Royer Emile, Jean, Jacques socialiste
né en 1866 à Bruxelles décédé en 1916 à Paris
Représentant 1908-1916 , élu par l'arrondissement de Tournai-Ath(Extrait du Peuple, du 19 mai 1919)
A la première séance de la Fédération d'Ath-Tournai, à Leuze, après la guerre, Emile Carlier, secrétaire fédéral s’exprima ainsi ;
Il me reste maintenant à m'incliner en votre nom devant la mémoire du Grand Disparu que notre arrondissement pleurera toujours et ne remplacera jamais. Je n'ai point la prétention, citoyens, de faire l'éloge de notre cher Emile Royer, ni même de retracer sa vie ; pour ce faire il faudrait une plume bien plus éloquente que la mienne : il faudrait qu'elle soit d'un poète ayant des visions surhumaines, car s'agit d'un surhomme. Je vous rappellerai simplement à grands traits la tâche énorme qu'il accomplit dans notre région.
L'année 1904 avait été néfaste aux idées socialistes dans notre arrondissement. Malgré un effort louable nous perdions le siège législatif que nous détenions depuis 4 ans. Notre défaite était encore aggravée par des dissensions intestines qui faisaient mal augurer de l'avenir. C’est alors que la Fédération décida de choisir un candidat national dont l’effort devait être de reconstituer notre parti et aboutir, après 4 ans, à reconquérir le siège que nous avions perdu. Nous eûmes Ia chance de pouvoir obtenir le concours d’Emile Royer.
Notre cher disparu se mit à la tâche. Partout, autour de lui, entraîné par sa parole éloquente et son inaltérable bonté, se groupèrent des énergies nouvelles. Notre fédération vit le nombre de ses groupes augmenter ; le groupement des carriers devint puissant et quatre ans plus tard il devint tellement évident que le parti socialiste était à même de reconquérir son siège, que le cartel ayant été décidé, c'est une candidature entraînant une élection certaine qu’on offrit au parti ouvrier.
Après 1908, nos progrès continuèrent tant au point syndical et coopératif que politique et aboutirent au succès éclatant de 1912 et par la suite au triomphe de 1914.
Citoyen, si nous devons ces résultats à notre effort commun, à. la poussée continue de nos idées de progrès et de justice, il serait injuste de méconnaître l’immense
il serait part qu'eut Emile Royer dans cette magnifique poussé.
Son dévouement, sa grande valeur et sa bonté sans égale avaient fait jaillir une magnifique floraison de dévouements. Au Parlement, il tint une place immense et l'honneur en rejaillissait sur notre arrondissement.
Lorsque survint la guerre, il eut d’admirables paroles à l'adresse des soldats de notre arrondissement partant pour la défense du droit violé. Refoulé par l'invasion, il vécut encore deux ans à l'étranger, prononçant d'éloquents discours pour galvaniser les énergies et accroître les résistances pour vaincre l'oppresseur.
La guerre avait eu sur cette nature d'élite si humaine et si tendre, un effet désastreux. Son haut idéal de fraternité universelle s'était écroulé dans le sang ; là guerre en se prolongeant, augmentait ses souffrances morales et il s'éteignit miné par le chagrin.
C'est avec une inexprimable douleur que nous apprîmes sa mort. Nous ne voulions pas croire à cet affreux malheur et cependant c’était vrai : notre cher et grand Royer n'était plus. S'il fut pleuré par tous les socialistes, combien il le fut particulièrement par ceux de notre arrondissement qui l'aimaient comme jamais père ne fut aimé.
Que notre grand ami n'a-t-il pas vécu pour voir le triomphe du droit et l'aurore des temps nouveaux.
Au lendemain de la mort d'Hector Denis. un journaliste de talent écrivait en faisant son éloge : « si la bonté existe, elle a dû pleurer hier des larmes désolées. » Cette poétique figure qui s'appliquait si bien au grand savant, s'applique de même à notre cher Royer qu'Hector Denis aimait tant.
