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Mabille Léon (1845-1922)

Portrait de Mabille Léon

Mabille Léon, Hubert, Ghislain catholique

né en 1845 à Le Roeulx décédé en 1922 à Louvain

Représentant 1900-1922 , élu par l'arrondissement de Soignies

Biographie

(Extrait de LIVRAUW F., Le Parlement belge en 1900-1902, Bruxelles, Société belge de Librairie, 1901, p. 302)

Léon MABILLE

Représentant démocrate chrétien pour l’arrondissement de Soignies, né au Roeulx le 25 mars 1845

Avocat du Barreau de Mons et professeur de droit civil à l'Université de Louvain. - Fit ses études au Collège Saint-Stanislas, à Mons, et à l'Université catholique de Louvain, où il conquit en 1866 le diplôme de docteur en droit - Collabore à diverses revues de droit et a publié le Programme du Cours de droit civil. Nommé membre de la Chambre le 27 mai 1900.


(Extrait de La Libre Belgique, du 13 juillet 1922)

Mercredi on a apporté à M. le président de.la C{ambre la nouvelle pénible du décès de M. Léon Mabille, député catholique de Soignies. II n'est pas excessif de dire qu'elle cause dans tous les milieux parlementaires une véritable consternation. M. Mabille était profondément estimé.

Le décès de l'éminent professeur de la faculté de droit de Louvain est plutôt subit. Lundi, bien que grippé, il avait tenu à procéder aux examens da ses élèves. En vain, ses collègues lui conseillèrent de rentrer chez lui. Le devoir, pensait-il, le retenait à l'Université. Mardi matin, il ne put se lever. Une pneumonie foudroyante se déclara. A. 6 heures, il expirait.

Léan-Hubert Mabille est né au Roeulx, le 24 mars 1845. Elève au Collège Saint-Stanislas, à Mons, il entra ensuite à l’Université de Louvain, dont il sortit, docteur en droit, en 1866.

Avocat au barreau de Mons, bourgmestre du Roeulx, professeur de droit civil à l’Université de Louvain, il fut en 1900 député de Soignies. Réélu en 1904, il ne cessa depuis lors de siéger à la Chambre.

L’Université de Louvain perd en lui un de ses plus beaux ornements. Attaché à la faculté de droit depuis tant d’années, il a vu passer devant sa chaire un chiffre prodigieux de générations d'élèves. Ceux-ci l'aimaient beaucoup. Ils écoutaient la parole grave, claire, de ce maître, de ce célibataire comme eux et dont ils plaisantaient, mais dont ils admiraient l’incomparable vertu morale.

M. Mabille était toujours jeune. Bel homme, discipliné dans le devoir comme dans la vie, il ne tolérait pas le laisser-aller. Levé tôt, il accomplissait chaque jour et sans ostentation aucune ses devoirs religieux. Régulier aux cours, il commentait le droit avec sagesse et profondeur. Il a eu de nombreux élèves, disons-nous ; il en eut de brillants. Beaucoup triomphent au barreau ; beaucoup aussi, entrés dans la politique, font merveille à la Chambre et dans le gouvernement. La droite compte une quarantaine de ses anciens élèves.

L’homme politique était dévoué au-delà de tout à la cause des ouvriers. Ce démocrate l'était au sens le plus, élevé du mot : il « servait » ses commettants. Il n'a pas recherché les honneurs, il les repoussait. Sollicité bien souvent d’entrer dans le gouvernement, il préféra rester dans le rang, croyant mieux travailler à la cause qui lui était chère. On lui offrit des distinctions honorifiques : il les refusa toujours.

Travailleur fidèle Louvain, il ne l'était pas moins à la Chambre où avec M. Woeste, on le comptait parmi les plus réguliers. La prolixité le répugnait tout autant que la démagogie ; il ne prenait part aux débats qu’à bon 'escient , et ses interventions étaient écoutées, définitives. Il aimait les assidus, ls esprits élevés. Loin de partager toujours les idées de M. Woeste, il admirait, profondément son prestigieux talent, et quand le grand leader disparut, il en ressentit une peine énorme.

