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Jaspar Henri (1870-1939)

Biographie

(Extrait du Soir, du 16 février 1939)

M. Henri Jaspar, ministre d'État, est mort mercredi après-midi.

M. Henri Jaspar, qui souffrait d'un ulcère à l'estomac, avait été transporté d'urgence dans une clinique, mardi soir, pour y subir une intervention chirurgicale.

Mercredi midi, son état s'est aggravé. Tous les soins attentifs dont le malade fut entouré s'avérèrent bientôt inutiles. Il n'était plus possible de lutter efficacement contre le mal et, vers la fin de l'après-midi, M. Henri Jaspar succombait.

Dès qu'il avait été mis au courant de l'état de santé de M. Henri Jaspar, le roi s'était rendu à la clinique Edith Cavell, où le malade était en traitement.

M. Jaspar avait manifesté une grande émotion en recevant le Roi son chevet.

Après la visite du Roi, mercredi midi, les médecins traitants, les docteurs Danis, Cerf et Konings avaient rédigé un bulletin aux termes duquel la santé du ministre d'Etat leur inspirait de graves inquiétudes.

Il a quelques jours, lorsque M. Henri Jaspar fut chargé de constituer le gouvernement, ses médecins lui avaient interdit tout surmenage. Mais le ministre d'Etat, qui avait d'ailleurs caché à sa famille la gravité de son état, avait passé outre.

En acceptant de rechercher les moyens de constituer le gouvernement, M. Henri Jaspar avait donné au pays un nouveau témoignage de son dévouement à la chose publique.

M. Henri Jaspar fut un grand citoyen. La Belgique perd en lui un de ses meilleurs serviteurs.

* * *

La carrière de M. Henri Jaspar

M. Henri Jaspar était né à Schaerbeek le 28 juillet 1870. Ancien élève de l’Athénée de Bruxelles, il fit de remarquables études de Droit à l'Université Libre. Par Adolphe Prins, son professeur de droit pénal, il fut mis en rapport avec Jules Lejeune, alors ministre de la Justice, qui s'intéressait spécialement à l'enfance malheureuse et la libération conditionnelle des condamnés.

M. Henri Jaspar devint le collaborateur du ministre et ce furent ses débuts dans les questions d’intérêt collectif.

Sa carrière de juriste et d'homme politique fut extrêmement brillante. Avant et pendant la guerre, il s'occupa beaucoup d'œuvres : œuvres de l'enfance, œuvres de guerre. Durant les hostilités, secrétaire de l'Ordre des Avocats, il rédigea avec MM. les bâtonniers Théodor et Botson, toutes les protestations du Barreau contre les violations allemandes des droits des citoyens, magistrats et plaideurs. Il fut plusieurs fois arrêté et interrogé par les Allemands, qui perquisitionnèrent en son cabinet. En 1914, il avait institué l'ambulance du Palais de Justice et l'Œuvre de secours du Barreau.

Lorsque la paix fut revenue, M. Henri Jaspar qui ne s'était jamais jusque-là occupé de politique, devint ministre des Affaires économiques dans le Cabinet Delacroix. A ce moment, il n'était pas encore parlementaire. C'est en 1919, lors des premières élections d'après-guerre, qu'il entra à la Chambre.

Du 2 juin au 20 novembre 1920, M. Henr Jaspar fut ministre de l'Intérieur et, du 20 novembre 1920 au 11 mars 1924, et, du ministre des Affaires étrangères. En cette dernière qualité, il participa aux importantes conférences internationales de l'après-guerre. Démissionnaire la suite de l'élection du projet de loi approuvant la Convention commerciale avec la France, il fut, le lendemain, nommé Ministre d'Etat.

Le 20 mai 1926, il devint Premier ministre et ministre de l'Intérieur. Ce fut le gouvernement Jaspar-Francqui qui devait réaliser la stabilisation du franc.

Du 18 janvier 1927 au 19 octobre 1929, tout en restant Premier ministre, M. Henri Jaspar dirigea le département des Colonies. Renversé en 1931, il eut pour successeur M. Jules Renkin que remplaça, en novembre 1932, le comte de Broqueville.

Dans le « cabinet des Premiers ministres », présidé par M. de Broqueville, M. Jaspar fut ministre des Finances et conserva ce portefeuille jusqu'en juin 1934, , date à laquelle M. de Broqueville remania son gouvernement, plaçant M. Sap aux Finances avec MM. van Zeeland et Ingenbleek, et M. Jaspar aux Affaires étrangères.

En novembre 1934, M. Henri Jaspar échoua dans la tâche de donner un successeur au cabinet de Broqueville. C'est M. Theunis qui forma le gouvernement qui devait conduire au cabinet tripartite de M. van Zeeland.

M. Henri Jaspar, en mai 1936, ne se représenta plus aux suffrages de ses électeurs de Liége dont il avait été le mandataire depuis 1919.

Lors de démission de M. van Zeeland, quand M. Janson fut chargé de former le nouveau gouvernement, on crut que M. Jaspar redeviendrait ministre. Mais le Conseil général du P.O.B. ne l'admit point et M. Janson dut renoncer aux services de l'éminent homme d'Etat.

