à ce titre, qualifier de « ministres des territoires occupés. »

Tâche gigantesque, s’il en fut.

La lutte contre l’occupant

Joseph Wauters, disions-nous, était l’âme de cette lutte dirigée en fin de compte contre l'occupant, et on peut le répéter sans diminuer les efforts, l'héroïsme de ceux qui luttaient aux côtés de notre grand ami.

En cette année 1917, la classe ouvrière de ce pays devait, d'ailleurs, toucher le fond de la souffrance imméritée. Les Allemands arrachaient de leurs foyers des centaines et des centaines de malheureux chômeurs, déjà anémiés par les privations, et, brutalement, les déportaient en Allemagne, où ils les poussaient au travail forcé ou les laissaient dépérir dans les camps. Joseph Wauters avait protesté vainement auprès de l’ennemi lui-même, lorsque les intentions féroces de l'ennemi avaient été connues.

C'était en octobre 1916. Quatre mois auparavant, le député de Huy-Waremme avait perdu son frère Charles Wauters, qui lui avait succédé aux divers postes qu'il occupait à Waremme et dans la région hesbignonne. Charles Wauters était mort à trente ans, après s’être, lui aussi, dévoué aux œuvres de secours et d'alimentation.

C’est au milieu de sa douleur que Joseph Wauters apprit le crime que l’on allait perpétrer contre la classe ouvrière.

Au nom du Parti ouvrier et de la Commission syndicale, il écrivit alors au gouverneur général de Belgique, le sinistre von Bissing, une lettre courageuse, dont on ne lira pas sans émotion ce passage :

« Depuis plus de deux ans, la classe ouvrière, plus que toute autre, parcourt ainsi le plus dur des calvaires, subissant partout la misère et parfois la faim, tandis que ses enfants, au loin, combattent et meurent, sans que jamais elle puisse leur crier de quelle affection son cœur déborde.

« Elle a tout supporté dans le calme le plus complet et avec la dignité la plus impressionnante, refoulant ses souffrances, ses plaintes et ses lourds chagrins, sacrifiant tout à son idéal de liberté et d'indépendance. Mais voici que les mesures annoncées vont lui faire toucher te fond de la douleur humaine : des prolétaires, des pauvres, parce que chômeurs malgré eux, - citoyens d'un Etat moderne - vont être, sans avoir enfreint aucun arrêté ni règlement, condamnés n masse au travail forcé.

« Au nom des familles ouvrières, où règne en ce moment l'anxiété la plus douloureuse, et où vont tomber encore tant de larmes de mères, de fiancées et de petits enfants, nous venons demander à votre Excellence, d'empêcher que cette chose pénible s'accomplisse, contraire au droit des gens, contraire à la dignité ouvrière, contraire à tout ce qui fait la valeur et la grandeur de la personnalité humaine. »

L'Excellence ne comprit pas, et osa dire, dans sa réponse, qui était une fin de non-recevoir, que le chômage était dû, d'un côté, à l'inactivité de beaucoup de travaux industriels à cause du manque de matières premières, par l'isolement provoqué par... l'ennemi et, de l'autre côté par l'hostilité au travail (?).

Le 14 novembre, Joseph Wauters lançait à la face de von Bissing une lettre qui vaudrait d'être reproduite tout entière, mais dont nous ne pouvons citer que les passages les plus saillants :

« Vous nous dites aussi que le chômage provient de l'hostilité des ouvriers pour le travail. Tout le passé de notre classe proteste avec la dernière énergie contre cette accusation. Où est donc, dans le monde, la classe ouvrière qui a su faire d'un aussi petit pays une aussi grande puissance industrielle et commerciale ? Et nous qui, depuis vingt-cinq ans, avons été les témoins enthousiastes des efforts magnifiques de nos frères de travail en vue de leur relèvement matériel et moral, nous affirmons hautement que ce n'est pas dans leurs rangs qu'on trouvera des êtres assez dégradés pour préférer l'aumône d'un secours, qui permet à peine de manger, au salaire honnête gagné par un travail libre et fécond. »

Et plus loin :

« Vous craignez que le chômage persistant ne déprécie physiquement et moralement les travailleurs. Nous, qui les connaissons, avons plus de confiance en eux ; nous les avons vu souffrir avec un stoïcisme qui n'est que dans les âmes fières et hautes. N'est-ce pas aussi de leur milieu qu'était partie cette belle idée qui consistait à organiser à travers tout le pays un vaste réseau d'œuvres d'enseignement pour les chômeurs, afin de développer leurs connaissances techniques et de relever leur valeur professionnelle ? Le Comité national ne fut, hélas ! pas autorisé à tenter cette magnifique entreprise. Pense-t-on que ce soit par le travail forcé, exécuté la mort dans l'âme, à la façon des esclaves, que nos malheureux frères garderont leur ressort physique et moral ?

« Vous craignez aussi que « les secours, d'où qu'ils viennent, pèsent à la fin sur l'économie nationale belgo. » Nous avons peine à croire que des Belges, comme vous nous l'apprenez, aient eu le triste courage de reprocher, sous cette forme, l'amer morceau de pain et le peu de soupe dont vivent depuis des mois tant de familles ouvrières. Que sont, au reste, la douzaine de millions que chaque mois obtiennent 500,000 à 600,000 chômeurs, en comparaison des destructions sans nombre de biens et de vies qu'ont coûté et que coûtent encore à notre pays, les horreurs d'une guerre dans laquelle il n'a pas la moindre responsabilité ? Avec la foi la plus inébranlable dans nos destinées futures, nous, les premiers intéressés„ savons qu'à cela près, Flandre et Wallonie ressusciteront glorieuses dans l'Histoire. »

Nul soufflet ne devait être plus retentissant, ni plus courageusement appliqué sur la face de l'envahisseur.

Cette action-là, Joseph Wauters la menait, contre l'occupant, au nom du Parti ouvrier.

Mais là ne se bornait pas cet aspect de son activité courageuse, héroïque, au cours de la guerre.

II collabora aussi à l'organe clandestin du Conseil général, les « petites Nouvelles », que dirigeait Emile Housiaux. avec l’aide de Léopold De Swael, Vincart, Landsvreught, et chaque jour, Wautrs apportait les journaux allemands et autrichiens. dont il avait, au crayon rouge, souligné les passages à reprendre et à commenter.

En mai et juin 1916, il fit deux mois de prison, à Anvers, pour avoir tenté de franchir la frontière hollandaise. Emile Vandervelde l'avait, en effet, appelé au Havre, où il voulait lui confier la direction de son cabinet et du ravitaillement de l'armée à l'arrière. Wauters tenta plusieurs fois de passer la frontière. A la dernière tentative, le groupe dont il faisait partie fut trahi et livré.

Il fut parmi les signataires de toutes les protestations que les parlementaires restés au pays adressaient à l'occupant contre ses iniquités et ses crimes : celle su 9 novembre 1916 contre les déportations, celles du 14 février 1917 et du 21 mars 1918 sur le même objet douloureux, celle du 13 mars 1917 contre la ruine systématique de notre industrie, celle du 12 juin 1917 contre la décision prise par le gouverneur général von Bissing, de donner à choisir, aux fonctionnaires, entre le serment de fidélité qu'ils avaient donné au gouvernement belge et l'entrée au service des « administrations autonomes » créées par l'ennemi, avec la complicité des activistes, celle du 31 janvier 1918 contre la proclamation de l'autonomie de la Flandre. Le même jour, il signait, avec ses collègues du parlement, la dénonciation des traîtres activistes aux président et conseillers de la cour d'appel de Bruxelles.

Cette action patriotique. dans le sens le plus élevé du mot, était le résultat de délibérations secrètes, tenues malgré toutes les menaces de l'occupant, malgré l'épouvantail constamment agité de l'emprisonnement, de la déportation, de la mort.

Contre Stockholm et contre l’activisme

Ce courage, fut-il déployé en vain ? Si l'ennemi accomplit le crime qu'il avait préparé, malgré les protestations de ceux qui n'hésitaient pas à se placer entre lui et ses victimes, du moins peut-on penser qu'il n’osa aller, dans la barbarie, jusqu'où, sans ces protestation, il aurait sans doute été.

Mais d'autres préoccupations attendaient encore nos militants restés au cœur du pays nvahi.

Et c'est Joseph Wauters qui, le 31 juillet 1917, développait au Conseil général, réuni en séance secrète, un mémoire relatif à la conférence de Stockholm, mémoire que le Conseil général fit sien à l'unanimité. Ce mémoire rappelait que la démocratie belge était innocente du crime de la guerre, que les responsabilités devaient être nettement établies, qu’une paix prématurée serait dangereuse, et que, s’il fallait confirmer le mandat donné à Emile Vandervelde et Louis de Brouckère, en vue d'une conférence des socialistes alliés, il n'y avait pas lieu de se faire représenter à la conférence de Stockholm, où siégeraient des socialistes allemands.

Et C'est Joseph Wauters encore, qui, le 30 janvier 1918, fit voter par le Conseil général, une motion relative à l’activisme, qui se terminait par ce paragraphe :

« La Parti ouvrir belge repousse toute immixtion étrangère dans les rapports à établir entre les populations de langues diverses habitant le pays ; il affirme que, comme par le passé, il s’aura s’inspirer du respect le plus scrupuleux des aspirations légitimes de tous, Flamands, Wallons, pour aider à résoudre les questions de langues et de culture qui peuvent se poser ; il souhaite que dans tous les pays, et notamment dans les empires centraux et dans les Balkans, le même esprit de respect mutuel réel anime, non seulement les partis socialistes, mais les peuples eux-mêmes, les uns vis-à-vis des autres. »

Joseph Wauters envoyait les rapports et décisions du Parti ouvrier et des rapports personnels sur la situation économique et l'avenir politique du pays à Emile Vandervelde, au Havre. Il les écrivait, de son écriture fine et serrée, sur du papier-pelure et les confiait à l’un ou l'autre service de renseignements, tantôt celui de Colleaux, tantôt celui de Jules Lefèvre.

