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Melot Auguste (1871-1944)

Portrait de Melot Auguste

Melot Auguste, Charles, Marie catholiqu

né en 1871 à Namur décédé en 1944 à Neuengamme (Allemagne)

Représentant 1902-1919 , élu par l'arrondissement de Namur

Biographie

(Extrait de Vers l’Avenir, du 7 octobre 1945)

Un grand Belge : Auguste Mélot

La Croix du 29 septembre dernier consacre un article à notre éminent et regretté concitoyen, M. Auguste Mélot, ministre plénipotentiaire.

Nous reproduisons ci-dessous cette page remarquable, due à la plume de M. René Pinon, qui succéda à Poincaré comme chroniqueur politique de L Revue des Deux Mondes :

Parmi les victimes de la barbarie scientifique allemande, qu’il nous soit permis d'évoquer, pour les lecteurs de La Croix la noble figure d’un grand catholique belge : Auguste Mélot. Lui-même, sa femme et l’une de leurs filles gisent dans les abominables charniers de la Gestapo…

Auguste Mélot fut, en Belgique. L’un des initiateurs et l’un des chefs du Mouvement catholique social dans le pays et au Parlement. Son père avait été député, sénateur et bourgmestre de Namur, ministre de Léopold II. Lui-même, né en 1871, fut l’un des premiers qui répondirent avec ardeur à la grande voix de Léon XIII : parcourant l’arrondissement de Namur, il mena une vaste enquête sur la close ouvrière, fonda de nombreux cercles ouvriers, de sociétés de secours mutuel groupées sous sa présidence en une Fédération rattachée la Ligue catholique créée par Arthur Verhaegen, dont Mélot allait devenir le gendre. Par ses œuvres et ses groupements sociaux, par le journal qu'il fonda, il acquit dans la région de Namur une influence de meilleur aloi ; élu, en 1902, à la Chambre des représentants sur la liste catholique, il devint bientôt l’un des orateurs les écoutés au Parlement, le chef de la « jeune droite » démocratique. Prévoyant les événement. qui allaient précipiter la Belgique dans un abîme de souffrances, il prononçait, le 13 mars 1913, un discours célèbre pour le renforcement de la puissance militaire belge par l'instauration du service général. Hélas ! trop nombreux furent les chefs catholiques belges qui ne suivirent ni ses directions sociales ni ses avis politiques.

Quand vint la guerre de de 1914 qu’il avait prévue, il resta à Namur durant le siège et ne quitta la ville avec les siens qu’au moment où les Allemands y entraient. Il vint alors à Paris. où il reçu un chaleureux accueil dans les milieux catholiques sociaux, en particulier chez Henri Lorin, chez l’abbé Boyreau, au Rosaire. Il fut chargé d’une mission auprès du Vatican afin d'y faire mieux connaître les souffrances de la Belgique. Le 10 novembre 1914, il fut reçu par le Pape Benoit XV et recueillit de sa bouche ces paroles textuelles : « Certains ont prétendu que la Belgique aurait dû se contenter d'une protestation et d'une manifestation. Ce n'est mon avis. C’est par sa résistance héroïque que la Belgique s’est acquis la sympathie et l’admiration du monde.

En 1916, le gouvernement royal l’envoya en mission en Amérique latine : Chili, Brésil, Argentine et, peu après, le nomma ministre plénipotentiaire à Buenos-Ayres, où la Belgique avait des intérêts considérables. Partout, il obtint, par son tact, la précision de son esprit et la franchise de son caractère, des succès très importants.

Après la guerre, il refusa tout mandat parlementaire. mais garda une grande influence politique en rédigeant la chronique de La Revue Générale. De 1919 à 1935, il y défendit des idées qui, sur la question flamande en particulier, étaient fort différentes de celles du gouvernement et de la majorité du parti catholique dominé par Flamands.

Comprenant que la politique de neutralité était une duperie en face d'un Hitler, il demandait une entente étroite avec la France. Voyant venir la guerre, il déplorait qu’aucune réaction sérieuse n’eût marqué le réarmement de l'Allemagne, la réoccupation de la Rhénanie. la destruction de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie. Dès décembre 1934, il écrivait : « Si Hitler veut la guerre, qu'on ne lui laisse pas, pour l'amour du ciel, choisir son heure. » Le désaccord devint si net entre lui et le Conseil de direction de La Revue Générale qu'il cessa sa collaboration et se consacra à ses fonctions d’administrateur de la Banque de la Société de Belgique.