Dans la suite, M. Jaspar se consacra exclusivement à sa profession d'avocat. Cependant, le 1er février 1938, au cours d'un banquet que lui offrirent les catholiques bruxellois, l'ancien Premier ministre se déclara « toujours prêt à répondre à l'appel' des jeunes clairons. » Plusieurs conférences remarquées, données en Belgique ou à l'étranger, témoignèrent ensuite qu'il restait attentif aux évolutions de la chose publique.


(Extrait de L’Indépendance belge, du 16 février 1939)

C’est le cas ou jamais de dire que Henri Jaspar est mort à la tâche. Il y a peu de temps, son médecin lui avait ordonné le repos le plus complet. Mais, chargé par le Roi de former un gouvernement, le ministre d’Etat catholique n'a pas hésité un instant. Alors que tout surmenage lui était interdit, il a, pendant deux jours, négocié sans arrêt, provoquant ainsi la crise qui l'a terrassé en quelques heures. Il n'est pas superflu d'insister sur cette marque suprême de dévouement au pays, qui montre que nos hommes politiques, si décriés par certains. sont capables de la plus noble abnégation et font abstraction de tout, même de leur état de santé. quand il 'agit de faire leur devoir vis-à-vis du pays.

Henri Jaspar ne paraissait pas destiné à faire carrière dans la politique. Jusqu'au moment de la guerre, c'est à peine si on aurait pu dire quelles étaient ses opinions. Avocat du plus grand talent, on le considérait au Palais de Justice comme un civiliste remarquable, mais ses confrères hésitaient à le ranger soit parmi les avocats catholiques. soit parmi les avocats libéraux. Tout au plus. le considérait-on comme un modéré, en l’encontre de son frère Florent, qui passait pour avoir des tendances socialisantes.

Resté à Bruxelles pendant l’occupation, Henri Jaspar se mit tout entier au service de ses compatriotes. Il fut un des dirigeants du Comité d' Alimentation dont Francqui était l'âme, et s'occupa plus spécialement des œuvres de l'enfance. Au cours des réunions qui se tenaient à intervalles réguliers dans les bureaux de la Société Générale, entre un certain nombre d'hommes politiques, d'avocats, de financiers et d’hommes d'œuvres, il se fit remarquer par sa vision lucide des événements, et personne ne s'étonna de le voir choisi, au lendemain de l'armistice, par le Roi Albert, comme ministre des Affaires économiques du Cabinet Delacroix ; ce n'est qu'à ce moment qu'il s'inscrivit au parti catholique et qu'Il devint député de sauf Liége.

Du 21 novembre 1918 jusqu’en 1931, Henri Japar fut continuellement Ministre ou Chef de gouvernement, sans une interruption de deux ans, du 1 mars 1924 au 20 mai 1926. Successivement Ministre des Affaires Economiques, de l'Intérieur, des Affaires Etrangères, des Colonies et enfin des Finances dans le Cabinet de Broqueville de 1932, il remplit ses fonctions avec autant d'intelligence d'ardeur. Certes, certains aspects de sa politique purent être critiqués et son passage au département des Finances ne laissa que d'assez pénibles souvenirs. Peut-être, à ce moment d'ailleurs, avait-il accepté une charge qui dépassait ses moyens, car ce juriste, cet homme averti des problèmes de notre politique extérieure, n’avait rien d'un financier. Mais auparavant, son rôle avait été, dans l'ensemble, bienfaisant. Ministre des Affaires Etrangères à une époque où la Belgique était liée à ceux qu’on appelait alors les allié, Henri Jaspar n'eut d'autre souci qi de maintenir, dan toute la mesure du possible, l’accord entre la France et la Grande-Bretagne. A de nombreuses reprises, il parvint à arrondir les angles entre nos deux grands alliés sans cependant sacrifier le moins du mondé les intérêts de la Belgique. Avec M. Hymans, il défendit, contre toutes les tentatives, la priorité belge garantie par le Traité de Versailles. Et c'est en grand partie grâce à son action que notre pays put toucher une part importante sur les réparations allemandes.

Mais ce qui le préoccupait davantage encore que la question des réparations, c'était la sécurité de la Belgique. Je le revois encore, à Cannes. en janvier 1922, m’annonçant joyeusement, dans le hall de l'Hôtel Carlton, qu'il venait d'obtenir de M. Lloyd George la garantie que l'Angleterre interviendrait avec toutes ses forces navales, militaires et aériennes en cas de nouvelle agression de l'Allemagne. On sait comment, quarante-huit heures plus tard, sur un froncement de sourcils de M. Millerand, la Conférence de Cannes devait échouer, ce qui permit à M. Lloyd George de ne pas tenir sa promesse.

Il nous fallut attendre 1937 pour obtenir la garantie britannique. Quelques mois plus tard, la Conférence de Gênes, où le même Lloyd George poursuivait l'utopie d'une construction de l'Europe par un accord avec l'Allemagne et la Russie soviétique, c'est l'intransigeance d'Henri Jaspar qui fit échouer les tentatives de ceux qui voulaient passer l'éponge sur les dettes russes, tout en accordant. à la Russie des Soviets des crédits qui n'auraient servi qu'à consolider l'axe Berlin-Moscou qui venait de e préciser à Rapallo.