La fin de la guerre

A cette époque, dont on sentait qu'elle marquait la fin de la grande guerre, Joseph Wauters n’eut pas seulement pour préoccupation de maintenir haut et fermes nos principes, face à l'ennemi encore présent : il fut au tout premier rang de ceux qui préparèrent, de l'intérieur, les formules sur lesquelles la reconstruction nationale devrait se faire, aussitôt l'armistice signé, et les conditions que, légitimement, la classe ouvrière devrait mettre à sa collaboration éventuelle dans cette œuvre de reconstruction.

II fut de toutes les commissions : des questions ouvrières et sociales, des régies de l'Etat, des questions fiscales, de l'alimentation, des orphelins de la guerre et des loyers, que le parti constitua en vue d'élaborer des rapports et des projets de loi pour faire face aux nécessités et aux problèmes des laborieux lendemains qu'il importait d'envisager. Il traça le plan d'ensemble d'un cycle de conférences destinées à nos militants, et y traita plus spécialement de notre attitude économique internationale du lendemain de la guerre.

Enfin, pendant les journées inoubliables de la délivrance, il fut de ceux qui préconisèrent la constitution d'un gouvernement national, qui préparerait des élections au suffrage universel, abolirait l'article 310, donnerait à tous les travailleurs, y compris les fonctionnaires et les agents des pouvoirs publics, la liberté et la reconnaissance syndicale, réaliserait la journée de huit heures, organiserait l'assurance-chômage, donnerait des pensions convenables aux vieux, ferait rendre gorge aux accapareurs et aux trafiquants.

La plupart de ces revendications ont été écoutées. Les grandes réformes que nous réclamions ont été conquises. Et il devait être donné à Joseph Wauters, comme ministre de l’Industrie, du Travail et du Ravitaillement, de faire aboutir toutes celles qui avaient un caractère social nettement déterminé.

La révolution allemande à Bruxelles. Un épisode tragique de sa vie

Mais il nous faut ici rappeler en détail un épisode tragique de la vie de Joseph Wauters.

Le 10 novembre 1918, la révolution allemande, que de sourdes rumeurs faisaient présager, éclatait brusquement à Bruxelles. L'armée défaite s'était retournée contre ses chefs, et à l'exemple de ce qui s'était fait dans plusieurs grandes villes de l'Empire, un conseil d'ouvriers et de soldats s'était emparé du pouvoir - du pouvoir de l'occupant - dans la capitale belge.

Ici, nous laisserons la parole à MM. Louis Gille, Alphonse Ooms et Paul Delandsheere, qui, dans leurs Cinquante mois d'occupation allemande ont donné une relation détaillée, soigneusement tenue à jour, de tous les événements qui se produisirent chez nous au cours de la guerre. Voici ce que nous lisons à la date du 10 novembre :

« Dans l'après-midi, des délégués du à conseil des ouvriers et soldats se rendent la Maison du Peuple. Ils y trouvent MM. Jacquemotte et Mertens, de la Commission syndicale, et les prient de vouloir assister à une réunion du conseil des ouvrirs et des soldats. qui se tiendra , à 7 heures du soir, au Palais de la Nation.

« Pour quoi faire ? » demande M. Wauters.

« - Pour demander votre avis sur les mesures à prendre en faveur de la population belge, répond le chef de la délégation allemande. »

Après s'être concertés. M. Wauters et ses compagnons décident d'aller à cette réunion, pour se rendre compte de la situation.

A leur arrivée au Palais de la Nation, vers 7 heures. ils sont reçus par Schalble, gouverneur civil de la Flandre (en civil), par Levy-Moncheur, chef de Ia « Kartoffelennzentrale » et par un rédacteur du « Vorwaerts. » Ils sont introduits dans le salon de lecture du Sénat, où se trouvent une cinquantaine de personnes, officiers en grande tenue, marins dépenaillés, un ensemble bizarre donnant une impression de désordre et de fièvre. Il y a là aussi des reporters de « La Belgique » et du « Bruxellois ». Un homme préside avec autorité ; c’est un petit juif noir, de Munich, nommé Freund. On apprend que c'est le président du Conseil des ouvriers et des soldats.

« Comme les palabres entre Allemands s prolongent et ne paraissent pas devoir finir de sitôt, M. Wauters, qui est resté debout avec ses compagnons pour ne pas se mêler à ce groupe, s'avance et demande :

« - Pourquoi nous a-t-on priés de venir ici ?

« - C'est, dit Freund, parce que nous avons fait la révolution. Nous désirons évacuer au plus tôt la Belgique. Voulez-vous nous aider à maintenir l'ordre ? Et ne pourrions-nous publier ensemble des manifestes à la population et tenir des assemblées publiques ?

« - Nous n'avons aucune espèce de mandat, répond M. Wauters. Si beaucoup de Belges applaudissent aux événements de Berlin et aux modifications politiques qui viennent de se produire en Allemagne, il n'en est pas moins vrai que la quasi-totalité de nos compatriotes restent dominés par le sentiment d'indignation et de haine provoqué par un régime d'oppression et d'atrocités sans nom. Si vous vous proposez de lancer des manifestes par la voie des journaux censurés d'ici, ne perdez pas de vue que cette presse ne jouit d'aucune espèce de considération.

« - Cependant, ne pourriez-vous nous donner votre concours et vos conseils pour ce qui concerne le ravitaillement de la population ?

« - Dans cet ordre d'idées. ce que vous avez de mieux faire, c’est de céder immédiatement aux autorités belges les Centrales allemandes et tous les produits qu'elles possèdent. Et, pour le maintien de l'ordre, adressez-vous aux autorités communales. Faire des affiches ou tenir des meetings avec vous, c'est impossible. Personne ne comprendrait une pareille façon d'agir Publiez une proclamation à la population si tel est votre désir. De notre côté, nous lui dirons aussi notre sentiment sur la situation. Mais nous repoussons toute tentative d'action commune. »

« M. Freund n'insiste pas. L'entretien prend fin sur ces mots. »

Fidélité aux institutions que la population s'est librement données, bravoure sans forfanterie, fermeté prudente à l'égard des maîtres d'une heure troublée, tels sont les sentiments qui se dégagent de l'attitude que Joseph Wauters sut adopter en cette heure périlleuse et décisive.

* * *

L’IMMEDIATE APRES-GUERRE

Son action internationale

La guerre finie, Wauters s’appliqua avec cette activité qu’il mettait dans toutes ses entreprises, à provoquer ce rapprochement entre les organisations ouvrières de tous les pays dont il savait, mieux que personne, à quel point il est nécessaire et à la consolidation de la paix, aux progrès du socialisme et à l’affermissement de la démocratie.

Nous le voyons mêlé aux premières tentatives faites, dès le début de 1919. II assiste au congrès de Genève, où la Deuxième Internationale se trouve définitivement reconstituée. Il figure au nombre des négociateurs chargés de rapprocher celle-ci de la communauté de Vienne, d'abord formée comme ure organisation distincte. Il s'intéresse tout aussi activement au rétablissement des relations syndicales. Mais c’est ici même surtout que sa propagande s'applique à dissiper les malentendus, à réveiller les bonnes volontés, à prêcher devant des travailleurs souvent aigris la nécessité d'une action commune avec les travailleurs de partout.

On se rappelle son rôle à l'époque les troupes franco-belges se trouvaient dans la Ruhr, le courage avec lequel il sut dénoncer, malgré les clameurs qui s'élevaient, l’indignité et le danger de ce retour vers la guerre. Mais c'est surtout dans le domaine des conventions internationales du travail qu'il put exercer une action salutaire, et rien de plus effectif ne fut fait pour rétablir dans le monde et particulièrement en Europe, des relations internationales pacifiques que ces conventions qui, en donnant les mêmes garanties au travail, supprimaient l'une des causes les plus âpres de concurrence et de lutte, créait entre tous les travailleurs un grand intérêt, immédiat et tangible, à défendre en commun. On sait l'effort qu'il déploya pour faire ratifier par la Belgique le plus grand nombre possible de ces conventions, le succès qu’il obtint. On sait que, grâce à lui, la Belgique eut le grand honneur d’être, avec la Tchécoslovaquie, le premier Etat industriel important à ratifier la convention de Washington. Rien de plus important n'a jamais été réalisé en faveur de la paix.

* * *

SON ŒUVRE DE RAVITAILLEMENT

La tâche la plus urgente : reconstruire et ravitailler le pays

Nous voici donc au lendemain immédiat de la guerre. Les journées délirantes de l'armistice se sont évanouies comme un rêve. A présent. le monde regarde autour de soi, et ne volt que des ruines, de la misère, des larmes non séchées, des blessures saignantes encore Et tandis que là-bas, à Versailles, on tâche de faire la paix, ici, tous les efforts de la nation sont concentrés sur son propre relèvement.

Le ministère tripartite de Lophem est formé. Le Suffrage Universel est fait. On n'a pu le refuser à la classe ouvrière, qui n'avait pas refusé son concours à la défense du pays. et ne le refuse pas, non plus, à sa reconstruction.

Tandis qu'au gouvernement, dès novembre 1918. Emile Vandervelde détient le porte de la Justice, Edouard Anseele et Joseph Wauters s'avèrent comme de grands rebâtisseurs, le premier au département des affaires économiques, le second à celui de l'industrie, du travail et du ravitaillement.

Le ravitaillement, d'abord. Cette tâche aurait suffi à un homme exceptionnellement doué du génie de l'organisation. Le pays était dénué de tout. Ses propres ressources avaient été raflées par l'occupant. Et tandis que l'industrie était à rééquiper, nous comptions 800.000 chômeurs, 2.400,000 secourus, en comptant les femmes et les enfants, qu'il fallait nourrir, mieux qu'on ne l'avait fait durant la guerre.

Joseph Wauters, qui avait su, tout de suite, s’entourer des collaborations nécessaires, parmi lesquelles celle de son frère Arthur, son chef de cabinet, se mit vaillamment à la tâche.