Oui. Il personnifiait la bonté dans son expression la plus haute et la plus noble. Et maintenant qu'il est disparu, que nous n'entendrons plus sa parole éloquente et si profondément humanitaire, sachons nous inspirer de ses exemples et de ses vertus. Si, d’outre-tombe, il pouvait encore faire entendre sa voix il nous répéterait : soyez unis, aimez-vous et soyez bons !
(Extrait du Peuple, du 19 mai 1919)
L'hommage du Conseil Général au Grand Disparu
De l'hommage funèbre rendu le 5 juin 1916, par Jules Lekeu, en séance du Conseil général, à la mémoire d'Emile Royer, dont la mort venait de mettre le Parti ouvrier en deuil, nous détachons quelques extraits où l'on retrouvera la physionomie du noble disparu, sous les plus caractéristiques aspects de son esprit et de sa vie.
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Un cœur magnanime
Emile Royer fut un tempérament d'émotivité, une âme d’idéalisme, une nature de dévouement et de bonté. Jamais cœur plus magnanime n'a battu dans la poitrine d'aucun des nôtres. Il était bienveillant, cordial et humain dans l'intégrale acceptation du terme, et toutes ces vertus, peut-être moins rares que ne le supposent des esprits chagrins ou sceptiques, il avait, lui, le don de les rehausser d'une grâce, d’un charme, d'une séduction dont sa mentalité et sa physionomie étaient imprégnées. et qu'on retrouvait dans le rythme de sa voix comme dans la ligne de son geste. C'est de cet art inné qu'émanait l'attirance captivante de son exquise personnalité.
Mais s'il était un délicat, Emile Royer ne fut pas un mièvre, et son raffinement n’eut rien d'efféminé. Une flamme de passion ardait en lui, et dès qu'il s'agissait de servir la justice et la vérité, une généreuse exaltation d'enthousiasme et d'énergie le soulevait, prêt à toutes les audaces comme à tous les sacrifices : ce tendre, d’amène et doux aspect, était un combatif, d'allure farouche et d'impétueux élan.
Jamais il ne recula ni devant une initiative ni devant une responsabilité, pas même devant la rancune et la haine.
II fonça droit dans la vie avec une bravoure qui procédait de sa probe et fière mentalité. Dans chacune des tâches qu'il assuma, nous retrouvons le même besoin de combativité, la même fièvre d'assaut ; du poète il avait sans doute le rêve et l’essor ; mais il fut avant tout et par-dessus tout, le prosélyte.
Chez nul, avec plus de force et d'éclat ne s'avérèrent l'amour et le respect de la liberté ; et peu d'entre nous ont deviné l'abnégation dont il fit preuve en s'incorporant dans nos cadres et en acceptant notre discipline. Il n'y consentit, d’ailleurs, qu'après s'être rendu compte que c'est dans les rangs du Parti ouvrier qu'il pouvait le plus utilement apporter son effort à la démocratie.
II fut le disciple préféré d'Hector Denis, d'esprit moins scientifique et d'érudition moins vaste, mais d'une égale sérénité de caractère, d'une même conception philosophique et d'une incomparable puissance d'attaque. Certes il ne méconnut pas la prédominance des facteurs économiques dans l'évolution sociale; mais il ne pouvait se défendre de rattacher notre doctrine et notre mouvement à une filiation d'ordre intellectuel et moral, que certains d'entre nous avaient le tort, suivant lui, de dénier totalement ou de sous-évaluer, ne voulant plus apercevoir que la trame des phénomènes de la vie matérielle et négligeant par système, la tradition de l'héritage spirituel que chaque génération lègue à la génération suivante et que le tiers-état de 1789 a transmis au prolétariat du XIXe siècle, pour que les ouvriers de notre ère, à la faveur de transformation des modes de la production industrielle et du régime de la propriété qui doit finalement et fatalement s'en suivre, fassent de cet héritage spirituel, de même que de toutes les richesses du monde, le patrimoine commun des citoyens de la société nouvelle.