On n'a pas oublié non plu la part importante prise par Henri Jaspar à la Conférence de La Haye, en 1930, suprême effort pour obtenir de l'Allemagne un peu de bonne volonté, dans la question des réparations.

Des acteurs de cette conférence, presque tous ont disparu : Briand. Stresemann, qui semblaient déjà marqués par la mort ; Snowden et Chéron, les deux antagonistes, et, à leur tour, à quinze jours de distance, les deux négociateurs belges : le baron Houtart et Henri Jaspar.

Mais le monde évolue, et, avec lui, la Belgique. En 1935, quand le Roi fit appel à M. van Zeeland pour redresser à la fois l'économie et les finances belges, et procéder à une dévaluation désormais inéluctable, Henri Jaspar refusa de comprendre la politique nouvelle qui se dessinait.

On n'a pas oublié la séance de la fin mars 1935, au cours de laquelle l’ancien Premier Ministre, dressant par avance un réquisitoire contre la jeune équipe, s'obstina à' condamner la dévaluation, qui devait cependant se réaliser dans les meilleures conditions possibles. II est difficile de relire sans sourire la diatribe qu'il prononça à cette occasion et les prophéties sinistres dont aucune, grâce à Dieu, ne s'est réalisée.

Tel qu'Il était avec ses défauts et ses qualités, Henri Jaspar gardera, dans l'histoire de la Belgique, la réputation d'un grand serviteur du pays.

Sa vive intelligence, qui lui permettait d'aborder les problèmes les plus divers, son caractère tout d'une pièce, qui lui faisait ressentir comme de véritables blessures les moindres critiques, son dévouement absolu à l'Etat, son patriotisme ardent, sa force de travail, son éloquence directe et passionnée, en faisaient un homme complet.

Il y aura bientôt un an, lors d'un déjeuner offert en son honneur par l’Association Catholique de Bruxelles, il donna à ses auditeurs une leçon de courage et de dignité. A ce moment nous écrivions ici même qu'il fallait souhaiter que le parti catholique, tiré à hue et à dia. puisse trouver en lui un chef capable de lui rendre sa cohésion.

Il y a deux jours. en demandant au Roi de le décharger de la mission que celui-ci lui avait confiée, il rappela avec vigueur les principes qui devraient être la base des rapports entre l'Exécutif et le Législatif d'une part et entre le Gouvernement et les partis d'autre part.

Puisse cette suprême adjuration ne pas être perdue. De la sorte il aura travaillé jusqu'à son dernier jour à la grandeur et à l'unité de la Belgique.

René HISLAIRE.


(Extrait du Peuple, du 16 février 1939)

M. Henri Jaspar, ministre d'Etat catholique, qui avait dû être transporté d'urgence, mardi soir, à la clinique Edith Cavell, pour y subir une opération rendue nécessaire par un ulcère à l'estomac, est mort mercredi après-midi, emporté par une embolie résultant des suites de cette opération.

C'est un tragique destin que celui de l'homme d'Etat qui, il y a deux jours à peine, se voyait, une fois encore, près de toucher au faîte des honneurs et des responsabilités gouvernementales de son pays et qui, brusquement, tombe foudroyé.

On ne peut pas ne pas se défendre d'une réelle émotion devant cette disparition brutale d'un homme d'une Indiscutable valeur qui. à un âge que démentaient sa vivacité d'esprit et son aspect physique, songeait encore à se mettre au service de son pays pour s'efforcer de faire prévaloir ses vues et ses conceptions politiques et sociales.

Elles différaient des nôtres au point que l’on se représentait difficilement qu’il pût les apparenter à celles-ci pour réaliser ce gouvernement national de redressement économique et de défense du patrimoine de réformes sociales qui, seul, dans les graves conjonctures intérieures et extérieures du moment peut se faire accepter par le pays.

Mais, cette formelle réserve formulée, il ne nous en coûte rien de rendre à l'homme public et à ses qualités l'hommage qu'il mérite

* * *

Henri Jaspar était venu tard à la politique. Il apparut sur la scène publique au lendemain de l’armistice, c’st-à-dire il y a moins de quatre lustres, et il était déjà entré dans la cinquantaine.

C’est ce qui explique sans doute ses difficultés d’adaptation au climat du Parlement, où l’éloquence n suffit pas, sa connaissance imparfait des hommes et des impondérables de la vie publique.

Son tempérament était combattif et ardent, formé qu’il était aux joutes de la barre, mais sa nervosité, sa sensibilité, son irritabilité étaient extrêmes, ce qui faisait aisément tourner à la bagarre ce qui ne devait être que controverses et polémiques d’idées.

Et, pourtant. il avait exercé, hors du barreau de Bruxelles, où il tenait une place remarquable, dans des œuvres d'entraide et de solidarité, une grande activité.

Rappelons, en évoquant sa longue et brillante carrière d’avocat, qu’il s trouva aux côtés de Paul-Emile Janson, devenu son plus fidèle ami, pour défendre les intérêts des filles du roi Léopold II, spoliées dans la succession civique du monarque. Mais le juriste état un homme d’action. C’est pourquoi la guerre et l’occupation allemande le trouvèrent dans ce Comité national de secours et d’alimentation, qui, sous l’oppression ennemie, constituait un véritable gouvernement belge. Il s’y occupait surtout de l’aide aux enfants. C’est pourquoi il devint et resta l’animateur de l’œuvre nationale de l’enfance.