II fallait, d'abord, liquider, au mieux des intérêts de la Nation., le Comité national de secours et d'alimentation, ainsi que les divers organismes qui, sous son contrôle, avaient, pendant la tourmente, contribué tant bien que mal au ravitaillement du pays.

II fallait, ensuite, pratiquer une politique des licences à l'importation et à l'exportation, qui eût pour conséquence de permettre le contrôle des prix.

Il fallait, enfin, créer une vaste maison de gros, qui achèterait à l'étranger les céréales, le bétail, la viande, le beurre, le café, tous les produits indispensables, pour les répartir, ensuite, équitablement, parmi la population, en les vendant au prix coûtant ou même à perte.

Cela n'alla point, naturellement. sans faire crier l'armée de ceux qui espéraient se tailler. sur la misère de l'après-guerre. des bénéfices plantureux.

Les lettres et cartes d'injures qu'il reçut sont inimaginables. II en était abreuvé. Lui, l'honnête homme, scrupuleusement intègre, on l'accusait de s'enrichir, d'acheter ici une chocolaterie, là le château Allard, à Uccle. Nous copions une de ces lettres infâmes :

« Du moment que c'est pour voler, pour toucher un pourboire, sur une fraude quelconque, vous êtes là de suite. Si cela continue, vous finirez bientôt vos jours. Finissez tout de suite, sinon, vous irez retrouver vos ancêtres dans l'autre monde, plus vite que vous ne croyez. »

Cette lettre venait de Tournai. recommandée. Les cartes se succédaient plus odieuses et plus bêtes les unes que les autres : « Voleur ! Vous pensiez vous enrichir davantage, n'est-ce pas, vieille crapule ! Vous devriez aller crever à Saint-Gilles », lisons-nous dans l'une. Et les menaces de mort arrivaient au cabinet du ministre : « Nous avons décidé de vous faire sauter la cervelle écrit, le 14 mars 1920, un lâche imbécile. « Uwe dagen zijn geteld » (vos jours sont comptés). écrit un Flamand.

Bien qu'écœuré de tant de méchanceté et d'imbécillité. Wauters disait, en riant, philosophiquement : « Ils vont finir par faire croire que je suis un malin. Et cela ne me fera pas de tort. »

Fréquemment attaqué à la Chambre par les représentants du gros négoce, que Wauters gênait, naturellement, au bénéfice de la collectivité, le ministre du Ravitaillement défendit âprement son œuvre, notamment en une série de discours dont certains sont restés fameux Les interpellations firent long feu, chaque fois.

Le 6 juillet 1921, il démontrait victorieusement que si les sacrifices consentis par les divers services du ravitaillement s'étaient élevés, en deux ans, à trois cents millions de francs, le bénéfice qu'en avait retiré la population, en échappant aux intermédiaires pour le pain, le sucre. le café, la viande frigorifiée, les vêtements, s'étaient élevés, au bas mot, à un milliard sept cents millions.

Un an plus tard, le 27 juin 1922, établissant le bilan de trois années d'activité, il prononçait ces fières paroles :

« Ceci me permet de conclure que si c'était à refaire, je ferais encore exactement la même chose, et j'affirme que n'importe qui, à ma place, eût agi de la même façon. Si après trois ans, et après ma sortie du gouvernement, je puis exprimer une opinion philosophique sur ce qui s'est fait alors, je dirai que mon seul regret est de n'avoir pas agi parfois avec assez d'énergie vis-à-vis de certaines de gens particulièrement avides ; de n'avoir pas toujours été outillé convenablement, de n'avoir pas toujours eu, pour ces services temporaires, un personnel technique plus nombreux, de n'avoir pas trouvé tous les parquets assez vigilants, ni la justice assez rapide pour frapper les exploiteurs, de n'avoir pas osé, par souci d'économie, grever trop fortement le trésor, en renonçant, par exemple, à une propagande qui eût dû être assez intense, dans un pays comme le nôtre, mal préparé à observer des règles prises dans l'intérêt général. »

C'est à la même époque qu’un journal, peu suspect de sympathie envers le socialisme, « Pourquoi Pas ? r », résumait ainsi, de son côté l'œuvre de Joseph Wauters au ravitaillement :

« Il se mit à l'ouvrage avec simplicité. Il ne fit pas de promesse, il ne fit pas de discours, il s'enferma dans le bureau laissé vacant par l'inénarrable M. Hubert, il remit à plus tard l'étude et l'application de la doctrine. et, ministre du ravitaillement, il se mit à ravitailler.

« Tout n'est pas encore rentré dans l'ordre; nous n'avons pas retrouvé les prix d'avant la guerre, nous ne les retrouverons probablement jamais ; mais nous en sommes arrivés au point où d'autres pays de l'Entente peuvent nous envier, du moins à ce point de vue spécial. C'est quelque chose, c'est beaucoup, et il est juste de reconnaitre que c'est en partie à Wauters qu'on le doit. »

* * *

SON ŒUVRE SOCIALE

Le soutien des chômeurs et la création du Fonds de Crise

A l'armistice, disions-nous, le pays comptait 800.000 chômeurs Deux ans après. il y en avait encore 200.000. Soutenir ces malheureux, qui étaient privés de travail par la faute de la guerre, soutenir leurs familles, c'était une tâche non moins urgente que celle d'assurer à la nation sa subsistance quotidienne.

Or, avant la guerre ; si l'on en excepte quelques grands centres, les caisses de chômage étaient à peu près inexistantes chez nous. Au budget de 1913, la somme Inscrite au budget de l'industrie pour aider ces œuvres n'atteignait pas quarante mille francs.

Dès la fin de 1914. on se le rappelle, Joseph Wauters avait été délégué par le Parti Ouvrier, avec Laurent Vandersmissen. au gouvernement du Havre, pour obtenir des interventions qui fussent en rapport avec les besoins.

Installé au ministère, notre ami ne cessa pas de se préoccuper du développement d’une Institution, en somme, nouvelle et qu'il voulait adapter définitivement aux conceptions modernes.

Il maintint le secours chômage et releva progressivement les indemnités.

II décida de continuer à payer le secours aux ouvriers qui refuseraient de travailler plus de neuf heures et pour moins de 1 franc de l'heure, ce qui donna une base ferme au mouvement syndical de la réduction de la journée de travail et du relèvement des salaires.

II constitua la commission mixte d'études du secours-chômage, dont toute l'institution devait sortir. Il décida, dés 1919, la création de 63 bourses du travail.

En mars 1920, il faisait savoir, par circulaire ministérielle. que l'intervention de l'Etat dans les caisses de chômage, qui s'étaient créées un peu partout, sous la poussée des événements, devait être égale à 50 p. c. des cotisations payées par les membres de ces caisses. Et il élevait graduellement le montant des indemnités payées soit par des organisations syndicales aux travailleurs organisés, par les Bourses du Travail, à ceux qui avaient fait montre d'imprévoyance.

Enfin, en décembre de la même année il créait le Fonds de Crise, destiné à venir en aide aux chômeurs ayant épuise leurs droits, ou aux caisses ayant épuise leurs ressources. C'est grâce au Fonds de Crise que les organismes affiliés à la Commission syndicale, par exemple, ont pu payer à leurs adhérents, pour les seules années 1921. 1922 et 1923. un total de 132 millions d’indemnités de chômage, dont 104 millions étaient fournis par l'Etat. C'est grâce au Fonds de Crise, encore, que des indemnités sont versées aux travailleurs contraints à la grève lorsque leurs employeurs se refusent à accepter la conciliation des conflits du travail.

En un an de pouvoir au travail, Wauters avait jeté les bases et réalisé une partie de notre législation

Mais il nous faut revenir en arrière. Ravitailler le pays, secourir convenablement les chômeurs, c'était parer aux besoins vitaux les plus urgents. Joseph Wauters voyait plus loin et plus haut, et, malgré les attaques ouvertes ou sournoises des possédants, adossé à la puissance formidable du Parti ouvrier, il devait, en un an de pouvoir au ministère du Travail, jeter les bases et réaliser une partie de notre actuelle législation sociale.

Le 15 novembre 1919, Le Peuple publiait le bilan de cette première année. Indépendamment de l'œuvre gigantesque du ravitaillement et des secours aux chômeurs, on y trouvait :

- la création des commissions paritaires destinées à régler les conflits du travail par l'arbitrage obligatoire, et notamment les commissions des mines, de la métallurgie, de la construction mécanique, des textiles de Flandre, du port d'Anvers. des grands services publics d'éclairage;

- la réorganisation, le perfectionnement, l'élargissement de l'inspection du travail ;

- l'institution de la commission des assurances sociales, qui devait, dans l'esprit de son promoteur, préparer une législation moderne en la matière et aboutir au vote de pensions de vieillesse convenables;

- l'allocation, aux sociétés de secours mutuels, de subsides divers chiffrés millions et qui devaient valoir à Wauters le titre de « sauveur de la mutualité » ;

- des primes de rappel, pour la période de guerre, aux sociétés de retraite dont les membres n'avaient pas, à cause des hostilités. effectué leurs versements ;

- la création de la Société nationale d'habitations à bon marché;

- le ravitaillement en charbon des Flandres dévastées ;

- l'amélioration de la Revue du Travail ;

- une enquête, suivie de la préparation d'un projet de loi, sur la journée de huit heures ;

- l'organisation de la délégation belge la Conférence de Washington, à qui mandat fut donné de voter la convention sur la durée du travail ;

- la loi interdisant la fabrication et la vente des allumettes contenant du phosphore blanc ;

- l'extension, par arrêtés royaux, du repos dominical aux catégories de travailleurs qui n’en bénéficiaient pas ;

- l'organisation de la première enquête sur le travail des employés ;

- la coordination des lois des arrêtés relatifs au travail des femmes et des enfants ;

- la préparation de la première foire commerciale de Bruxelles ;

- une série de projets de lois sur la propriété industrielle ;

- l'installation de la commission de la petite bourgeoisie et l'élaboration d'un programme en faveur des artisans, de l'apprentissage et du crédit ;

- une dizaine d'arrêts royaux destinés à augmenter l'hygiène et la sécurité dans les mines ;

- l'étude de l'exploitation par et pour la Nation des terrains miniers non concédés en Campine et dans le sud du Hainaut ;

- l'augmentation de la pension des vieux mineurs ;

- la réorganisation du conseil supérieur de l'enseignement technique et la mise en œuvre d'une série de mesures destinées à répandre et à perfectionner l’enseignement professionnel ;

- la réorganisation du Conseil supérieur du Travail ;

- et enfin, pour les soldats, une loi restituant aux combattants démobilisés leur emploi antérieur ou un emploi équivalent.