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Un triomphe oratoire
Les principes directeurs qui furent la pure lumière de sa vie, on les peut recueillir dans l'impressionnant discoure que lui inspira le projet scolaire, les 15 et 16 octobre 1913. à la tribune de la Chambre. Avec quel soin jaloux, d'une part, notre ami s'est-il appliqué à faire ressortir que si les cléricaux se résignaient à l'instruction obligatoire dont ils s'efforçaient, au reste, à neutraliser les effets par la mainmise confessionnelle sur l’enseignement public, c'est qu'ils subissaient les nécessités de la concurrence sur le marché international, contraints et forcés de mettre les produits belges en état de lutter avec les marchandises de fabrication étrangère. Mais, d'autre part, avec quelle fougue, quelle maestria, quelle autorité, le merveilleux orateur stigmatisa-t-il l'attentat contre le libre-examen et le retour offensif contre la pensée moderne.
Ce fut l'apogée de sa carrière.
Je n'oublierai jamais de quelle ovation les deux gauches, debout, confondues sous l'empire de sa parole, tour à tour souple et pathétique, saluèrent, quand il descendit de la tribune, cet éclatant triomphe oratoire, en lequel Royer synthétisa lui-même ses procédés de dialectique et d'éloquence.
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Un grand avocat
Royer fut, par excellence, un grand avocat.
Son talent délié, puissant et souple, verve aiguisée, son humour caustique et subtil, sa langue élégante et littéraire, enfin le souci de méthode et le besoin de clarté qui lui conféraient un art irrésistible d'élucidation et de persuasion. ne pouvaient mieux qu'à la barre se faire jour.
C'était un maître de nos assises.
Son renom remonte à la sensationnelle affaire des attentats anarchistes de Liége, quand, avec autant de courage que de conviction, il défendit Jules Moineau, qu'il parvint quand même, après une véritable croisade, à arracher au bagne, en faisant appel à l'opinion publique.
Il me souvient, au moment du crime contre le Transvaal, de l'avoir entendu plaider pour Sipido, et ce fut un pur chef-d'œuvre de goût, de bon sens, de mesure et de sentiment, avec quelques envolées, inspirées par la pourpre impérialiste dont on avait drapé ce puéril épisode.
Nombre d'entre nous ont encore suivi, non sans l'admirer, son prestigieux effort au prétoire, quand, dans l'action intentée par le conseiller Hayoit de Termicourt à notre ami Louis Bertrand, Emile Royer fit le procès de la haute finance et des compromissions de la magistrature. A la crue lumière de l'audience furent impitoyablement trainés les dessous des gens de bourse et de rabine et souverainement dénoncée la virtuosité des raffleurs d'épargne et des dupeurs de gogos, dans la multitude effrénée des entreprises interlopes et des enseignes louches, abritant au fond le même brigandage et les mêmes complicités. Cette plaidoirie fut un implacable réquisitoire, et ce réquisitoire fut un véritable monument patiemment édifié, pierre par pierre, dans un stylé sobre et une structure indestructible, tant et si bien qu'on put dire, après que Royer eut terminé, que la cause était entendu et la partie gagnée.
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Jean Prolo
S'il en avait eu le temps, Emile Royer eût été un écrivain de race. Il avait la dévotion, la piété de l'écriture, tant au point de vue de la cadence des périodes que de la précision du vocabulaire ; et lui qui fut dans tous les domaines, un réfractaire, un subversif, un insurgé, lui qui répugnait à tout ce qui était de règle, de convention, de symétrie, il avait l'infini respect et le joli fanatisme de la propriété des termes. D'une facture très moderne, avec des réminiscences romantiques, sa littérature était harmonieuse comme celle des meilleurs classiques. II enchâssait tour à tour des pensées de révolte et d'apitoiement, d'altruisme ou d'exécration, dans une forme impeccable dont il arrivait à ciseler, à marteler comme des médailles, les formules lapidaires. Ses thèmes, il les puisait au jour le jour, dans la notation de la vie ouvrière, parlementaire ou judiciaire, qu'il commentait avec une largeur de vues, une élévation du cœur et le sens le plus sûr de la raison et de l'équité.