Aussi bien, quand, après l’armistice, le pays fut libéré, et quand le gouvernement, qui rentrait du Havre, dû faire place au ministère de la Restauration nationale, Henri Jaspar se vit-il attribuer le portefeuille nouveau des Affaires économiques. C’était un homme de droite, mais on ne lui connaissait pas d’attaches politiques bien définies.

Avec M. Léon Delacroix, il représentait ce catholicisme nouveau qui se rallia à tout ce que le vieux parti clérical avait âprement combattu, à savoir l'égalité politique, la liberté syndicale et la législation sociale en faveur des travailleurs adultes.

Par après, pour régulariser sa situation parlementaire, - car à cette époque on ne prisait guère le système des ministres extra-parlementaires, - il se fit élire député catholique à Liége. comme MM. Delacroix et Theunis acceptaient. des mandats de sénateur.

Dès ce moment, M. Jaspar entra dans la plupart des combinaisons ministérielles.

On le retrouve au ministère de l'Intérieur, en 1920 ; aux Affaires étrangères, de 1920 à 1924. Il avait, en qualité de chef de notre Foreign Office. représenté la Belgique aux conférences de Spa, de Cannes et de Gênes. Il tomba, en pleine Chambre, sur le refus de l'approbation de la convention économique qu'il avait négociée avec la France.

Le gouvernement clérico-libéral s'étant disloque après les élections de 1925, qui marquèrent une grande victoire socialiste, M. Jaspar combattit avec âpreté le ministère Poulet-Vandervelde. Quand celui-ci, qui n'avait jamais été mis en minorité, succomba sous la pression de la haute finance, M. Jaspar accepta de la haute finance. M. Jaspar accepta de reformer un ministère tripartite. Car il ne voulait pas le diriger contre les socialistes.

Après l'incident du fameux discours de Tribaumont, qui décida nos amis à quitter le gouvernement, M. Jaspar reprit la tête de la coalition cléricale-libérale, dont il partagea tous les avatars.

On sait combien cette majorité fut secouée par les périodiques crises ministérielles que provoquaient les libéraux la veille de chaque rentrée parlementaire. M. Jaspar, dans les divers ministères de Broqueville fut successivement détenteur du portefeuille des Colonies, de l'Intérieur, des Finances et des Affaires étrangères.

Mals quand on ne faisait pas appel à ses services, il se montrait réservé, méfiant et amer envers ses successeurs.

Il n'était plus, contrairement à ce que l'on pourrait croire, du gouvernement Theunis, qui avait pris la fuite devant la dévaluation.

Mais il fut particulièrement agressif et même injuste à l'égard de M. Van Zeeland, à la politique duquel il prophétisait des conséquences catastrophiques, qui ne se réalisèrent pas.

En 1936, il refusa de se plier aux exigences de Léon Degrelle, qui réclamait la tête de la liste catholique à Liége, mais il ne s'obstina pas dans une lutte qu'il savait devoir être périlleuse pour ses amis politiques et, déclinant toute candidature, il se retira de la vie publique. On le croyait détaché à jamais des occupations gouvernementales quand on apprit, avec stupeur, qu'il acceptait d'essayer de constituer un ministère dont la composition aurait eu un aspect symbolique de méfiance envers les élus de la nation. On sait comment il échoua.

Mais qui donc pouvait prévoir qu'au lendemain de cette tentative de rentrée dans la vie publique il allait être atteint par un mal sournois et funeste qui devait inopinément lui ravir la vie ?

Répétons-le : cette disparition rapide, dramatique, nous a profondément émus. M. Jaspar, orateur brillant. juriste éprouvé, homme d'Etat aux grandes qualités et aux évidentes faiblesses, était pour nous un adversaire décidé. Prisonnier de son entourage et peut-être de ses intérêts de classe, il considérait le socialisme comme un mal, mais comme un mal inévitable, avec lequel il fallait compter et même temporiser, parce que, tout de même, le Parti Ouvrier représente une des grandes forces morales et politiques de ce pays. Chose curieuse, il se défendait de cette hostilité et, dans les récentes conversations préliminaires à la combinaison ministérielle qu'il voulait échafauder, il rappelait qu'il avait collaboré avec les hommes les plus éminents de notre parti et qu'il avait fait partie des ministères qui avaient réalisé un grand nombre de réformes qui nous sont chères.

Pourquoi, à l'heure suprême de la disparition, n'ajouterions-nous pas ce rappel de faits dont nous ne pouvons à cette heure suspecter les intentions, au sentiment de regret profond que doit inspirer un événement aussi douloureux qui nous incite à adresser aux proches du défunt nos sincères et vives condoléance.

* * *

M. Henri Jaspar était né à Schaerbeek, le 25 juillet 1870.

Inscrit au barreau de Bruxelles en 1894, il avait été le collaborateur de Jules Lejeune, le grand ministre philanthrope, dont l'œuvre a été poursuivie et élargie par notre ami Vandervelde pendant son passage au ministère de la Justice.