C'est là, répétons-le, l'œuvre d'une seule année de pouvoir, la première, mais cette œuvre était déjà complète en elle-même. Il suffisait, désormais, de l'élargir, par des efforts inlassables, au gouvernement ou dans l'opposition.

Sa bataille pour les pensions de vieillesse

Mais Joseph Wauters s’était attelé à la réalisation d’un projet qui lui tenait particulièrement à cœur. Incliné sur toutes les souffrances humaines, inspiré par cette fraternité qui était dans tous ses discours et dans toutes ses actions. il résolut d'adoucir le sort des vieux travailleurs.

Avant la guerre, un vieillard qui avait donné toute sa vie au travail pour la collectivité, recevait de celle-ci la pension dérisoire, l'aumône de 65 francs par an, 18 centimes par jour.

En 1920, Wauters obtenait du Parlement le vote d’une loi accordant gratuitement à tous les vieux, à toutes les vieilles, une pension de 720 francs, 1.140 francs pour un vieux ménage, au lieu des 130 francs du gouvernement catholique.

Le 2 juillet de cette année-là. il posait la question de confiance pour arracher la gratuité, menaçait la droite de donner sa démission si elle ne la votait pas, et il adjurait en ces termes ceux qui résistaient encore :

« On dit que la classe ouvrière doit être prévoyante.

« Que fait-elle donc ?

« ElIe fait un immense effort de prévoyance pour son syndicat, pour sa mutualité de maladie, pour le secours médical et pharmaceutique, pour sa petite maison dans nos régions wallonnes, pour le fonds de chômage.

« Pratiquement et administrativement, il est impossible d'aboutir dans les délais voulus par le système d'obligation et de versement.

« Il reste donc à voter le projet transitoire des 2 francs par jour à 65 ans.

« Il y a aussi un intérêt politique et social.

« Nous avons admis le relèvement de la pension des agents de l'Etat, anciens et nouveaux. Nous aurons à discuter la dotation des combattants et ta pension des instituteurs. Nous aurons à discuter le relèvement de la pension du clergé, auquel nous ne ferons aucune objection de principe, nous socialistes.

« II ne reste plus que les vieillards. De leurs dossiers monte leur misère. Au nom des vieux, passez à la discussion des articles. Votez la pension. Je vous supplie de penser aux vieux et de faire entrer dans leur foyer un peu de bien-être et de gaieté ! »

Cette pension, encore minime, sauvait toutefois les vieux de la plus noire misère, et Wauters devait plus tard, en 1927, lorsqu’il fut revenu au gouvernement, après une absence pendant laquelle ses successeurs avaient essayé d'énerver l'effet de la loi, Wauters devait faire voter la loi des compléments de pensions, grâce à laquelle un ménage dépourvu de ressource peut recevoir aujourd'hui jusqu'à 2.800 francs par an. Enfin, dès 1927, il mettait en avant l'idée de la pension de 10 francs par jour, ou 500 francs par mois, idée à laquelle il tenait de toute la force de son grand cœur, et qu'il n'aura pas, hélas, le bonheur de voir réaliser.

Sa bataille pour les huit heures

Le 14 juillet 1920, la Chambre votait enfin la pension gratuite de 2 francs par jour. Au cours de la même séance, elle entamait la discussion du projet de loi sur les huit heures. Infatigable, Joseph Wauters, dans l'instant qui suivit le vote de la pension, commença l'attaque pour la réforme qui devait servir de clé de voûte à toute notre législation sociale. II avait fait parler la pitié pour les vieux. II fit parler la logique et l'intérêt social pour la limitation de la durée du travail, en un premier discours qu'il terminait ainsi :

« La journée de huit heures exigera un grand effort des patrons et des ouvriers. Mais ses avantages seront énormes.

« II y aura d'abord une grande amélioration de l'hygiène ouvrière. Les accidents du travail sont d'autant plus nombreux que les journées sont plus longues.

« Elle conduira nécessairement à une amélioration du logement, et elle évoque la généralisation de la cité-jardin.

« En donnant plus de loisir à l'ouvrier, elle contribuera à développer une vie meilleure.

« Elle lui permettra de s’occuper de questions sociales qui l'intéressent autant que quiconque.

« Elle facilitera le développement de l'enseignement technique.

« Et si même la production de certaines denrées devait s'en ressentir, n'y a-t-il pas que des marchandises dans notre société ? Ne serait-ce donc rien que le sort de la catégorie la plus nombreuse de la population ?

« La journée de huit heures donnera à l'ouvrier le moyen de perfectionner sa culture morale, de participer à la vie intellectuelle et artistique, à tout ce qui distingue l'homme de la bête.

« En définitive, elle augmente la puissance humaine et elle prépare la voie à une vie plus riche et meilleure ! »

Après bien des discussions. et un chassé-croisé d'amendements entre la Chambre et le Sénat, la loi des huit heures fut votée également.

A toutes ces réalisations, il faut en ajouter bien d'autres encore, sans que leur application du dépendît du département géré par Wauters, soit qu'il eût personnelle une part très grande.

Citons notamment :

- La loi autorisant le payement anticipatif des pensions par trimestre ;

- Une loi de recensement de l'industrie et du commerce ;

- La loi garantissant la liberté d'association ;

- La loi sur le contrat d'emploi ;

- La loi abrogeant l'article 310.

Et nous n’avons cité que les principales de ces dispositions législatives, qui, chacune, pour la plupart, apportaient un élément nouveau dans la vie sociale en Belgique, qui, chacune, représentaient une conquête de la classe ouvrière, arrachée au prix de sacrifices indicibles. II faudrait dire pour chacune, en particulier, ce qu'elle coûta d'efforts. de veilles, de santé à notre pauvre et grand Joseph Wauters.

Ce que les militants syndicaux pensaient du premier passage de Wauters au ministère

Nous aimons mieux nous effacer, en cette heure douloureuse, et laisser parler, de cette œuvre, les représentants les plus autorises du mouvement syndical en notre pays. Il y a quelques années, le 26 mai 1925, la revue socialiste « L’Aurore », disparue depuis, consacra à Joseph Wauters un numéro spécial où l’on passait en revue, en somme, ce qu’avait réalise, au gouvernement national, le ministre du Ravitaillement.

« Dans le domaine syndical ? écrivait Joseph Dejardin... Oh ! l'on ne dira jamais assez quelle fut l'influence exercée par Wauters lors de la reconnaissance effective des organisations ouvrières, mettant les délégués des associations patronales en face des délégués des ouvriers syndiqués. pour examiner les questions de salaire. d'organisation du travail, et pour solutionner les conflits par la création des commissions paritaires où patrons et ouvriers sont sur un pied d'égalité alors qu'il s'agit de défendre les intérêts de leurs mandants.

« C'est peut-être la partie la plus importante de son œuvre, et qui eut une influence considérable au point de vue de la maturité d'esprit des ouvriers, sans compter qu’elle a forcé les patrons à ne plus agir de leur seule autorité dans l'organisation du travail et la fixation des salaires. »

Parlant de l'assurance-chômage, Corneille Mertens résumait ainsi sa pensée : « Ce fut sans contestation possible, une des plus belles œuvres créées par Wauters en sa qualité de ministre. En effet, l’ouvrier prévoyant, frappé par la crise, était désormais certain qu'il ne serait pas abandonné dans sa misère ; que non seulement son organisation serait mise en état de tenir ses engagements statutaires, mais en outre, qu'après avoir épuisé ses droits, et le chômage persistant, il était assuré, pour un temps illimité, de la continuation du versement des indemnités, qui étaient augmentées d'une allocation familiale. »

M. Delvigne trait quelle fut l'action de Wauters sur le vote de la loi des huit heures :

« Tout ce qui excède les limites de la convention de Washington est l'œuvre de la Section centrale de la Chambre et du Sénat. Mais pour que la convention fut élargie et que les dispositions, accroissant l'influence du travail sur l'organisation de la production. passassent sans encombre, il fallait, outre l'agrément du gouvernement, qu'elles fussent patronnées et défendues par lui. Et c'est ici que Wauters fit preuve tout ensemble de large compréhension et d'audace. Il se rendit compte que les modifications proposées par la section centrale de la Chambre, tout en révolutionnant les rapports entre patrons et salariés, étaient mesurées et rationnelles, et les adopta d'emblée.

« Restait à les faire triompher, comme, du reste, tout le régime de la loi.

« II s'y appliqua avec une vigueur qui déconcerta les vieux bonzes doctrinaires qui restaient les derniers opposants à une réglementation du travail. »

On trouvait enfin sous la plume d'un collaborateur qui s'était attaché à dégager le sens de l'œuvre accomplie par Wauters au ravitaillement, cette phras qui, dans sa forme lapidaire, vaut tous les éloges :

« L'avenir lui rendra cette justice qu'il a été un agent actif de la reconstruction du monde sur des bases plus humaines.

* * *

REJETE DANS L'OPPOSITION, WAUTÉRS LUTTE AVEC LE PARTI POUR LE MAINTIEN DES REFORMES

L'œuvre immense accomplie par notre Parti. et en particulier par Joseph Wauters, nous valut, aux élections de 1919. une première grande victoire. Nous recueillions 645.000 voix dans le pays. Nous envoyions 70 députés à la Chambre. Nous eûmes alors une représentation plus large au sein du ministère. Jules Destrée étant entré au département des sciences et des arts.