Ainsi donc, la droite perd encore un de ses membres les plus aimés. C’est la génération d’hier qui s’en va peu à peu. Cet homme infatigable, tombé au travail, à l’honneur, laisse d’impérissables regrets.


(Extrait de La Libre Belgique, du 13 juillet 1922)

La carrière de M. Léon Mabille

(De notre correspondant du Centre)

Le parti catholique de l'arrondissement de Soignies vient de faire une perte immense en la personne de M. Léon Mabille qui, depuis plus de cinquante ans, incarnait la politique de cette ingrate contrée.

Aux accents de sa parole magique, au son de sa voix tantôt forte et éclatante comme le tonnerre, tantôt douce comme la musique, nul ne résistait, pas plus qu’à son coup d’œil perçant et' profond.

Nul mieux que lui ne savait parler aux masses le langage qu'elles comprennent ; nul mieux que lui ne savart les émouvoir.

M. Léon-Hubert-GhisIain Mabille était né sur la Grand-Place du Roeux le 24 avril 1845. Il fit ses humanités au collège des Jésuites, à Mons, et conquit ses grades avec la plus grande distinction, à l'Université de Louvain.

Inscrit au barreau de Mons, il ne fit que passer, mais ce temps lui suffit pour s'y révéler comme un de nos meilleurs avocats d’assises.

On ne compte plus les causes qu'il gagna en collaboration avec son ami Englebienne. On comparait volontiers ces deux maitres de la parole Dufaure et Berryer, qui, eux aussi, plaidaient ensemble leurs grands procès.

Maître Englebienne faisait la première plaidoirie avec un Incontestable talent, une connaissance approfondie du dossier et une éloquence convaincante.

A M. Mabille était réservée la réplique ; c’est qui qui portait le dernier coup à l’accusation. Les Montois accouraient en foule entendre « celui qui fait trembler les vitres », comme ils disaient dans leur langage pittoresque et imagé.

M. Mabille ne resta pas longtemps au barreau. Ses maîtres, qui surent apprécier la science et le talent du jeune docteur en droit, ne tardèrent pas à lui offrir une place parmi eux. Il y a cinquante ans que M. Mabille occupait, avec la plus haute science, la chaire de droit civil à l’Université de Louvain.

Ses nombreux amis, qui voyaient avec regret cette puissante personnalité manquer au Parlement, résolurent de le porter sur la liste des candidats à la Chambre dans plusieurs arrondissements. Donnant un rare exemple d'amour du clocher, notre vaillant tribun répondit à ses amis : « Si j'entre à la Chambre, ce sera par Soignies, ou je n'y entrerai pas. »

A peine âgé de 25 ans il fut candidat aux élections législatives de Soignies, dès 1870, et depuis lors on le retrouve à toutes les élections. Lors de sa première candidature, il fit une profession de foi démocratique qui est restée célèbre.

Ses meetings électoraux du temps du régime censitaire firent souvent sensation.

C'est ainsi qu'aux élections de 1882, où M. Cornet fut élu sénateur et M. Englebienne député, et ensuite scandaleusement invalidée par la majorité libérale de l'époque, MM. Englebienne et Mabille avaient convoqué un meeting à Houdeng, et les libéraux en avaient fixé un le même jour à La Louvière. Au moment où M. Mabille parlait à Houdeng, certain libéral d'Enghien, comptant l'embarrasser beaucoup, l'interrompit du fond de la salle, en lui disant : ‘Vous auriez dû aller dire cela à La Louvière, vous y auriez trouvé des contradicteurs l’

Et M. Mabille de lui crier d sa voix de stentor : « Allez leur dire que nous arrivons I’

Toute l’assemblée enthousiaste prit la route de La Louvière. On voit d'ici l'ahurissement des libéraux à l'arrivée inattendue de nos amis. M. Mabille s'en fut directement à la tribune et, malgré le chahut intolérable de ses adversaires, eut le dernier mot dans cette assemblée mémorable, contre M. Paul Janson, autre tribun