M. Jaspar était le frère de feu l'avocat Florent Jaspar et de M. Ernest Jaspar, l’architecte créateur de la cité égyptienne d’Héliopolis, et l'oncle de M. Marcel-Henri Jaspar, député libéral de Bruxelles et ancien ministre des Transports.


(Extrait de La Libre Belgique, du 16 février 1939)

M. Henri-Jaspar, ministre d’Etat, est mort mercredi après-midi. M. Jaspar, qui souffrait d'un ulcère à l'estomac, avait dû être transporté d'urgence pendant la nuit de mardi à mercredi dans une clinique pour y subir une intervention chirurgicale.

Tous les soins qui lui furent prodigués furent inutiles et le malade succombait mercredi après-midi, à 16 h. 55.

Mercredi matin le Roi s'était rendu au chevet de l'ancien premier ministre. L'après-midi l'illustre malade avait reçu la visite de Mgr Micara à qui il s’était confessé. L'état de M. Jaspar ayant brusquement empiré, le nonce apostolique fut rappelé et administra les Sacrements au malade.

M. Henri Jaspar, vient de mourir, tombé subitement après les deux journées qu'il avait passées. en vains efforts, à chercher à constituer un cabinet. On l'avait revu ainsi, sur le terrain politique où il avait livré tant de combats passionnés, dépensé une énergie peu commune, déployé un si exceptionnel talent, on l'avait revu après une absence longue et volontaire. Il était resté alerte, le pas vif, le ton clair et incisif. Dans les milieux politiques il revenait tel qu'il était parti : Il n'avait pas changé. Et tout à coup, on apprend avec stupeur qu'il est frappé à mort...

Né à Schaerbeek en 1870, fils d'un honorable et laborieux artisan, il fit à l'Athénée et puis à l'Université de Bruxelles de brillantes études. Avocat très jeune, il se rallie à la « Justice sociale », mais le barreau où il se fit vite une très belle situation, le retient davantage que la politique. Il plaide dans de grandes affaires civiles et notamment pour des filles du Roi Léopold II, du vivant de leur père avec qui elles sont en désaccord ; à la liquidation de la succession du grand roi ensuite.

Jusqu'à la guerre, Henri Jaspar n'est connu vraiment que dans le monde du barreau. Mais il y prend une place en vue, de suite. C'est un grand avocat d'affaires, un civiliste de premier plan dont la notoriété s'affirme.

Vint la guerre. Avec MM. Théodor et Botson, tous deux bâtonniers, il dirige les protestations du barreau contre les violations allemandes des droits des citoyens. Arrêté plusieurs fois, il est menacé de déportation. Il poursuit malgré tout son œuvre patriotique, crée des œuvres. il intervient en faveur des déportés.

Pendant les hostilités. il joue un rôle important au Comité National de Secours et d'Alimentation où il organise les œuvres de l'Enfance qui par ses secours ont sauvé tant de petits.

Très lié avec Emile Franqui. P.-E. Janson. Delacroix et d'autres qui, en dehors de leurs tâches bienfaisantes s'occupent aussi de l'avenir du pays et de préparer le retour du gouvernement légitime, M. Jaspar participa aux préparatifs de l’établissement du Cabinet d'union sacrée que présida M. L. Delacroix. Il en fut, avec le portefeuille des Affaires économiques.

Pour le monde politique c'était plutôt un inconnu, sans opinion bien déclarée. M. Woeste l'interrogea à cet égard et ayant reçu du ministre des Affaires économiques l'assurance que ses sympathies politiques allaient à droite, il l'aida à assurer son élection à Liége sur la liste catholique aux élections de 1919.

Au remaniement ministériel suivant les élections, il passe à l'Intérieur. En 1920, il est ministre des Affaires étrangères jusqu'en 1924.

Il joua dans la politique extérieure un rôle considérable. Il participe, comme délégué de la Belgique, aux nombreuses conférences internationales des réparations où sans cesse il défendit pied à pied les Intérêts nationaux, cherchant à être l'arbitre entre la France et l'Angleterre dont les vues en ce qui concerne l'exécution des obligations de l'Allemagne, n'étaient plus communes.

Il avait dû, à son passage aux Affaires étrangères, établir et mettre au point nombre d'accords commerciaux. Le dernier qu'il eut défendre au Parlement réglait les rapports économiques franco-belges. Traité discutable sinon mauvais, au sentiment de la majorité de la Chambre, puisqu'elle renversa le ministère après des séances où M. Jaspar se défendit avec énergie. L'homme de combat, l'orateur puissant et habile s'était particulièrement révélé en cette circonstance.

Les élections qui suivirent, en 1929, ne furent pas bonnes. Le cabinet Poulet-Vandervelde, sans crédit dans l'opinion, alors qu'il disposait d'une grosse majorité parlementaire, reçut les coups de quelques leaders de l’opposition catholico-libérale. M. Jaspar dirigea la fraction de la droite qui s’inquiétait de la politique de ce cabinet dit démocratique. Ses interventions en 1926 dans les débats sur la politique financière de ce gouvernement aidèrent à précipiter la chute de ce cabinet qui avait amené le franc à peu et le désordre dans les finances publiques.