Pendant cinq ans, de 1903 à 1908, il illustra Le Peuple et dans l'arrondissement d'Ath-Tournai, l'hebdomadaire régional L'Egalité, qu'il avait fondé, d'une série d'articles, plus tard recueillis en un volume intitulé : Prose pour Jean Prolo dont chacun fut un pamphlet, un tableau de mœurs. une leçon d'éthique en action. Son Jean Prolo, par un scrupule qui caractérise la loyauté de sa manière et l'amour du peuple qu'il portait en lui, il ne l'inventa point, il le fit surgir, de sa communion avec les parias, se bornant à typer de façon pittoresque et suggestive, un modeste plafonneur de Rixensart, dont la conscience vierge et la mentalité naïve lui servirent de critère.
Nous les relirons souvent les propos de Jean Prolo, et le plus complet éloge qu’on puisse en faire, aujourd'hui, c'est de souhaiter que chaque bibliothèque, accessible aux frustes et aux laborieux, soit enrichie de ces pages d'observation et de sincérité.
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Une immense et légitime popularité
Ce qui scella, dans le Tournaisis, comme au pays d'Ath, son immense et légitime popularité, ce qui le fit aimer et vénéré comme un apôtre familier et sans cesse attendu et réclamé de toutes parts, c'est son adorable compagnonnage avec les hommes de confiance qui s'étaient levés à son appel, dans chaque village et jusqu'au fond du moindre hameau ; C'est le contact direct, intime, permanent, entre les humbles et lui, c’est son adaptation instinctive, affectueuse, spontanée et totale à la mentalité et aux mœurs du terroir. Est-il besoin de l'ajouter, toute arrière-pensée de vile brigue et de vulgaire spéculation électorale était étrangère à cet esprit et à cette nature d'élite ; car Emile Royer se souciait peu de capter des bulletins de vote ; ce qu’il voulait, c'était conquérir des âmes et des consciences : combien il y a magnifiquement réussi ! On peut être assuré que sa brusque mort aura fait, hélas, couler là-bas, des larmes dans les logis modestes et sous les pauvres chaumes ; et ce ne sont pas seulement les rudes travailleurs du chantier, de l'usine ou de la terre. qui s'affligent avec nous : les femmes et les enfants connaissaient le nom du doux tribun, et ils le répéteront longtemps encore avec la ferveur de l'amour et de la gratitude.
Jules LEKEU.
(Extrait du Peuple, du 19 mai 1919)
Une Conscience s'est éteinte
Le 16 mal, jour de la mort d’Emile Royer, Louis de Brouckère écrivait dans L’Indépendance belge, paraissant à Londres, cet hommage :
« Comment exprimer les sentiments qui nous agitent ? La disparition de notre ami nous révolte comme une injustice. II a connu toutes les amertumes de cette guerre affreuse, et il ne verra pas la victoire du droit. Pourquoi ne sera-t-il pas au milieu de nous au jour du triomphe, quand viendra l’heure de la justice et de la bonté ? Mais à quoi bon nous indigner contre le sort ! La loi de la guerre exige que les meilleurs soldats tombent dans l'angoisse de la mêlée encore indécise. Et c'est sans doute ce qui donne à leur sacrifice son caractère sublime qu'ils travaillent à l'avenir, sans qu'il leur soit donné de le voir.