Comme le dit M. Picard à cette époque, les libéraux. alors maîtres du pays, ont « englebiennisé » cette élection. Ce mot de M. Edmond Picard est resté un stigmate au front du « parti de la coquinerie politique. »

L'ancien Parlement d’avant la guerre comptait soixante-quatre députés et sénateurs qui étaient d'anciens élèves de Léon Mabille et, en février 1914, une fête charmante les réunit autour de leur professeur toujours jeune. Au milieu de tous ceux qui I entouraient, M. Mabille avait l'air d'être le cadet.

Sur le terrain des œuvres sociales, M. Mabille a travaillé toute sa vie avec sa belle ardeur de vaillant athlète catholique.

Dans sa ville natale, il bâtit une superbe Maison des Ouvriers qui reste un modèle du genre.

On ne compte pas les œuvres qu’il créa dans le bassin du Centre et dans le Hainaut.

La ville du Roeulx, dont il était le dévoué bourgmestre, a été entièrement transformée et embellie durant le dernier quart du siècle, grâce à sa ténacité. Il créa surtout un square moderne dont les jolies habitations ouvrières qui l'entourent font l'admiration des étrangers.

Avec quelle légitime fierté on pouvait compter pareil travailleur dans son parti, et quel noble exemple donné à nos jeunes gens, dont l’âme est ouverte à tous les dévouements.


Extrait de Vers L’Avenir, du 13 juillet 1922)

Encore un deuil pour le parti catholique belge !

Léon Mabillle est mort quasi subitement, mardi soir, à Louvain, après quelques heures seulement d'une maladie foudroyante. Lundi encore, il avait siégé dans le jury d'examens de l'Université de Louvain.

Avec lui disparaît une des belles et pures figures de notre époque. Je dirais volontiers que nous perdons le clairon du parti catholique belge. Depuis plus de quarante ans. sa voix puissante, convaincante, déchaîne tes enthousiasmes de la jeunesse chrétienne. Depuis près d'un demi-siècle, Léon Mabille est adoré des étudiants de Louvain. Il a donné le meilleur de sa vie à la défense de notre cause aussi bien en mettant sa science juridique au service de l'Alma Mater qu'en bataillant, dans l'arène politique et au parlement, pour le programme social de la démocratie chrétienne.

Bâti comme un chêne, Léon Mabille, avec son allure de mousquetaire e ses longues moustaches en pointe, paraissait défier le temps. Tel nous l'avions connu il y a trente années, tel il était resté jusqu'à présent ; et, pourtant, sa dépense de travail était énorme.

Et il avait soixante-dix-sept ans !

Homme de devoir, homme de foi, il l'a été durant toute son existence, et c'est peut-être à l'ardeur de sa conviction et à son enthousiasme à les défendre qu'il a dû d'être resté jeune de cœur et d'esprit.

Non pas qu'il n'eût pas une sagesse et une maturité de pensée très grandes, dues à son expérience des choses, mais Léon Mabill vibrait toujours comme à vingt ans pour l'Eglise, pour la Patrie et pour la jeunesse.

J'ai dit tantôt qu'il avait une allure de mousquetaire. J'aurais dû écrire plutôt qu'il perpétuait, dans notre veulerie contemporaine, le type du chevalier médiéval.

Chevalier, il l'a été jusque devant la mort qu'il vit venir avec une tranquille crânerie.

A Mgr Ladeuze, recteur de l'Université, accouru, mardi, prendre de ses nouvelles, le moribond répondait en effet avec sérénité : « La mort, de loin, cela semble effrayant ; de près, c'est différent ! »

Il l'aura attendue sans crainte, comme il savait attendre, dans les meetings électoraux, le moment de la riposte à faire aux démagogues de la Sociale, quand, de son bel organe sonore, il opposait à leurs utopies les saines doctrines de la philosophie sociale chrétienne !