Au moment où le pays était au seuil de l’abîme, le roi Albert chargea M. Jaspar de former un cabinet d’union nationale. D’accord avec M. Franqui, M. Jaspar réalisera ce ministère où les socialistes furent contraints de participer à la réparation du mal que leur politique avait faite au pays. Le franc fut stabilisé, le budget restauré. mais au prix de lourds sacrifices fiscaux. d'une grande pénitence dont M. Franqui, à sa retraite de ce ministère, supplia, dans une lettre émouvante à M. Jaspar, qu'on en retirât les leçons. Quand l'ordre fut rétabli, il mobilisa, pour les besoins du budget, l'importante richesse que constituaient les chemins de fer, iI s'attacha au problème du rééquipement économique de la nation, il constitua la Commission des Grands Travaux qui décida, notamment, le creusement du Canal Albert, entre Liége et Anvers.

En suite d'un désaccord avec les socialistes, M. Jaspar s'en débarrassa et présida un cabinet catholico-libéral jusqu'à l'avènement du ministère Renkin.

Quand M. Theunis prit le pouvoir en 1930, il rentra aux Affaires étrangères. Puis vint le cabinet M. van Zeeland.

M. Jaspar, rentré dans les rangs parlementaires, combattit la politique financière de M. van Zeeland, dénonça dans un discours retentissant, les illusoires espérances de redressement budgétaire et financier qu'il offrait après une nouvelle dévaluation. On eut tort de ne pas le croire.

En 1935, il se sentit las de la vie politique telle qu'elle se manifestait. Il confiait volontiers sa déception de la décadence du régime, de l'inanité de l'éloquence et de la passion patriotique dans un milieu où la démagogie s'établit sans frein et sans souci de l'économique et des finances publiques. Il ne demanda plus à ses électeurs de Liége le renouvellement de son mandat ; il se retira. Place aux jeunes, disait-il, avec un sourire amer, puisqu'ils ont plus d'expérience que les vieux ! Voyez comme ils font des choses admirables...

Ces jeunes ont, en effet, si bien fait que le Roi rappela ce vieux serviteur avec qui il ne cessait d'être en contact, qu'il consultait beaucoup et dont il avait reçu, avant son avènement au trône, des leçons en droit constitutionnel. d'organisation administrative et des finances publiques. Le Roi lui avait demandé de former un ministère selon une formule nouvelle que M. Jaspar jugeait heureuse et propre à libérer le régime des abus des politiciens à l'endroit de l'Exécutif. On sait l'accueil que le monde politique fit à cette idée... M. Jaspar s'effaça, jugeant vain de persévérer.

Un grand serviteur du pays disparaît, un patriote ardent, passionné du bien public n'est plus. Il a pu, au cours d'une carrière politique qui débuta il a vingt ans seulement, d'une vie ministérielle très longue, commettre des erreurs. Ces erreurs tinrent parfois à des fléchissements du caractère, M. Jaspar pensant qu'à composer il atteindrait mieux le but qu'il visait.

Il était bon foncièrement, ses boutades et ses actes de nervosité n'étant qu'apparence. Il était généreux. Il était surtout profondément désintéressé. Nulle tache dans sa carrière politique. Il ne tira jamais de la politique un profit quelconque. Il quitta le ministère plutôt appauvri et ne désirant vivre que du fruit de son travail. « Je suis de l'école de Woeste », disait-il volontiers...

Il est mort pieusement, dans la foi catholique qui dans ces dernières années l'avait pénétré de sa beauté et de ses consolations.


(DE LICHTERVELDE L, Henri Jaspar, dans Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1961, t. 31, col. 480 et suivantes)

JASPAR (Henri), avocat et homme politique, né à Schaerbeek le 28 juillet 1870, décédé à Saint-Gilles-lez-Bruxelles le 15 février 1939.

Issu d'une famille modeste de la bourgeoisie de la capitale, Henri Jaspar dut faire son chemin par ses propres forces. Il fit ses études primaires à l'école communale de Schaerbeek, puis ses humanités à l'Athénée de Bruxelles. Ayant tiré au sort un « mauvais numéro », il fit son service militaire aux Chasseurs à pied de Tournai, ne voulant pas par principe se payer un remplaçant. Il fit ensuite ses études de Droit à l'Université de Bruxelles et entra comme stagiaire chez Maître Bonnevie, avocat de renom, d'un tempérament plein de feu et d'agressivité comme le sien.

Assidu chez son Patron qui ne craignait pas de le convoquer souvent dès six heures du matin, il prit part avec une joie intense à la vie et aux luttes du barreau. Il approfondit le Droit pénal, ce qui le mit en contact avec Jules Lejeune dont il devint le disciple fervent. Il se consacra à l'œuvre de la défense des enfants en justice qui anticipa sur la loi sur la protection de l'enfance de 1912 et sur l'Œuvre nationale de l'Enfance. Il se spécialisa dans le Droit maritime dont il dirigea pendant plusieurs années la Revue.

A 24 ans, Henri Jaspar était membre de la Commission du Jeune Barreau ; à 27 ans, il était désigné pour prononcer le discours de rentrée ; à 40 ans, il était président de ce groupement. Il retourna au barreau dans les intervalles entre ses charges ministérielles et lorsqu'il quitta la politique. Il ne voulut jamais d'autre gagne-pain. Il dut chaque fois se reconstituer une clientèle. En sortant du gouvernement, il refusa l'honneur du bâtonnat parce qu'il avait été trop longtemps, à son gré, éloigné du Palais, mais il accepta la présidence de la Fédération des Avocats. C'est à juste titre que son buste fut placé au Palais de Justice en 1946, parmi ceux des maîtres de la profession.