Royer a donné sa vie, aussi complètement que ceux qui reposent aux rives de l’Yser. Depuis le premier jour de la lutte, il a eu le souci constant, obstiné, de prendre sa plus large part de sa souffrance et de l'effort. L’état de sa santé exigeait des ménagements et du repos. JI s'est prodigué jusqu'à l'extrême limite de ses forces. Que n'a-t-il fait pour nos soldats, pour nos réformés, pour nos réfugiés ? C'est par milliers qu'ils s'adressaient à lui. II les a aidés bien mieux que par ses conseils. Il les a réconfortés de son affection attentive. Il les a traités non en bienfaiteur, mais en frère. Parfois nous le voyions, pâlissant de fatigue, à sa table de travail, mais il trouvait quand même la force de répondre à tous, et surtout aux plus humbles, non par de sèches formules administratives, mais avec toutes Iles ressources de sa sensibilité si délicate et si généreuse. Ranimer les courages, alléger le pied qui menaçait d'écraser des épaules lui apparaissait comme le devoir. II l'a accompli sans faiblir, jusqu'au bout, jusqu'au dernier jour.
Il a trouvé le temps et la place d'écrire, au cours dé cette guerre où la plume paraît si lourde à bien des doigts et où dans le fracas des armes on n'ose plus guère croire à la puissance de la pensée. L’on connaît l'importante brochure où il a dressé, avec la méthode sévère du juriste, l’acte d’accusation du socialisme allemand. L'on a lu ici même, depuis plus d un an, son article hebdomadaire. L'on sait aussi qu'il dirigeait depuis peu la page belge d'un journal parisien : L'Heure. Ce n'est point ici le lieu d'insister sur le mérite littéraire de ces productions, ni sur les qualités éminentes de polémiste qu'elles décèlent chez l'auteur. Elles ont une toute autre valeur : elles révèlent une âme. Ce sont des actes de courage. Elles ne visent jamais au succès facile. Elles ne sont jamais complaisantes pour ceux qui dispensent la gloire et les honneurs. Elles défendent le droit, sévèrement, austèrement. Chacune d’elles exprime ce que des consciences moins fermes que celle de Royer n'osent exprimer. Chacune d'elles revendique et plaide pour ceux qui n'ont rien que leur affection à donner en échange de l’aide qu'on leur apporte. Ces articles continuent l'œuvre du bon avocat, de celui sans doute qui avait la conception la plus haute de son rôle de défenseur, de celui qui avait plaidé pour l'écrivain, de l'auteur de Proses pour Jean Prolo.
Dresserons-nous maintenant la liste des comités dont Royer était membre à Londres et à Paris, raconterons-nous ses victoires au barreau, rappellerons-nous la nomenclature de ses productions littéraires ?
A quoi bon tenter aujourd'hui cet essai de biographie ?
L'on pourra plus tard insister tout à loisir sur tout cela. En ce moment, c'est autre chose qu'il importe de dire. Si brillante qu'ait été sa carrière, ce n'est point dans le récit de ses succès que nous trouverons le succès de la vie de Royer. L'homme est bien au-dessus de ces choses, après tout contingentes. Ce qui émeut si absolument ses amis au moment de sa mort, ce qui par-dessus tout le fera vivre dans leur mémoire, c'est le souvenir de cette noble existence, dominée toute entière par deux grands sentiments, celui de la justice et celui de la bonté.
II était passionné de justice jusqu'à la hantise. Jamais il n'a accepté la défaite du droit, même dans les moindres choses. Il souffrait comme d'une injure personnelle au spectacle d'un tort qui n'était point réparé. Et jamais effort ou sacrifice ne lui parut trop grand quand il s'agissait de se ranger aux côtés de l'opprimé, face au puissants.
II était passionné de bonté. II en avait le sens profond, nous allions dire l’intuition. C'est lui qui, à la déclaration de guerre, avant même de demander à nos soldats d'être braves, leur avait demandé d'être bons. II concevait la bonté comme une force, ou plutôt comma la force suprême qui doit soulever le monde à un niveau humain. II vivait en sympathie avec toute la souffrance. Il voulait l'adoucir en y participant, et la guérir à force de la comprendre.