Et le voilà couché dans la tombe !

A lui doit aller, en un suprême et cordial et respectueux hommage, le salut de la Belgique catholique.

A lui, surtout, le salut de la jeunesse catholique belge. « J'ai eu dans ma vie deux grandes amours, clamait-il aux auditoires frémissants : l'Eglise et la jeunesse ! »

L'Eglise va prier pour vous. cher vieil ami enallé, et, dans votre bière, c'est un peu du cœur de la jeunesse chrétienne de Belgique qu'on enfermera près de votre grand cœur !

René DELFORGE.


Extrait de Vers L’Avenir, du 13 juillet 1922)

La Chambre porte le deuil d'un de ses vétérans, M. Léon Mabille, qu'un accident du cœur a emporté cette nuit, en pleine vitalité encore. Peu d'hommes jouissaient d'autant de sympathies au Parlement et la nouvelle de sa mort a affligé aussi bien l'opposition qu'elle a attristé la droite elle-même.

Léon Mabill, bourgmestre de Rœu!x, comptait parmi les personnalités les plus marquantes du Parlement. C'était un démocrate sincère, un catholique ardent et convaincu. Il représentait, depuis 22 ans, l'arrondissement de Soignies à la Chambre et s'était imposé dès son entrée dans l'arène parlementaire par l'autorité de sa parole et la force de son éloquence persuasive. Professeur à l'Université de Louvain où il donnait le cours de droit civil, il excellait dans la discussion des questions juridiques et l'accent de conviction qui pénétrait tous ses discours, faisait de lui un des debaters les plus écoutés et les plus suivis de l'hémicycle.

Cet excellent homme, dont la vie, comme l'a fort bien dit le président de la Chambre, a été toute de bonté, de loyauté et de sincérité, était aussi un homme d'une modestie exemplaire. II s'est toujours refusé énergiquement à ce que l'on introduisît une demande de distinction honorifique quelconque en sa faveur.

La Chambre a rendu, cet après-midi, un magnifique hommage à ce parlementaire qui, à 77 ans. donnait encore à tous l'exemple de l'activité et de l'ardeur au travail.

Le suppléant de la Chambre est M. Delannoy. bourgmestre d'Enghien.


(Extrait de La Libre Belgique, du 11 juillet 1927)

Léon Mabille, caractérisé par M. Carton de Wiart

Voici le texte du discours prononcé, dimanche, par M. le comte Carton de Wiart à l’inauguration, au Roeulx, du monument élevé à Léon Mabille :

Messieurs, le comité à qui revient l'heureuse initiative de cette manifestation a voulu, qu'après des discours officiels qui ont rappelé avec autant d'autorité que d'éloquence la vie du professeur éminent et de l'admirable mandataire public que fut Léon Maille, s'élevât aussi, en hommage à sa mémoire, la voix d'un compagnon de ses idées et de ses luttes politiques.

Cette tâche, dont j'apprécie infiniment l'honneur, c'est à d'autres qu'elle revenait tout naturellement. Un nom est dans vos esprits ou sur mes lèvres, : celui de Michel Levie, son contemporain, son émule, son frère d'armes ; je serais tenté de dire « son frère jumeau ». Michel Levie demeure et demeurera longtemps parmi nous, avec Charles de Ponthière, l'actif survivant de cette brillante pléiade de pionniers de notre démocratie catholique où nous comptons. hélas ! déjà tant de disparus : les Pottier et les Godefroid Kurth. les Helleputte et les Arthur Verhaegen.

Mais c'eût été, en quelque sorte, une partie de sa propre histoire que Michel Levie eût dû commenter devant vous. Et certes. il est p)us aisé d'évoquer le rôle d'un de nos grands ainés pour un des ouvriers qui, venus après ces maîtres, n'ont fait que suivre un sillon déjà tracé et le prolonger dans des terres nouvelles à travers des contingences chaque jour différentes.