Il avait, chose étrange, fait sa trouée devant le grand public en plaidant en 1911, devant le tribunal de première instance de Bruxelles, le procès intenté à l'Etat par la princesse Louise, fille de Leopold II. Il y dépensa toute son ardeur. Qui aurait pu croire, alors, qu'il serait appelé plus tard à gérer l'empire que la Belgique doit au génie de son Roi et à prononcer, au nom du gouvernement, l'éloge du Souverain lors de l'inauguration de la statue équestre de la place du Trône ?

Henri Jaspar paraissait, dans sa jeunesse, plutôt orienté vers la Gauche. Il avait comme amis à l'Université Paul-Émile Janson, Louis Franck, Louis Wodon, Félicien Cattier qu'il retrouva plus tard dans la politique, ainsi que Paul de Reul et Jules Bordet. Il fréquentait Emile Vandervelde, mais ne se lia jamais avec lui. Cependant ses intimes le considéraient comme un homme de Droite. N'avait-il pas, à l'Athénée, tenté un jour de justifier la Saint-Barthélémy ? On le traitait en riant de « clérical »,ce qu'il ne fut jamais.

A la vérité, en se plaçant sur un plan très supérieur à la politique, on doit dire qu'Henri Jaspar, même quand il ne pratiquait pas encore, avait une âme naturellement religieuse. Le matérialisme lui faisait horreur. Paul-Émile Janson a pu dire de lui : « Il revendiquait avec crânerie le droit de croire et de soutenir que la foi religieuse, sa culture, sa diffusion, constituent un élément essentiel de la civilisation et du développement individuel ». Mais il resta longtemps à la porte du temple, dans une attitude respectueuse, jusqu'au jour lointain où l'expérience de la vie, de grandes douleurs - son fils aîné Paul mourut en 1920 des suites de la guerre - et de délicates instances lui firent accomplir le pas décisif. En politique il n'était pas nettement classé avant 1918. Il aspirait à un ordre social fondé sur la tradition belge, mais épuré par l'entr'aide la plus généreuse. Il avait le besoin de persuader, de diriger, de commander. Il avait, sans le savoir encore, le sens de l’Etat. M. Woeste, qui l'avait deviné, lui fit un jour des avances ; mais il était beaucoup trop indépendant pour se mettre sous la houlette d'un chef de parti, surtout de celui-là. C'est pourquoi il y eut de la surprise quand il entra dans le ministère Delacroix au titre de représentant de l'opinion catholique. On s'était jadis mépris de la même façon sur Auguste Beernaert qui devint, lui aussi, leader du même parti et une de ses gloires.

C'est pendant l'occupation du pays, en 1914-1918, qu'Henri Jaspar fut orienté vers la défense et la poursuite des intérêts généraux du pays, voie d'accès la plus noble à la vie publique. Il fut mêlé aux protestations du barreau formulées par le bâtonnier Theodor contre toutes les violations du Droit commises par l'envahisseur. Son ami Félicien Cattier le mit en rapport avec Francqui, le grand animateur du Comité national de Ravitaillement, sorte de gouvernement de fait qui s'était constitué à l'intérieur pour assurer la distribution des vivres importés sous pavillon neutre grâce aux fonds fournis par le Gouvernement belge exilé. Francqui apprécia les hautes capacités d'Henri Jaspar. Tout le monde aspirait, non sans illusions, à de grands changements dans la politique après la libération. On cherchait des hommes nouveaux, libérés de certaines consignes. C'était là une occasion unique pour un homme de sa taille, animé de la noble ambition de servir, et il n'était pas homme à la manquer.

C'est ainsi qu'il entra dans le cabinet formé par le roi Albert à Lophem avant son entrée à Bruxelles. Il retrouva au Ministère des Affaires économiques qu'il mit définitivement sur pied, son ami Louis Wodon et il se fit la main aux affaires politiques. Député de Liège en 1919 sans sollicitation de sa part, il apparaît dès 1920 comme une des fortes têtes du gouvernement. Au Département des Affaires étrangères qu'il géra pendant trois ans et demi, il donna bientôt sa pleine mesure.

Pour un homme de sa trempe, de son savoir, de son patriotisme, ce fut une grande satisfaction morale que de délaisser la bataille des intérêts privés pour se vouer, après les souffrances de la guerre et l'exaltation de la victoire, à la haute tâche de guide responsable de la politique étrangère de la Belgique.

Débarrassée de son statut de neutralité permanente, elle entendait jouer un rôle dans la politique occidentale. Henri Jaspar continua l'œuvre de Paul Hymans en plaidant sa cause dans les conférences internationales ayant pour objet l'application pratique du Traité de Versailles ; il rechercha pour elle la sécurité par l'entente de la France et de l'Angleterre ; il défendit son droit aux réparations toujours contestées et réduites. Le citoyen du pays occupé, tant de fois brimé et humilié, montait à l'échelon des vedettes internationales des conférences de Gênes et de Cannes.