Et c'est pour cela qu'il excellait parmi les juristes, sa science juste du droit toute réchauffée d'une grande ardeur fraternelle. C'est pour cela que ses écrits, d'une langue si claire et si élégante passionnaient le lecteur, que son éloquence harmonieuse était si prenante.
Et c'est pour cela aussi qu'avant même de songer à ce que perdent en lui le barreau, la littérature, la tribune, nous pleurons ce que nous perdons tous, nous qu'il animait de sa flamme. C'est le meilleur de nous-même, c'est le meilleur de notre conscience qui s'éteint.
(DELHAYE Jean-Pierre, Emile Royer, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, , vol. 2, pp. 335-337)
ROYER, Emile, Jean-Jacques, docteur en droit, avocat, journaliste, député du Parti Ouvrier Belge de Tournai-Ath (1908-1916), né à Bruxelles le 27 avril 1866, décédé à Paris le 16 mai 1916.
Fils de Michel Pierre Royer, négociant, né à Paris en 1815 et de Pétronille Emilie Defraëne, née à Tubize, Emile Royer épouse en 1905, à Nivelles, Lucie Mathieu, sœur de Jules Mathieu futur député-bourgmestre de Nivelles et gouverneur de la province de Liège.
En 1906, il confesse à ses adversaires catholiques d'Ath son appartenance à la bourgeoisie intellectuelle : « Sans être riche, comme vous prétendez que je le suis, je possède cependant un petit avoir que m'ont laissé mes parents... C'est pour cela que des bourgeois comme Vandervelde, comme Furnémont, comme Destrée, comme moi-même peut-être, sont à même de rendre des services à la classe ouvrière ». (Lettre ouverte à l'hebdomadaire catholique Le Réveil Athois du 2 septembre 1906, p. 3).
Après des études secondaires à l'Athénée de Bruxelles, Royer obtient le grade de docteur en droit à l'Université libre de Bruxelles, le 4 novembre 1887. Le jeune avocat s'inscrit au Barreau de Bruxelles. En juillet 1892, il plaide, devant la cour d'assises de Liège, la cause de l'anarchiste Jules Moineau. En 1900, Emile Royer et Charles Gheude (1871-1956) sont les défenseurs d'Arthur Meert, membre de L'Avant-Garde socialiste de Saint-Gilles, coaccusé de Jean-Baptiste Sipido dans l'attentat contre le Prince de Galles.
Entré au P.O.B. depuis 1894, il échange une correspondance et entretient des liens d'amitié avec Destrée, Furnémont et Vandervelde. En 1904, le P.O.B. de Tournai-Ath perd son unique élu à la Chambre, conséquence de la dissidence du député sortant Louis Pouille (1872-1937). La direction du parti charge alors Emile Carlier (1879-1934), nouveau secrétaire fédéral et Emile Royer de rendre confiance aux militants découragés par cette défaite et de donner une nouvelle impulsion aux organisations ouvrières (parti, syndicats, presse socialiste).
Bien que résidant à Rixensart dans le Brabant wallon, Royer gagne l'estime des ouvriers du Hainaut occidental. En 1906, il prend la défense des canneuses d'Ath, parties en grève, contre leur patron le député catholique Léon Cambier (1842-1919) qui prétendait diminuer leurs salaires. Malgré la brillante plaidoirie de Royer, les canneuses sont condamnées par le tribunal correctionnel de Tournai (en application de l'article 310 du code pénal) pour insultes envers les ouvrières qui avaient repris le travail prématurément.
En 1908, Emile Royer est élu député de l'arrondissement de Tournai-Ath sur une liste de cartel libéral-socialiste, puis réélu jusqu'en 1914. Royer s'impose comme le leader incontesté du P.O.B., dans cette région restée longtemps réfractaire aux idéaux socialistes. Il rédige de nombreux articles de l'hebdomadaire fédéral L'Egalité (1890-1940) et traite de questions variées qui touchent au Congo, à la législation sociale, à la défense des fonctionnaires et des enseignants, à la sauvegarde des intérêts wallons. Il collabore également, avec son ami wallingant Charles Gheude à la rédaction de Jean Prolo, organe des socialistes de Nivelles (1913) et confie encore des éditoriaux au Peuple.