Ma pensée se reporte à l'heure déjà lointaine où mes compagnons de « l'Avenir Social » en moi prîmes contact avec Léon Mabille. Toute une jeunesse ardente, dont la fameuse conférence d'Albert de Mun sur la question ouvrière avait attisé les enthousiasmes et dont l'immortelle encyclique Rerum Novarum avait orienté les doctrines, brûlait d'introduire dans le parti catholique, demeuré strictement conservateur, le souci d'une politique plus large et plus généreuse.

Toutes nos aspirations devaient nous rapprocher de Léon Mabille qui, dès 1891, collaborait avec nous à la fondation de la « Ligue démocratique belge. »

Il y avait en lui des dons auxquels la jeunesse ne résiste pas. Il l’aimait. Il s'intéressait à elle. De quelle âme compréhensive et fraternelle il présidait à ses libres discussions dans cette si vivante société de l'« Emulation » de Louvain, où était sorti dix ans auparavant, dans l'épanouissement d'une génération estudiantine attentive surtout aux problèmes de l’esprit, ce premier groupe de la « Jeune Belgique » qui devait exercer une influence décisive sur notre renaissance littéraire.

Mabille s'imposait d'emblée par son aspect physique. Geste, port, voix, tout en lui exprimait la franchise, la droiture, la force. Le masque était énergique et le timbre sonore. II arrivait à nous le torse cambré, la canne sous le bras, le chapeau en bataille, la redingote militaire. Un bretteur? Non. Un chevalier. Rien qu'à le voir marcher aussi droit, on se redressait d'instinct. Mais il achevait de nous conquérir par son cœur. Non pas qu'il fût familier, ni même communicatif. Ce grand sentimental ne se livrait pas vite. Une sorte de pudeur farouche ou même de timidité secrète le disposait mal aux confidences ou aux épanchements. Mais on devinait chez lui un jaillissement constant de bonté pour les jeunes, les faibles, les petits. Cette bonté, la source en était claire et pure. Mabille était un croyant tout d’un pièce. Chez lui, aucune inquiétude philosophie, ni même morale. Un belle vue rectiligne que n’embrouillait pas l’angoisse métaphysique. Une foi intégrale se reflétant dans une vie intègre où le plaisir, la richesse, l’ambition ne comptaient guère, où le devoir scrupuleusement accompli paraissait chose normale et facile.

* * *

Ses idées sociales, il les avait affirmées dès 1871 dans une lettre significative adressée à Gustave Dejaer et que nous a rappelée M. Maurice Dufourny dans le magistral éloge funèbre qu’il a consacré à son collègue de l'Université de Louvain : « Il faut, écrivait Léon Mabille, forcer les classes riches à regarder le danger en face, leur apprendre à ne pas s'effrayer d'une démocratie qui n'est que la continuation d'un mouvement commencé il y a 18 siècles. »

Le danger. Certes, beaucoup s'en alarmaient dès lors, au reflet des incendies de la Commune de Paris. Mais sans apercevoir d'autre péril que les excitations et les menaces que le socialisme multipliait avec un succès croissant, Mabille voyait surtout le mal, dont ce péril n'était qu'une conséquence. Le mal social né d'un libéralisme économique et d'un conservatisme trop étroit. Le mal dû à l'Injustice et à l'indifférence des classes qui auraient dû diriger. Son programme reprend hardiment au socialisme ce qui n'est pas à lui : les vieilles idées chrétienne d'assistance et de coopération par lesquelles les travailleurs transforment leur faiblesse en force, leur isolement en communauté fraternelle. Au sophisme de la lutte des classes et du collectivisme, il oppose l'harmonie nécessaire des intérêts et des volontés. II réclame une législation protectrice du travail, mais il entend borner aux nécessités strictement reconnues, les droits de I'Etat. Avec l'organisation professionnelle, il veut l'éducation morale, et cette éducation, il la veut chrétienne, parce qu'il voit dans la religion la seule digue efficace à opposer au flot tumultueux des passions et des appétits égoïstes.