Mais la réaction veillait. Dans la plupart des pays d'Europe la bourgeoisie tentait de reprendre aux ouvriers ce qu'elle avait, par peur, lâché au lendemain de l’armistice. Chez nous, la réaction fut peut-être plus sourde, plus lente à se révéler qu'ailleurs. Le remplacement de M. Delacroix, à la tête du ministère, vers la fin de 1920 fut sans doute une de ses premières manifestations. Elle jeta brusquement le masque, en octobre 1921, lors de ce qu'on appellera devant l’histoire, le coup de La Louvière.

Rejeté dans l'opposition, avec tout le Parti, Joseph Wauters reprit sa place à la direction du Peuple, cependant qu'à la Chambre. il menait la lutte pour le maintien des réformes qu'il avait réalisées.

On tâcha de tes grignoter, ces réformes. On tâcha de détourner - et l'on y réussit en partie – la destination réelle des cent millions que Wauters avait obtenus pour la construction d'habitations à bon marché ; on tenta - mais vainement - de porter atteinte à la journée de huit heures ; on réduisit les allocations du Fonds de Crise ; on fit payer aux vieux les pensions que Wauters avait arrachées en leur faveur.

Les trois cabinets Theunis qui devaient se succéder de 1923 1925, négligèrent l'action sociale à l'intérieur pour se livrer à leur néfaste, désastreuse politique extérieure, qui se traduisit, notamment, par l’occupation de la Ruhr et ses conséquences fatales.

* * *

UN VOYAGE AU CONGO

Le 31 juillet 1923, Joseph Wautrs s'embarquait à bord de l’« Anversville » pour faire au Congo le voyage dont il rêvait depuis sa jeunesse. C'est qu'il avait la conscience de l'importance croissante que prendrait la vie coloniale dans le monde moderne, c'est que préoccupé de toutes les questions où qu'elles se produisent, il voulait se rendre compte, par lui-même, du sort qui est fait, là-bas, aux travailleurs indigènes. Il séjourna près de trois mois dans la colonie, parcourant en tous sens, à l'aide de tous les moyens de locomotion imaginables, la province du Mayumbe. Les lecteurs du Peuple étaient tenus régulièrement au courant de cette randonnée et des enseignements que Joseph Wauters en retirait, grâce aux articles si vivants qu’il adressa alors à son cher journal.

Dans la suite, réunissant en volume la série de ces articles, il les y faisait précéder d'un avertissement où il résumait, notamment dans les lignes ci- dessous. toute sa pensée :

« Jamais, avant d'être là-bas, je n'avais. pu - malgré tant de lectures et de récits - me représenter exactement ni les paysages, ni les conditions d'existence, ni la situation exacte des entreprises, ni le travail des blancs, ni l'œuvre de l’administration, ni l'effort des missions, ni surtout la vie indigène, avec ce que recèle d'avenir cette race à la perfectibilité de laquelle tant de personnes ne croient pas encore. J'ai rapporté pour les noirs une immense sympathie et la conviction qu'avec de la patience et de la prudence, il est possible de les élever à une haute civilisation, sous la condition qu'on les considère non pas comme des éléments d'exploitation, mais comme des collaborateurs précieux, sans lesquels, du reste, nulle entreprise n'est viable sous l'Equateur.

« J'espère ardemment que c’est en partant de ce point de vue que la Belgique accomplira, au Congo, la haute mission de protection, d'éducation et de progrès qu'elle a assumée devant l'Humanité. »

* * *

AU GOUVERNEMENT DEMOCRATIQUE, WAUTERS FAIT UN NOUVEAU PAS EN AVANT

Aux élections de 1921, nous avions perdu deux sièges. Aux élections du 5 avril 1925, nous en gagnâmes dix. Ce n'est pas ici le lieu d'épiloguer sur la portée d'événements récents, présents, au reste, à toutes les mémoires.

La victoire du 5 avril. après bien des tâtonnements, trouva son expression dans le gouvernement démocratique Poullet-VanderveIde, où Joseph Wauters retrouva le portefeuille et de l’Industrie et du Travail.

Ce fut l'occasion de réaliser plusieurs autres points qui figuraient au programme du Parti Ouvrier, notamment les lois complétant les pensions de vieillesse, la loi réduisant à 3 p. c. la retenue faite aux employés pour l'établissement de leur pension (et maintenant le versement de 5 p. c. par les patrons. ce qui provoqua de la part de ces derniers, et des malheureux employés qu'ils étaient parvenus à circonvenir, les manifestations que l’on sait, et enfin, la loi prohibant l’emploi de la céruse.

Mais le gouvernement démocratique se trouvait devant des difficultés financières énormes, lui qui s'était donne pour tâche de redresser notre situation monétaire. II fallut voter des impôts très lourds. C'est alors qu'au cours d'une séance mémorable à la Chambre des Représentants, Joseph Wauters fit appel, en ces termes, à la compréhension de la classe ouvrière :

« C'est donc d'une âme tranquille que nous allons voter ici des impôts nouveaux, connaissant la situation pénible dans laquelle se trouve notre pays, situation dont nous ne sommes pas responsables, nous trouvant devant une situation budgétaire que nous n'avons pas créée.

« Et maintenant, je fais confiance, comme nous l'avons toujours fait, et jamais en vain, au bon sens, à la raison et à l'esprit de travail et de vaillance de notre classe ouvrière, qui comprend et qui sait que nous faisons ici un effort loyal et que nous ne la trompons jamais ; nous savons qu'elle n'écoutera pas ceux qui lui tiennent un langage d'illuminé ou d'excitation, qui ne peut conduire qu'aux amères et cruelles désillusions, à la misère, à la ruine et même à la mort, sans résultat possible pour le triomphe de son idéal. »

Du moins, au milieu de cette tristesse de l'heure, Joseph Wauters connut-il, comme tous nos militants, une trêve joyeuse. C'est lorsque, le 15 août 1925, le Parti Ouvrier fêta le quarantième anniversaire de sa fondation. Il fallait le voir alors, comme nous l'avons vu, contemplant de l'escalier de la Bourse l'inoubliable manifestation de notre Jeunesse, ou se mêlant, à la Grand-Place, la foule ouvrière, pour comprendre combien son cœur débordait d'enthousiasme et d'espérance.

Au gouvernement Jaspar Wauters couronna sa carrière en faisant ratifier la Convention de Washington

Des jours tragiques toutefois nous attendaient encore. Ce furent, en mai 1926, la chute du ministère démocratique, sous la poussée criminelle des puissances d'argent, la chute de notre monnaie jusqu’au bord du précipice. Ces affres, Joseph Wauters qui sentait plu que jamais battre contre le sien le cœur angoissé de la classe ouvrière, Joseph Wauters les ressentit plus que nul autre.

Le 11 mai, le gouvernement Poullet-Vandervelde était démissionnaire. Le 25 mai, le gouvernement Jaspar-Franqui se présentait devant les Chambres. Les socialistes avaient accepté d'y entrer parce qu'ils voulaient loyalement collaborer de toutes leurs forces à la restauration financière du pays. Mais ils avaient. comme conditions de leur acceptation, que nulle atteinte ne serait portée aux lois sociales existantes, que la loi des loyers serait prorogée d'un an, et que la convention de Washington, sur la journée de huit heures. serait enfin ratifiée.

Dans ce nouveau gouvernement, le dernier auquel il participa, Joseph Wauters assuma, à nouveau, des charges écrasantes.

Au comité du Trésor, il mena, jour à jour, une lutte âpre et sans merci, et souvent douloureuse.

Avec MM. Franqui, Franck, Gutt et Verlinden, il travailla à mettre sur pied les projets de stabilisation du franc. Il tut un artisan de la stabilisation.

Du moins eut-il la consolation d'arracher à la bourgeoisie, outre la nouvelle loi des loyers, une loi augmentant à nouveau la pension des ouvriers mineurs, une autre élargissant les catégories d’ouvriers bénéficiant de la réparation des accidents du travail, et enfin, la ratification de la Convention de Washington, qui, le 4 juin 1926, couronna réellement son œuvre sans condition, que la Belgique est seule, de toutes les puissances industrielles, à avoir faite jusqu’à ce jour, si l’on en excepte la Tchéco-Slovaquie, et qui ne sera pas le moindre titre de gloire du grand, du glorieux socialiste qui vient de disparaître.

L’apôtre de la confiance

Malgré cette consolation, ces journées de 1926 furent, pour la classe ouvrière organisée, les plus terribles qu'elle eût eu à passer depuis la fin de la guerre. Allait-elle interpréter sainement, courageusement, les mesures qu’il fallait prendre pour sortir le pays du marasme financier. N'allait-elle perdre courage, n'allait-elle pas écouter ceux qui tentaient de la diviser ?

Alors, Joseph Wauters, s'arrachant de temps à autre à son labeur écrasant, ajoutant encore aux fatigues, aux veilles qui ruinaient sa santé, Joseph Wauters, qui savait que sa voix était écoutée par le peuple, se mit à parcourir le pays. Exposant en détail ce que nous avions fait, ce que nous faisions au pouvoir, montrant, de toute sa force persuasive, que la route que nous avions choisie était la bonne, la seule qu'il fût digne de suivre, en se faisant l’apôtre de la confiance malgré tout.

Ecoutez la péroraison du magnifique discours qu'il prononça ainsi. le 19 juillet 1926, au Palais du Peuple, à Charleroi :

« J’ai conscience que la classe ouvrière de Belgique, malgré la souffrance qui peut venir et qui viendra, malgré les difficultés présentes, malgré la misère peut-être, gardera confiance dans ses organisations, d’abord, parce que c’est ma moëlle de sa moëlle, le sang de son sang ; ensuite, dans ses vieilles méthodes de patient labeur et de volonté ferme, qui ont fait leur preuve : dans ses militants enfin, car, comme je le disais tantôt, ce n’est pas par plaisir, ni par gloriole ni par ambition que nous sommes à ces postes difficiles et périlleux, où il y a des inquiétudes pour tous les jours, de l’anxiété pour toutes les heures, des difficulté pour chaque instant, où on ne sait jamais si ce que l’on va faire sera bien interprété.