Le 21 septembre 1913, il est élu président de la Fédération des Mutualités socialistes de Tournai-Ath, en voie de constitution.
Dès 1908, date de son élection à la Chambre, Emile Royer anime fréquemment les débats linguistiques entraîné par son collègue Destrée. Avec Destrée, il constitue au Parlement un front wallon. Au Congrès national des œuvres intellectuelles de langue française, réuni à Bruxelles, en septembre 1908, Royer fait déjà figure de leader du mouvement wallon. En 1912, il est le seul parlementaire du Hainaut occidental qui accepte un mandat à l'Assemblée wallonne.
Lors de la discussion du projet de loi sur l'emploi des langues à l'armée, en mai 1913, Royer déclare : « Dans un de ses livres, M. Pirenne proclame que cette dualité qui nous relie à la fois, à la civilisation latine et à la civilisation germanique, a été dans les siècles passés, un des facteurs essentiels de la prospérité de nos provinces. Il faut donc favoriser l'autonomie des provinces wallonnes et des provinces flamandes... » (Annales parlementaires, Chambre, séance du 23 mai 1913, p. 1325-1326). En réponse au questionnaire de la Ligue wallonne du Tournaisis, Royer titre La Question wallonne dans L'Egalité du 24 mai 1914 : « Je suis wallonisant parce que je suis anticlérical ; je suis anticlérical parce que je suis wallonisant ». Pour Royer, la Wallonie est minorisée politiquement parce que le gouvernement homogène catholique est l'ennemi de la Wallonie.
La guerre 1914-1918 est ressentie douloureusement par cet idéaliste impénitent : « Si pourtant la pensée socialiste internationaliste et pacifiste avait conquis tous les cerveaux ouvriers, des situations comme celle qui étreint actuellement l'Europe, ne seraient plus possibles. » (L'Egalité du 2 août 1914, p. 1). Le député socialiste de Tournai-Ath condamne sévèrement l'attitude de l'Allemagne. Dans L'Echo de la Dendre du 9 août 1914, il signe, avec le libéral Paul-Emile Janson, une déclaration qui rappelle les devoirs de tous les citoyens belges.
Accompagnés de Jules Destrée, les Royer se réfugient à Anvers, en septembre 1914, puis gagnent Woodford en Angleterre. Avec Emile Vandervelde, Royer organise à Londres le service d'aide aux soldats. En 1915, il y publie une brochure : Les sociaux-démocrates allemands et austro-hongrois et les socialistes belges qui flétrit l'attitude des sociaux-démocrates allemands muets devant la violation de la neutralité belge. Royer ne renonçait pas pour autant à son idéal socialiste, wallon et républicain. Dès 1915, il se démarquait d'un nationalisme belge échevelé. Dans L'Indépendance Belge (journal publié à Londres), il s'opposait catégoriquement, en 1915 et 1916, à la politique annexionniste (Luxembourg, Rhénanie, Flandre Zélandaise) préconisée par Pierre Nothomb, Fernand Neuray et Maurice des Ombiaux dans Le XXe Siècle. Au début de l'année 1916, il collabore encore à L'Opinion wallonne de Raymond Colleye.
De santé délicate, rongé par les épreuves, Emile Royer meurt à Paris, le 16 mai 1916.
Nul mieux que Jules Destrée, n'a brossé le portrait de Royer : « Je ne veux pas commencer un discours à Tournai sans évoquer devant vous cette noble et admirable figure, c'était un grand cœur, c'était un bon socialiste, c'était un bon wallon. Il était dans la tradition de la Révolution et son âme généreuse n'a pu résister aux commotions de la guerre. » (Halle aux Draps de Tournai, 28 octobre 1921. Cité d'après L'Egalité du 6 novembre 1921, p. 2 et 3).