S'il poursuit l'égalité politique c'est afin que le peuple s'initie, par sa participation aux affaires publiques, aux grands devoirs de la vie nationale. Il n'exclut pas la femme du scrutin. convaincu qu'elle introduira dans notre conception trop matérialiste dé ces devoirs un certain facteur d'idéal et de bonté dont il sent que nous manquons trop souvent. Pratiquement, il se passionne pour les grandes réformes qui doivent entourer la vie du travailleur d'un réseau de garanties contre les infortunes que le guettent : l’accident, la maladie, la vieillesse, le chômage.

De telles idées rencontraient, il a 40 ans, d'ardentes contradictions. Les néophytes qui se bousculent aujourd'hui sur le chemin de Damas de la démocratie se figurent mal les obstacles de tous genres auxquels se heurtaient sur cette route les catholiques qui poursuivaient alors la législation sociale, l'égalité politique. l'instruction obligatoire, le service personnel. Jusqu'à leur nom de démocrate était reproché sans pitié : « Il faut les fuir comme la peste » disait de ces audacieux la voix la plus écoutée de la droite. Cependant, dan la défense de ces nouveautés, Mabille apportait toujours une prudence instinctive et un grand bon sens. De même qu'il était attentif à ne pas confondre législation sociale et étatisme, de même il veillait, avec tous ses amis de la Ligue démocratique, à ce que l'unité de notre grand parti ne fût jamais rompue, à ce qu'elle résorbât et dominât au besoin les opinions particulières dans la lutte commune et quotidienne pour les libertés religieuses, pour l'institution familiale, pour la propriété privée. De même, ce Wallon, ardemment attaché à son terroir, n'a jamais perdu de vue l'intérêt et le devoir supérieur qui s'imposent à nous de fortifier l'unité nationale. Poursuivant pour tous les enfants de notre sol une parfaite égalité linguistique, il cherchait par le respect de cette égalité à les rapprocher plutôt qu'à les isoler et c'est ainsi, qu'en 1909, il proposait d'organiser l’enseignement des deux langues dans tous les collèges et athénées du pays.

Mabille a peu écrit. Mais il n'était pas de ceux qui se bornent à se lamenter ou à discourir. II mettait quotidiennement la main à l’œuvre dans cette région du Centre où il vivait coude à coude, et surtout cœur à cœur, avec une population ouvrière ardente, inquiète, parfois turbulente, souvent en proie à des crises profondes. Dans son plan méthodique : syndicats et coopératives, mutualités, écoles professionnelles, bibliothèques populaires, conférences de Saint-Vincent de Paul, sociétés dramatiques et musicales, rien n'était oublié, ni les besoins de l'âme, ni les besoins du corps. Ces œuvres s'adaptaient au sentiment populaire jusque dans les titres qu'il donnait à certaines d'entre elles : « Les Francs-Mineurs », « Chaqu’es maison. Chaqu'es pension. »

Dans les œuvres sociales, comme dans les autres, c'est l'intelligence qui cherche, mais c'est le cœur qui trouve. Son coeur était ouvert à toutes les misères humaines. On le plaisantait volontiers sur son célibat intransigeant. Mais ce statut n'était point chez lui une forme de l'égoïsme. Au contraire, il lui permettait de se prodiguer plus librement et entièrement à tous. On eût pu dire de lui comme Lamartine l'a écrit du prêtre : « Dites plutôt qu'au monde Il étend sa famille. »

Le peuple qu'il avait ainsi adopté selon l'esprit, lui tenait la place des enfants selon la chair. On le voyait bien à la sympathie affectueuse qu'il marquait aux plus modestes de ses administrés, s'intéressant aux détails de leur foyer et de leur vie professionnelle. On le voyait bien à sa tendresse pour les petits êtres dont il aimait, surtout aux heures tragiques de la guerre, à surveiller les repas, goûtant lui-même à leurs mets, se plaisant même à jouer avec eux.