Et sachant qu’il y a de par notre beau pays socialiste des milliers et milliers d’hommes qui nous ont suivi de leurs acclamations, confiants dans un passé déjà long, et qui pourraient s détourner de nous, de toute mon âme, au nom de mes amis du gouvernement, je vous le dis, je vous le jure, c’est dans l’intérêt du pays, qui se confond avec celui de la classe ouvrière tout entière, que nous tentons en ce moment, par de nouveaux et sérieux efforts , vaincre nos difficultés. Nous avons confiance. Partagez-la, ramenez-là chez vous, chez vos camarades de travail, partout où vous passez, et la victoire est au bout, malgré tout, pour le salut du pays, pour l’avenir de notre classe ! »

Plus tard, bien plus tard, alors que nous n'étions plus au gouvernement, et que le gouvernement de M. Jaspar présentait au Parlement. pour la première fois, un budget complètement équilibré, une journaliste française, Mlle Yvonne Dusser. pouvait écrire dans « L’Œuvre de Paris » (4 novembre 4928) :

« Mais il est un autre homme à qui l'histoire, sinon ses contemporains, rendront justice pour le courage, la force dynamique qui apporta à l'œuvre de relèvement de la Belgique. C’est le socialiste Joseph Wauters, qui fit partie du ministère Delacroix, de celui de Poullet, puis de celui de M. Francqui ; il eut une foi ébranlée dans les ressources et l'énergie de son pays. Dans l’oeuvre de stabilisation, il ne craignit pas de prendre sous sa responsabilité les arrêtés les plus impopulaires, et pour moi qui ai pu l'approcher de près pendant toute cette période, je sais combien la lutte fut dure, combien il lui fallut d’énergie, ainsi qu'à frère Arthur, qui le secondait pour tenir bon et résister à la pression de ses amis mêmes.

* * *

UN VOYAGE AU BRESIL

Retournons encore une fois sur nos pas.

Le 17 août 1927, Joseph Wauters, quittait à nouveau le pays. Il faisait partie, avec La Fontaine, Vinck et Hennebicq, de la délégation socialiste belge à la Conférence interparlementaire du Commerce, qui devait se tenir dans la première quinzaine de septembre à Rio de Janeiro, la belle capitale du Brésil.

II prit une part importante aux travaux de la Conférence, qui avait à son ordre du jour la situation des travailleurs européens dans les Amériques et les conditions d'émigration, les cartels et les trusts internationaux et la conditions internationales de la stabilisation des changes et des monnaies.

La conférence terminée ; il visita l’immense république sud-américaine. N'avait-il pas mérité quelque repos ? Ce ne fut pas du repos seulement, d'ailleurs, puisque chaque jour, à peu près, il envoyait au Peuple » l'un de ce articles aussi vivants, aussi documente que ceux qu’il avait écrit du Congo, et qui parurent dans ce journal sous le titre général de « Choses et gens du Brésil. »

Rejeté à nouveau dans l’opposition à la fin de 1927, pour avoir été fidèle aux six mois de service qu'il avait promis aux électeurs du 5 avril, notre Parti reprit la lutte pour le maintien et l'élargissement de ses conquêtes. Et tant que sa santé le lui permit, - pendant une année encore – Joseph Wauters fut à la pointe du combat, notamment pour la réalisation des assurances sociales et la pension de dix francs aux vieux travailleurs.

* * *

LE DERNIER EFFORT DE SA VIE

Pour que le peuple lise

II était journaliste jusqu'au bout des ongles. En 1900 déjà, il était venu travailler avec nous, à la rédaction du Peuple pendant plusieurs semaines, se mettant au courant, s'adaptant merveilleusement à notre métier, qui lui plaisait par sa rapidité et sa fièvre.

Aussi, quand il était devenu directeur du Peuple en 1910, il connaissait les rouages d'un journal.

Vint l'invasion. Le 20 août 1914, d'accord avec toute la rédaction. il refusa de soumettre Le Peuple à la censure de l'envahisseur. Le peuple ne vendit même pas l'édition sous presse. II cessa de paraître, de même que les autres journaux de la capitale, qui avaient pris la même décision, sans s'être concertés.

Pendant les premiers mois de la guerre, Wauters fit faire au personnel certains travaux, pour lui éviter la démoralisation du chômage, puis il s'efforça de caser chacun dans l'un ou l'autre service où le travail était possible.

Quatre ans passèrent, on sait comme.

Le jour de l'armistice, Le Peuple retrouva son personnel et reparut, libre. La Wallonie, de Liége, fut créée. Un atelier de photogravure fut installé dans nos locaux. Le Peuple du Centre prit de l’ampleur.

En 1924, Wauters, partisan d un quotidien flamand, créa Het Volksblad, qui devint, dans la suite, De Volksgazet van Brabant. »

Nous voici en 1928. Le mal qui devait emporter Joseph Wauters, mais dont notre pauvre ami ignorait combien il fût implacable, minait déjà, sourdement, sa santé, que les fatigues avaient commencé par ébranler. De temps à autre, il en ressentait, contuses, indéterminées encore, les atteintes sournoises.

N'importe ! II fallait lutter encore, lutter toujours pour quelque grande œuvre. Et tout en menant le combat parmi l'opposition socialiste, Wauters se consacra plus particulièrement, dès lors, une tâche qu'il aimait entre toutes.

Notre journal traversait, comme tous les autres, une période de difficultés matérielles aiguës.

II fallait, d'abord, parer au plus pressé, et ce fut, pour notre Directeur, la préoccupation de tous les instants, ajoutée à toutes les autres, d'assurer, malgré la dureté des temps, l'existence du quotidien officiel du Parti ouvrier.

Mais au sein même des pires difficultés, Joseph Wauters voyait grand. II se donna pour mission, non seulement d'étayer sur des bases solides l'œuvre qu'il dirigeait, mais aussi de la développer, de l'étendre.

C'est que l'expérience de sa vie politique, l’expérience du pouvoir surtout, avait montré à Joseph Wauters que ce qu'il faut avant tout, pour que le peuple aille vers sa destinée de progrès, de bonheur, d'harmonie dans la paix, c'est que le peuple comprenne, que le peuple lise. Or, le peuple ne lit pas assez, ou se laisse détourner des journaux, des livres qui ont écrits pour lui. Joseph Wauters avait été le promoteur de l’ « Eglantine », notre Maison Nationale d'Edition.

Il fut l'homme, aussi, du plus grand Peuple. Sous son impulsion répétée, inlassable, les services du journal, son installation, son outillage, sa présentation furent perfectionnés. Les éditions régionales furent développées. afin que notre organe répondît, non seulement à l'intérêt général de la classe ouvrière, mais encore aux besoins particuliers de toutes les régions. La fusion avec L’Avenir du Borinage, avec Jean Prolo, avec La Voix Ouvrière et Paysanne, c'est encore l'œuvre à laquelle Wauters aura attaché son nom.

Enfin, payant de sa personne, comme toujours, il parcourut, successivement telles régions comme le Namurois, le pays de Dinant, l'arrondissement de Tournai-Ath, et surtout notre rouge Borinage, multipliant les conférences, les congrès, les meetings en faveur de la presse socialiste. Encore une fois, ses ressources infinies d'organisateur, sa grande voix de tribun étaient mises au service d’un idéal social.

Pour que le peuple lise, on peut dire que Joseph Wauters a donné ses dernières forces.

Et la presse socialiste recueillait les fruits de cet effort surhumain, par une diffusion plus large et plus profonde, lorsque notre Parti, pour qui une tâche, toujours, est suivie d'une autre, plus ardue que la précédente, se trouva devant la campagne électorale de 1929.

Comme s'il avait senti qu'il allait, bientôt, tomber sous les coups d'un adversaire invincible, la Mort, et que le temps, pour lui, pressait désormais plus que pour les autres, Joseph Wauters devança les autres dans la bataille. Six mois avant les élections, il parcourait déjà les contrées de Wallonie, d'où on l'appelait parce qu'on savait que parlant d'homme du peuple à des hommes du peuple, il était écouté, suivi...

Hélas ! Force lui fut bientôt de renoncer à ses meetings, et les derniers qu'il donna, le même dimanche de janvier 1929. à Burdinne et Spy, ce fut contre le gré de ceux qui pressentaient combien tout effort nouveau devait lui être fatal.

* * *

SA MALADIE

Dès le mois de décembre de l'an passé, notre ami ressentit les premières atteintes du mal terrible qui devait l'emporter. Mais ce n'est qu'à la fin du mois de janvier que ses souffrances l'obligèrent à garder la chambre. II dut cesser de venir au journal, il dut arrêter son ardente campagne de meetings, desquels il rentrait, harassé. II travaillait chez lui, cependant, lisant, écrivant, examinant les pièces qu'on lui portait, suivant la marche du journal, d'un œil attentif et minutieux. Ses douleurs étaient intolérables. En mars, il partit pour le Midi, espérant que la chaleur du soleil lui ferait plus de bien que notre climat incertain. La maladie avait, en effet, les caractères d’une névrite. Quand il revint, en avril, ses amis furent frappés par son amaigrissement, mais on crut pouvoir espérer encore, la radiographie n'ayant rien décelé d'anormal.

Hélas ! logé derrière l'estomac, dans le pancréas, un cancer le rongeait. Mal terrible, mal implacable ! Une consultation de son dévoué médecin, le Dr Rosier et du professeur René Verhoogen, ne put que confirmer le sinistre diagnostic.

Notre pauvre ami dut s'aliter. Il souffrait comme un martyr. Des crises épouvantables le tordaient, comme un damné. On dut recourir aux piqûres de morphine. II les fit lui-même, courageusement, jusqu'à la fin, pour ainsi dire, notant avec méthode et minutie les heures, son pouls, les manifestations du mal. Il se rendait compte de la gravité de son état, mais il avait toutefois l'espoir de guérir, car il ignorait qu’un cancer le tuait.

Ce qui le désolait, c'était son inactivité. « Et je suis étendu pendant que les autres travaillent », disait-il. II ne concevait pas la vie sans le travail. De ne point participer à la campagne électorale, lui fut un crève-cœur.