Il aimait vivre au milieu de sa charmante famille, trois fils et quatre fille, dans sa villa de la Citadelle. qui domine le splendide panorama de Namur et du confluent de la Sambre et de la Meuse. C’est là que j’eus souvent la joie d’être son hôte. Madame Mélot, dont le père, Arthur Verhaegen, était mort, en 1919, victime des mauvais traitements allemands, embellissait cette exquise demeure de sa grâce et de sa bonté.

Puis ce fut la nouvelle guerre, prédite et annoncée par lui. et avec la guerre les catastrophes. Le plus jeune de fils, Jean, fut tué en combattant dans l’armée reconstituée, le 10 juin 1944. Le second, Albert, condamné à mort pour crime de résistance, ayant réussi à s'évader, la Gestapo, furieuse, arrêta, le 15 juillet, Auguste Mélot, sa femme et trois de leurs filles ; tous furent emmenés en Allemagne, séparés le uns des autres, astreints aux plus durs travaux dans les abominables conditions que l'on connaît. Quand vint la délivrance, on apprit que, seules, les deux filles aînées avaient survécu. Auguste Mélot était mort au camp de Neuengamme, près de Hambourg, le 6 novembre, donnant jusqu'au bout l'exemple de la sérénité et de la résignation chrétienne. Mme Mélot était emmenée mourant de Ravensbrück à la fin de janvier 1945 et disparaissait.

Quelques jours plus tard, sa fille Suzanne, durement éprouvée par un travail exténuant dans la forêt, par les grands froids, succombait. A l’une de sœurs qui, quelques semaines plus tôt. disait tristement : « Il n'y a plus de joie pour nous en ce monde », elle répondait : « Il y a encore de la joie dans l'abandon à la Providence. »

Puisse le souvenir de ces martyrs devenir entre les catholiques belges et français un lien nouveau et puissant. L'heure et venue où, plus que jamais, il faut que, par-dessus les frontières politiques, les catholique prennent conscience de tout ce qui les unit. Personne n’en était plus convaincu que Auguste Mélot.


(Extrait de La Libre Belgique, du 5 novembre 1945)

Le parti libéral a rendu récemment un hommage ému et mérité à la mémoire de François Bovesse, assassiné pour sa fidélité agissante à la Patrie. Souhaitons que le parti catholique bientôt s'incline publiquement devant la grande et douloureuse figure d'un autre Namurois, inscrit lui aussi au martyrologe héroïque et glorieux de la Belgique en guerre : Auguste Melot.

De tous les drames qui forment la trame de l'histoire de la barbarie ennemie, qui conduisit à la mort Auguste Melot, sa femme et deux de ses filles eut un caractère particulièrement pathétique : tout un foyer familial voué à la torture et à l'extermination, parce que le fils cadet, engagé dans la Résistance, avait déjoué les recherches de la Gestapo !

Auguste Melot était une figure bien attachante de grand intellectuel catholique : profondément convaincu en matière religieuse, attaché d'esprit et de cœur, à la tradition politique catholique - dont la rétrospection fit l'objet, de sa part, d’un livre aussi vivant que sûr - Auguste Melot répugnait cependant à la sujétion du suiveur et sauvegardait jalousement dans les questions de politique extérieure comme de politique intérieure les droits de sa personnalité propre. II déplorait - et osait le dire et l’écrire - que trop souvent dans le parti catholique, les soucis électoralistes desservaient le progrès des idées, et par ailleurs, dans le domaine international, il ne se départit jamais vis-à-vis de l'Allemagne, d'une défiance qui, si on l'avait écouté, eût peut-être épargné au monde une double catastrophe. Quelle série d'impressionnants avertissements jalonnent les remarquables chroniques qu'Auguste Melot publia pendant quinze ans, de 1919 à 1935. dans La Revue Générale ! Alors qu'il voyait trop juste - un sanglant avenir l’a prouvé ) on lui signifia qu'il allait trop fort et il dut abandonner sa clairvoyante tâche d'avertisseur. Il en eut de la peine et quelque amertume dont il me fit part dans des lettres que je viens de relire et où je trouve, en conclusion, cette phrase si démonstrative de la magnanimité de ses sentiments : « Je prie Dieu que demain me donne tort ! »

Dans l'intimité, à Namur, en cette belle demeure de la Citadelle. où la vue s'étendait sur un paysage enchanteur, au milieu d'une famille chez qui le sens social s’alliait au sens de la Beauté, Auguste Melot réservait à ses amis l’accueil le plus cordial et où la vie de l'esprit avait sa large part : Il aimait à commenter ses lectures, dictées par un éclectisme très lucide et à évoquer les souvenirs de sa carrière diplomatique, quand le gouvernement l'avait envoyé en Amérique latine, en 1916, pour y défendre la cause de la Belgique opprimée. Et. autour de ces entretiens. planait une atmosphère exquise de douceur de vivre...