* * *

On a dit qu’il y avait trois hommes en Léon Mabille : le député, le professeur, le bourgmestre. On serait tenté de dire qu'il a connu et vécu trois vies partagées entre Le Rœulx, Bruxelles et Louvain, si tout, dans cette existence, n'avait pas été d'une unité si parfaite et si cohérente. Certes, au Parlement où il siégea vingt-deux ans, après avoir subi vaillamment dix échecs avant que d'y entrer, il a laissé le souvenir profond de sa science juridique et de sa conscience impeccable. Certes, à Louvain, le civiliste savant et l'animateur de la jeunesse estudiantine a formé près de 50 générations à la science du droit et à l'apostolat social. Mais c'est surtout dans ce coin de Wallonie, dans ce Centre, dans sa ville, qu'il fallait l'entendre causer dans le savoureux patois local avec les rudes ouvriers des charbonnages et des usines dont il était de si longue date le confident et le bon conseiller. II les connaissait par leur nom et surnom. C'était au milieu d'eux qu'il se livrait le plus complètement avec une simplicité de bon aloi qui n'avait rien de commun avec une vulgaire recherche de la popularité. Que 'ide fois ai-je eu la joie de l'accompagner dans ces réunions d'œuvres ou dans ses meetings électoraux où nous retrouvions souvent d'autres amis, hélas ! eux aussi disparus, qui communiaient avec lui en un même idéal d’apostolat : Victor Delporte, Victor Hanotiaux. Il fallait l'entendre dans ces salles pleines et enfumées, où sa voix, sonore, comme tout un orchestre, faisait trembler les vitres, ou mieux encore lorsqu'il prenait la parole en plein air sous la grande voûte du ciel, un plafond qui semblait fait pour lui. Son éloquence naturelle passait aisément de la dialectique la plus serrée à l'enthousiasme le plus vibrant. Tantôt, elle se déployait en grandes images, tantôt elle se faisait pressante et comme martelée, tantôt encore elle devenait toute cordiale et même gouailleuse, s'alimentant volontiers au vocabulaire de ce terroir qui était le sien. Toujours courtois, même dans les campagnes les plus véhémentes. Toujours prêt à tendre loyalement la main à qui avait besoin de lui. Jamais je n'ai mieux compris qu'en le voyant ainsi à l'œuvre, la vérité de ce mot de Raymond Poincaré : Que s'il est odieux et bas de flatter le peuple et de s'en servir, il est noble, autant qu'il est doux, de l'aimer et de le servir.

Ne nous étonnons pas que cette population à laquelle il a été fidèle jusqu'à son dernier souffle, lui demeure fidèle à son tour.

Dans tout le pays, les idées qu'il a défendues ont germé. S’adaptant aux circonstances nouvelles, le catholicisme social, qui est une doctrine toujours en évolution, assure à notre cause un contact permanent et fécond avec I âme populaire. Mais c'est surtout ici, dans cette bonne ville du Rœulx, qui fut son berceau, qui est aujourd'hui son tombeau, c'est parmi cette population dont il fit l'éducation, dont il servit les intérêts, dont il partagea la fière attitude aux jours cruels de l'occupation, c'est ici surtout que les résultats de son activité fraternelle et généreuse, demeureront engagés dans la mémoire des générations nouvelles.

Que l'exemple de sa vie demeure pour nous tous une constante leçon ! Que le souvenir de sa vaillance, de son énergie et de son optimisme dans la défense des bonnes causes nous garde surtout en ces heures incertaines qui font apparaître parfois le doute, le découragement, la lassitude !