Gardant la pleine lucidité de son esprit, il bâtissait de grands projets pour Le Peuple et pour le Parti ouvrier. II s'intéressait à tout. Entre deux crises, le jour ou la nuit, où il était privé de sommeil, il lisait les journaux. Aussi remercions-nous nos confrères bruxellois de toutes les opinions, qui, dans un geste délicat de confraternité, se sont tus, ne voulant pas, comme nous-mêmes, troubler ses derniers jours en lui faisant connaître l'affreuse vérité.

(Extrait du Peuple, numéro spécial du 30 juin 1929 : « Joseph Wauters n’est plus »)

Le Socialisme perde un ardent Apôtre. La Classe ouvrière, le Réalisateur des réformes sociales. Le Pays, un grand citoyen. L’humanité, un noble esprit. Tout le Prolétariat belge le pleurera avec nous.

* * *

Nous le savions, et pourtant nous ne pouvions y croire. Nous vivions depuis des semaines avec cette affreuse pensée, et elle nous révoltait comme au premier jour. Nous allions le voir, nous constations l’affaiblissement de son corps ; mais sur sa face, si tragiquement sculptée par la douleur, brillait toujours la même lumière, qui paraissait maintenant plus vive, et plus sereine encore. Alors, à le trouver si vivant dans le sens qui compte, nous ne pouvions pas nous résigner à croire que le jour fût si proche où la lumière s'éteindrait à jamais.

Le jour est venu pourtant. insouciant de nos vœux ! Notre Jeck n'est plus. Il meurt, en quelque sorte, au sommet de la vie, quand il était au plus fort de sa pensée, de son action, quand il pouvait le plus pour nous, quand nous avions le plus besoin de lui. Il meurt au plus âpre de la bataille, au plus beau moment de l'énergie et du courage qui était le sien ! Mais à quoi bon maudire le sort et de quel droit s'abandonner à je ne sais quel accablement ? La tâche est là, devant nous, pressante. Nous nous y remettrons demain avec la fermeté dont il nous eût donné l’exemple.

Nous nous y remettrons, encouragés par son souvenir. Nous l’aimions bien, nous l’aimerons mieux encore si possible, celui qui restera le cher compagnon de notre labeur. Et nous allons nous sentir meilleurs dans l'effort que nous ferons pour être dignes de lui.

Faut-il dire ici pourquoi nous l’aimons tant ?

D'abord, pour sa bonté agissante et joviale de bon Wallon, indulgent aux faiblesses, comprenant la vie, aspirant passionnément à sa multiple splendeur, et dont l’exubérance ne trouvait à se satisfaire que moyennant un travail acharné, poursuivi dans la joie, créant autour de lui un bonheur toujours plus large et toujours plus humain. Si son œuvre a été si féconde. c'est parce qu’elle est toute parfumée d'une fraternité ardente. Sa bonté ? Elle s’étendait à tout. Quel est celui d'entre nous qui n'en a pas gardé, au plus profond de lui, le souvenir personnel ? Qu'on allât le trouver, au milieu de ses occupations absorbantes, qu'on lui exposât quelque difficulté, qu'on lui confiât quelque peine, il écoutait, comprenait, consolait, cherchait une solution. Elle consistait souvent à prendre la peine pour lui, à la prendre en souriant à la pensée que le camarade serait tiré d'affaire.

Et nous l'aimons encore pour ce magnifique courage qui donne tant de grandeur son existence. Jamais nous ne l'avons mieux compris que durant ces derniers mois, quand il luttait avec une constance stoïque contre d’indicibles souffrances, gardant, malgré tout, sa pensée, sa claire et forte pensée tendue vers les de sa vie entière. Pendant ses heures de répit, il faisait venir ses collaborateurs, arrêtait avec eux les travaux à entreprendre, donnait ses instructions, dictait encore d'une voix qui restait ferme de longues notes, poursuivant quand même, de son lit d'agonie, son œuvre d’éducation et d'organisation, sans se laisser émouvoir par la mort qu’il sentait bien venir, mais qu'il feignit jusqu'au bout d'ignorer, pour ne pas affliger les siens d'une inquiétude nouvelle, pour faire encore, autour de lui, à cette heure dernière, un peu de pauvre contentement.

Mais nous nous souviendrons qu'il fut brave tout au long d’une carrière ardue ; brave devant les difficultés et les rancœurs journalières ; brave devant les plus lourdes responsabilités ; brave devant ses amis - courage rare ! - et sachant leur dire la vérité même quand elle était impopulaire, ambitieux qu'il était de servir plutôt que de plaire. Il affronta toujours avec la même sérénité les attaques de ses adversaires, d’autant plus implacables que l'on redoutait davantage tout le bien qu'il allait accomplir ! Mais toujours, les accusations les plus lâches, les pires calomnies, le laissèrent aussi tranquille et aussi dédaigneux que ces menaces de mort qui lui furent prodiguées à certains moments.

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Courage et bonté ! C'est la substance précieuse dont est filée sa belle existence de réalisateur, obstiné, énergique, d'une admirable constance, d’une volonté forte, systématique et ordonnée.

Il était méthodique, avons-nous dit, mais nul ne savait mieux que lui éviter l'esprit de système. Il ne permettait jamais aux formules de lui cacher les faits. Cet homme de science savait penser concret, met ce qu'il y a sans doute de plug remarquable dans son œuvre, c’est la perfection avec laquelle elle s’adapte aux choses et aux gens du temps présent dans le pays, où nous sommes. Nous n' allons pas chercher à la décrire ici, cette œuvre d'une variété si frappante. Nous constaterons seulement qu'importante dans toutes ses parties, elle est glorieuse en l’une d'elles, d'une gloire que l’histoire consacrera. Car c'est Wauters, qui, par son clair génie, réalisa, à l'époque d’après-guerre, ces possibilités indistinctes encore et confuses que la guerre elle-même avait créées. Le prolétariat lui doit les huit heures, l'indemnisation du chômage sur des bases nouvelles, les discussions paritaires entrées dans la pratique quotidienne de la vie industrielle, les pensions généralisées et accrues, les assurances sociales ébauchées et bien d'autres mesures qui ont tiré enfin les travailleurs de Belgique de l’état d'infériorité humiliante, où ils avaient été tenus jusque-là, pour les hausser au niveau de la civilisation.

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Mais parce qu'il était méthodique, qu'on n'aille pas croire qu'il était sec, parce que son esprit pratique savait s'appuyer fermement au réel, qu'on ne l'imagine pas indifférent à la joie d'une belle et pure pensée. Cette ardente curiosité de l’esprit, à qui il ne permettait point, au moment de l’action, de remporter vers la chimère, personne ne goûtait mieux la douceur de s'y abandonner aux heures de liberté. Ce savant de carrière était un fin lettré. On ne pouvait rapprocher sans être frappé par la richesse et la variété de sa culture. C'était un humaniste dont la préoccupation fraternelle allait élever les esprits autant qu’à soulager les misères.

Longtemps, quand les familles se réuniront autour de ces foyers dont sa loi des huit heures a refait le centre d'une existence plus belle, quand le père, revenu de l'usine ou du bureau, les enfants revenus de l’école, y retrouveront la mère veillant sur la maison, tandis que l'entretien se mouvra au gré des fantaisies dans le cercle sans cesse élargi des connaissances, des préoccupations et des curiosités, on sentira flotter comme une chère présence, celle du grand ami qui aura tant contribué à élever les âmes et à orienter vers un noble but d’ardentes volontés.

Louis DE BROUCKERE.


(DELSINNE L., dans Biographie nationale de Belgique, tome XXXIII, 1965, col. 730-737) WAUTERS (Charles-Henri-Joseph), homme politique, né à Rosoux, près de Waremme, province de Liège, le 8 novembre 1875, mort à Bruxelles le 30 juin 1929.

Il était l'aîné d'une famille de dix enfants. Ses parents exploitaient d'abord une petite ferme. Pour élever décemment une famille aussi nombreuse, ils s'installèrent à Waremme où ils ouvrirent une boucherie et un commerce de bétail et de semences. Excellent élève, après les trois premières années d'école moyenne, il fut envoyé à Liège pour terminer l'enseignement secondaire d'où il passa à l'Université. Il sortit muni d'un diplôme de docteur en sciences physico-chimiques. Malgré son jeune âge, il entra bientôt comme professeur à l'École de Tannerie annexée à l'Université ; il y enseigna la chimie et y dirigea, pendant dix ans, un laboratoire de recherches pour l'industrie du cuir.

Mais à ce moment il était déjà depuis longtemps engagé dans une voie qui l'enlèverait au professorat : l'action politique. Depuis qu'il était entré à l'Athénée, il empruntait chaque jour les trains qui transportent des ouvriers occupés dans la région liégeoise. Il entendait ceux-ci formuler leurs plaintes et leurs griefs : les journées de travail, assorties de longs déplacements, interminables, les salaires insuffisants pour assurer une vie décente, les brimades subies sur le lieu de travail, les dangers auxquels ils sont exposés, les conséquences souvent terribles d'un accident ou d'une maladie graves, etc. Il sympathisa d'emblée avec eux. Leur sort lui paraissait injuste. La propagande socialiste faite à Liège l'enthousiasma : il consacrerait tous ses efforts à transformer une société marâtre pour la majorité de ses membres.

A peine sorti de l'adolescence, il montre sa qualité maîtresse : le don de réalisation. Il s'inscrit au cercle des Étudiants socialistes, mais il ne se contente pas de participer aux discussions exaltantes. Il n'y a pas encore d'organisations ouvrières en Hesbaye : il va en créer. En 1895, il fonde la première mutualité et le premier syndicat dans sa région les paveurs -. Trois ans plus tard, en dépit d'un milieu défavorable, il met sur pied une coopérative de consommation qui, grâce à sa direction avisée et à la confiance qu'il s'est assurée parmi les travailleurs, prospère rapidement. Mais le professeur ne n'oublie pas qu'il est fils de paysans : il sait que la propagande est une forme d'enseignement, il porte la parole socialiste dans les villages de la région, fonde des cercles d'extension universitaire et de conférences. Il sait parler simplement aux travailleurs peu instruits, partir de leurs problèmes plutôt que de théories qui les dépasseraient ; surtout il émane de lui un rayonnement fait de bonté agissante autant que de conviction profonde, qui emportent l'adhésion.