Et la mère de famille était là, femme accomplie, fille de cet admirable apôtre social que fut Arthur Verhaegen. la mère de famille qui devait agoniser lentement dans les fossés boueux de la déportation, les jeunes filles étaient là insouciantes et joyeuses. à qui le destin réservait de succomber sous le poids écrasant des travaux inhumains et lui Auguste Melot était le père de famille qui au terme d'une belle vie bienfaisante pouvait espérer une vieillesse douce et paisible, et que guettait le lent et long dépérissement, par les privations et les sévices, de ses forces corporelles mais qui n'aura ni assombri ni abattu son âme lumineuse et intrépide.

Devant de tels spectacles, qui ne se sent partagé entre la pitié, l'admiration et aussi la gratitude pour la grande leçon d'oubli de soi et d'offrande à la Patrie que nous donnent ces âmes dans leur tragique envol vers Dieu ?

Un catholique Indépendant.


(Extrait de Vers l’Avenir, du 4 mai 1949)

A la suite du commentaire consacré dans ces colonnes aux récents mémoires du comte Capelle, ancien secrétaire du Roi, nous avons reçu, de notre distingué concitoyen Maître Ernest Méot, la lettre ci-dessous. Nous la publions autant par souci d’objectivité, comme contribution à l’histoire de la dernière avant-guerre, que dans un sentiment respectueux de justice et d’hommage envers la mémoire du citoyen probe et clairvoyant que fut Auguste Mélot, victime, en même temps que sa femme, sa fille et un de ses fils, d’un patriotisme héroïque qui anima tous les siens sous l’occupation :

« Mon cher Directeur,

« Rendant compte d'un livre qui venait de paraître, vous avez écrit, il a quelques jours, que la politique d'indépendance ou de neutralité suivie par la Belgique pendant les années qui précédèrent la guerre était celle du pays tout entier. « Si la Belgique, disiez-vous s'est trompée. elle s'est trompée en bloc, du monarque au plus humble de ses sujets. »

« Il y eut des exceptions - rares mais notables. - Puis-je vous rappeler les termes dans lesquels La Revue Belge de novembre 1945 évoqua la mémoire de mon père, « adversaire déterminé de la neutralité belge » et qui « préconisait un étroite entente militaire avec la France et l’Angleterre ? » « Lorsque les expériences décevantes de la sécurité collective et les conséquences que sa faillite pouvait entraîner pour nous, ajoutait la Revue, amenèrent le Gouvernement belge à la politique dite d’indépendance, M. Auguste Mélot qui demeurait intransigeant dans ses conceptions, préféra abandonner sa participation à la Revue plutôt que de se rallier à cette politique. »

« Notre Gouvernement et ceux qui inspiraient sa politique étrangère se sont trompés lorsqu'ils ont cru que la politique d’indépendance nous éviterait la guerre. Ils se sont trompés lorsqu’ils fondèrent leurs espoirs sur la bonne foi de l'Allemagne et son respect des traités.

« Quant ceux qui ne partageaient pas les vues officielles. ils ne trouvaient plus de tribune. Mon père en a souffert, il voyait avec angoisse le danger qui menaçait son pays muré dans l’’isolement. Le baron van den a raconté en 1945 qu'en lui faisant part des motifs de sa démission, le chroniqueur politique de La Revue Générale lui écrivait : « Je prie que demain me donne tort.

« (…) Croyez, je vous prie, mon cher Directeur, etc. »

Quoi qu'on pense aujourd'hui de la politique d'indpendance, la vérité commande de reconnaître - nous en avons nous-même recueilli à l'époque divers témoignages - que feu Auguste Mélot, en effet, ne dévia jamais de la position qu'il avait prise, dès le début, à son égard et que son exceptionnelle lucidité devait, en ceci comme en d'autres domaines, recevoir une tragique confirmation. S'il est peut-être vain de rouvrir une controverse dépassée, il n'était pas inutile de rendre ce tribut posthume à notre regretté concitoyen.