Qu'il revive alors devant nos le lion du Rœulx. Qu'elle retentisse alors à nos oreilles cette voix chaude et prenante qui était comme la résonnance de son âme d'un métal si loyal et si pur. Qu'elle nous redise la maxime dont il avait fait la loi de sa propre vie : « Hardi, m'fi. N'lâchez ni ! »


(Extrait de La Libre Belgique, du 11 juillet 1927)

Voici le texte du discours prononcé, dimanche, par Mgr Ladeuze, à l’inauguration, au Roeulx, du monument élevé à Léon Mabille :

La parole du Christ se vérifie tous les jours : « Qui se humiliat exaltabitur », la gloire ne vient qu’à ceux qui l’ont fui ! Que de fois j’ai entendu Léon Mabille et son grand ami, le chanoin Carnoy, « bougonner » contre les amateurs de décorations et de manifestations ! De son vivant, il les écarta toutes avec dédain ! Et voici, que de même que quelques années après sa mort, le buste de Carnoy s'érigeait au centre de son institut, la statue de Mabille s'élève cinq ans après sa disparition, sur sa terre du Rœulx.

Et le recteur de l'Alma Mater qu'il a tant aimée, réduite au silence le 15 juillet 1922 par la défense molle d'un testament peut, le 10 juillet 1927, appelé par la fidélité du souvenir, exalter les mérites professionnelles du maître qui, pendant un demi-siècle, fut au sein de son corps académique une personnalité vigoureuse et sympathique, dont le nom seul évoque encore pour des centaines et des centaines de Belges qui furent ses élèves, le bel élan qu'il sut imprimer à leur adolescence. « Il faut être jeune pour parler aux jeunes ! »

Jusqu’à la guerre, sans givre dans la chevelure, l’œil vif et perçant, la moustache martial, la stature droite et fière, il donnait une étonnante impression de force et de vigueur physique et quelle jeunesse d'âme ! C'était le privilège dé ce sexagénaire de représenter la jeunesse ; il était parmi les étudiants comme un frère aîné communiant à leurs aspirations, à leur idéal, à leurs illusions même ; n'abdiquant aucune générosité, allant et poussant toujours de l'avant ! Aussi comme il savait parler aux jeunes gens, ceux de toutes Ies facultés universitaires, à l’« Emulation » où chaque mercredi il leur consacrait sa soirée, présidant à leurs exercices, les aidant de son expérience, les excitant à l’action politique et sociale ; ou bien dans les réunions plus joyeuses de la société hennuyères ou de la société général qu’il préparait par ses exhortations, la guindaille qu'il allait commander avec brio ou encore le soir, quand réclamé à grands cris par une manifestation d'étudiants arrêtés devant ses fenêtres, le tribun apparaissait au balcon dans la pénombre ; il leur disait la loi du travail, la dignité de la vie, la grandeur de leur vocation et de leurs responsabilités ; il leur rappelait que le jeune homme chrétien qui a reçu de la Providence santé, fortune et talents ne peut s’en servir en égoïste, mais doit devenir un semeur puissant et intelligent. Les plus hautes pensées étaient lancées au vent par sa voix éclatante : sous les images les plus colorées, les grands mots sonores retentissaient. En est-il un qui eût jamais une conscience plus nette de l'action morale qui incombe à tous les professeurs de l'Université catholique et qui l’exerça plus puissamment ?

Avant tout et en tout il prêchait d’exemple. Nos jeunes gens le voyaient, chrétien fervent, se diriger chaque matin vers l’église voisine de sa demeure avec la même ponctualité avec laquelle il se rendait à ses leçons. L’on connaissait son caractère et sa vie, sa haine de l’iniquité et son amour de la justice, son attachement passionné à la cause des humbles, sa droiture, sa sincérité, sa franchise, son abnégation surtout et son dévouement. On savait que cet homme qui se refusa les joies de la famille ne se repliait nullement sur lui-même, que s'il restait libre c'était pour mieux se donner et donner tout ce 'qu'il avait. On savait que son collègue du notariat, qui habitait avec lui sous un même toit, se plaisait à dire comment il avait dû lui donner, sans résultat d'ailleurs, des leçons de comptabilité et d'économie : on savait que pendant un quart de siècle tous les insuccès ne purent le détourner de tenir ferme le drapeau catholique dans son arrondissement natal

Comme le Christ il pouvait enseigner le devoir puisqu’il commençait par le pratiquer ; on ne résisterait pas à ses exhortations.