Le crédit de Joseph Wauters est tel qu'en 1900 les militants de la région voudraient qu'il soit candidat aux élections législatives. Mais il s'en faut de quelques mois pour qu'il ait l'âge requis. Il imprime néanmoins à la campagne électorale une allure si vive que pour la première fois un socialiste est élu dans la circonscription. Lui n'entrera à la Chambre des représentants qu'en 1908. Dans l'intervalle, il s'est beaucoup préoccupé des questions agricoles. Dès 1897, il avait collaboré à l'enquête d'Emile Vandervelde sur « la Propriété Foncière en Belgique », publié une monographie sur l'agriculture en Hesbaye, participé à plusieurs congrès agricoles socialistes et internationaux.

A la Chambre, dont il est le benjamin, il prend d'emblée une place marquante. Sa première intervention, en décembre 1908, au cours de la discussion du budget des voies et moyens, est consacrée aux conceptions socialistes en matière fiscale. Il surprend par la logique de l'argumentation, l'ordonnance de l'exposé, l'aisance dans la réplique. Mais c'est surtout le discours du 23 juin 1909, consacré aux travailleurs de la terre, qui le classe parmi les parlementaires que leurs collègues de toute opinion écoutent avec attention. II parle comme personne ne l'avait fait avant lui du sort misérable des ouvriers agricoles « qui ne se rattachent à l'humanité » que par les souffrances qu'ils endurent ». Il montre ensuite que les petits exploitants agricoles ne sont guère mieux lotis. Il demande une protection pour les premiers. Il appelle les seconds à l'organisation coopérative. Tout cela avec fougue, mais dans un langage mesuré qui élève le débat.

En 1910, il est appelé à la direction du quotidien du Parti ouvrier, Le Peuple. Il n'avait fait qu'un stage de quelques semaines au journal en 1900. Mais il s'affirma, dès l'abord, un journaliste né. Chaque article est cohérent, bien documenté, vivant, direct. Le lecteur sent tout de suite qu'il est concerné. D'autre part, il met ses qualités d'animateur et d'organisateur au service de la charge qu'il a assumée. Sa direction est hautement appréciée par ses collaborateurs, les lecteurs, le Parti ouvrier et même par ses adversaires.

Joseph Wauters est le socialiste le plus en vue parmi ceux qui sont restés au pays pendant la première guerre mondiale. Il va donner toute sa mesure. Il est de toutes les initiatives et il en est souvent l'inspirateur qui sont prises pour alléger le sort tragique des travailleurs, dont plus de la moitié sont en chômage : démarches au Havre pour obtenir des fonds permettant d'allouer régulièrement une modeste indemnité à ces derniers, réclamations auprès du Comité national de secours et d'alimentation, dont les dirigeants se montrent réticents pour admettre des représentants ouvriers à siéger parmi eux et au sein des organes régionaux, etc. Il anime toutes les études qui sont entreprises par le Parti ouvrier en vue de préparer les transformations sociales susceptibles d'améliorer le sort des travailleurs après la guerre. Enfin, il formule en termes pathétiques les protestations qui s'imposent à propos de la décision prise par l'occupant de déporter les chômeurs pour le travail forcé en Allemagne ; il participe à la rédaction et signe plusieurs autres protestations collectives contre le démantèlement de l'industrie, contre la proclamation de l'annexion de la Flandre, etc. A la veille de la signature de l'armistice, il éconduit les révolutionnaires allemands qui font des offres de collaboration au Parti et aux diverses organisations ouvrières.

Joseph Wauters entre naturellement dans le gouvernement qui est constitué au lendemain de la libération du territoire. Les départements du Travail et du Ravitaillement qui lui sont confiés sont incontestablement les plus lourds. Mais sa puissance de travail, ses qualités diplomatiques en même temps que d'animateur sont telles qu'il obtient, dans les divers domaines, des résultats qui étonnent les contemporains et qui lui valent la reconnaissance indéfectible des travailleurs. En quelques semaines, il met en place un dispositif capable de trouver des denrées alimentaires partout où il en existe, et un autre chargé d'en assurer la répartition le plus équitablement possible. Si le rationnement doit être maintenu pendant plusieurs années au moins pour certaines matières -, c'est que la pénurie est générale dans le monde.

Son œuvre sociale est considérable. Il améliore notablement le soutien aux huit cent mille chômeurs que l'occupation et le démantèlement des usines a laissés et qui ne peuvent retrouver que graduellement du travail. Mais en même temps il crée un régime d'assurance-chômage volontaire doté d'interventions substantielles de l'État ; il fonde des bourses du travail à travers le territoire ; dès le mois de mars 1919 il installe les commissions paritaires d'industries qui, avec les comités officiels de conciliation et d'arbitrage, s'emploieront à aplanir et, mieux, à prévenir les conflits du travail. Il décide et c'est d'une grande importance pour l'époque que les ouvriers qui refuseront de travailler plus de neuf heures par jour et pour un salaire inférieur à 1 franc l'heure, pourront être indemnisés comme chômeurs.

Fin 1920, une crise économique sévère succédant brusquement à deux années d'activité fébrile et provoquant un chômage qui vide les caisses de chômage en quelques semaines, il institue le Fonds national de crises qui assumera les prestations desdites caisses.

Pour toutes ces mesures qui transforment fondamentalement le sort des travailleurs, il a soin de se ménager au préalable l'assentiment de tous ses collègues. Mais d'autres améliorations exigent des décisions parlementaires, qui se heurteront à des oppositions décidées. Grâce à sa persévérance, à sa puissance de persuasion, à une dialectique aussi souple que bien étayée il parvient à réduire le nombre des adversaires. Ainsi il obtient, en 1920, le vote d'une loi instituant pour tous les salariés âgés de soixante-cinq ans une pension de vieillesse modeste 2 francs par jour pour un isolé, 3 francs par jour pour un ménage mais gratuite ; en 1921 les lois introduisent obligatoirement la journée de huit heures, garantissant la liberté d'association, abrogeant l'article 310 du Code pénal, qui limitait abusivement le droit de grève.

Pendant près de quatre ans le Parti ouvrier est dans l'opposition. Joseph Wauters retrouve au printemps 1925 le portefeuille de l'Industrie, du Travail et de la Prévoyance sociale.

Apparemment les circonstances sont plus favorables qu'en 1919 : le pays a pansé ses plaies les plus pénibles ; si son économie subit comme celle de ses voisins un temps d'arrêt, elle reprend bientôt son expansion. Mais sa monnaie s'est dégradée et est exposée à des menaces plus précises. Il ne peut être question de nouvelles conquêtes importantes. Tout ce que l'on peut faire c'est consolider, voire améliorer quelque peu celles qui ont été obtenues dans la période précédente et qui sont l'objet d'attaques détournées. Joseph Wauters s'y emploie avec quelques succès ; il parvient notamment à améliorer le régime des pensions de vieillesse. Par contre, des impôts nouveaux sont indispensables. Il n'hésitera pas, non seulement à les voter, mais à les justifier devant les travailleurs peu satisfaits. Et quand, la monnaie étant ébranlée sous les coups de l'intérieur comme de l'extérieur, une nouvelle combinaison ministérielle est mise sur pied pour éviter une catastrophe, il n'hésite pas à prendre ses responsabilités, à rechercher les moyens de sauvetage et encore une fois à les défendre malgré l'impopularité qui les affecte. Les contemporains reconnaissent qu'il a une part éminente dans le fait que la crise est surmontée sans avoir provoqué de graves secousses.

En même temps qu'il s'emploie à surmonter les difficultés considérables qui confrontent le pays, il n'oublie à aucun moment les intérêts vitaux des travailleurs. On n'en finirait pas d'énumérer toutes les initiatives, toutes les décisions qu'il a prises ou fait prendre en leur faveur. Qu'il s'agisse de l'assurance chômage, de l'action mutualiste, du logement social, des pensions de vieillesse, d'autres questions plus particulières, il est toujours prêt à étudier et à promouvoir des solutions à la fois audacieuses et raisonnables qui trouvent un appui substantiel dans les milieux intéressés comme dans les assemblées délibérantes. En dehors de ce qui a été dit précédemment, on lui doit l'instauration d'un régime de relations industrielles qui a fait ses preuves et ouvert la voie à des développements ultérieurs très appréciables ; il a fait voter la première loi garantissant les ouvriers occupés dans les industries insalubres contre les conséquences des maladies professionnelles ; il obtient du Parlement la ratification de la convention internationale du travail sur la journée de huit heures, la Belgique étant ainsi le premier pays à la ratifier sans réserve.

Une telle activité, touchant à des intérêts aussi considérables et à des traditions aussi anciennes, lui a valu tout au long de sa carrière des oppositions acharnées et des hostilités tenaces, parfois même des menaces précises. A aucun moment cela n'a ralenti son effort ni ne l'a détourné de l'objectif qu'il s'était assigné. Tous ceux qui l'ont approché de près et l'ont vu à l'œuvre n'ont pu, même quand ils étaient ses adversaires, se défendre d'une considération et même d'une sympathie véritable pour la noblesse de son caractère, comme pour l'amabilité de ses rapports humains.

Lorsqu'au début de 1929, la maladie qui va l'emporter prématurément l'éloigne de la vie publique, il est l'un des hommes politiques belges qui réunit le plus de suffrages. A sa mort, le deuil a été profond dans toute la classe ouvrière ; les marques de considération sont venues de toutes parts ; et le roi Albert, en exprimant ses regrets à sa veuve, écrit notamment : « Au cours des cinq années de son ministère votre regretté mari a mis au service de l'État toutes les ressources d'une intelligence exceptionnelle et d'une remarquable capacité de travail. Il a montré, notamment à l'époque difficile de la stabilisation, un patriotisme dont il avait déjà donné des preuves tout à fait marquantes pendant l'occupation ».