Henri Jaspar, déjà entraîné au travail d'équipe, prit vigoureusement la direction du département qui lui avait été confié et conduisit d'une main ferme - et parfois rageuse s'il rencontrait de la résistance - les agents du corps diplomatique habitués à être menés moins rudement. Le contact de l'ennemi avait aiguisé son patriotisme ; il était conscient de l'immense prestige que valaient à la Belgique unie à son Roi la part qu'elle avait prise à la victoire et sa résistance à l'envahisseur. Il voulait que ce prestige fût un instrument d'action.

La notion de « puissances à intérêts limités » qui tendait à refouler les petits Etats hors des sphères dirigeantes des grandes affaires avait déjà coûté à la Belgique bien des déboires. Cette notion lui était odieuse. Henri Jaspar estimait que la Belgique devait faire partie du Conseil suprême interallié pour défendre ses intérêts directs et pour travailler à la pacification générale. Il sentait, il voyait que l'entente entre l'Angleterre et la France était le facteur principal de la sécurité de l'Occident. Il travailla sans relâche à la promouvoir, à la maintenir, à la consolider, s'efforçant de rapprocher les points de vue divergents de Lloyd George et de Poincaré. Avec une persévérance inlassable, il agit sans cesse en conciliateur. A Cannes, en 1922, il était parvenu à obtenir de lord Curzon la promesse d'un traité de garantie qui aurait doublé et dépouillé du venin qu'elle contenait, aux yeux de certains, la seule garantie française. Hélas, le traité n'eut pas de suite.

Dans la défense des droits de la Belgique, le juriste belge se montra un politique réaliste et avisé, négociant sans cesse suivant le précepte de Richelieu. Il servit maintes fois de conciliateur officieux entre ses grands partenaires. A la Conférence de Gênes, il fut, à un certain moment, seul à défendre contre les Russes le principe de la propriété privée et le respect des engagements souscrits. Sa vigueur, son entregent, ses manières enjouées mêlées de flambées de colère lui valurent très vite une très brillante position dans les réunions internationales. Il ne tomba jamais dans le juridisme sec et acariâtre de Poincaré qui rendit si difficile les relations entre la France et l'Angleterre et aboutit finalement, sans profit pour personne, aux abandons successifs qui firent disparaître sans contrepartie les principales garanties d'une paix durable.

Henri Jaspar devait monter plus haut encore.

Démissionnaire en 1924, à la suite du rejet par la Chambre d'un traité de commerce avec la France, il fut nommé Ministre d'Etat. Lors de la crise financière de 1926 qui entraîna la chute du cabinet Poullet-Vandervelde, le Roi qui avait appris à le bien connaître le chargea de former une sorte de gouvernement de salut public. Ayant pris pendant quelque mois son ami Francqui comme ministre sans portefeuille, il provoqua, après une dévaluation inévitable, un redressement spectaculaire des Finances publiques. Il sut maintenir l'union pendant plus d'un an pour en assurer le succès ; mais, les socialistes voulant combattre sa politique sur le plan électoral, il se passa d'eux et continua avec un gouvernement catholique-libéral.

Ministre des Colonies, Henri Jaspar s'attacha au développement du Congo. Par un trait qui souligne son extrême délicatesse, il vendit avant d'entrer en fonctions toutes les valeurs coloniales qu'il possédait. Ses initiatives furent nombreuses et répondaient bien souvent à des idées profondément mûries du roi Albert, surtout dans le domaine scientifique et humanitaire. Le Congo lui doit la création du Comité national du Kivu en 1928, celle de l'Institut royal colonial, le transfert à Anvers de l'École de médecine tropicale, la constitution du Fonds Reine Elisabeth d'assistance médicale aux indigènes ; il donna une vive impulsion à la réalisation d'un vaste programme d'élevage dans le Sud-Est. Son allant, sa confiance dans les « anciens », son langage toujours fier et même un peu cocardier lui valurent la sympathie profonde des milieux coloniaux. En même temps, il défendit les droits de la Belgique aux conférences de La Haye de 1929 et de 1930 qu'il présida et où figurèrent Briand et Stresemann. Il publia plus tard de précieux souvenirs sur ces réunions. Il prit une part en vue aux fêtes du Centenaire. Dans son uniforme de ministre, constellé de décorations, Henri Jaspar avait grand air et chaque fois qu'il prit la parole ce fut pour donner au pays des leçons de sagesse et d'énergie. Il fut avec éclat le Premier Ministre du Centenaire de l'Indépendance.

Mais après quatre années au pouvoir il était visiblement fatigué. On le trouvait trop autoritaire ; on ne voulait pas croire aux périls qu'il dénonçait. Jules Renkin le remplaça avec un ministère de « petites gens ».

Henri Jaspar revint au gouvernement en 1932 quand le comte de Broqueville lui demanda de se charger du portefeuille des Finances. Il le garda jusqu'en 1934, luttant par tous les moyens contre les conséquences de la crise. Il fut - avec quel regret - le chien de garde du budget. Il aimait à parler de son mauvais caractère. Il en donna mille preuves à ses collègues en pratiquant une politique de sévères restrictions et de fiscalité renforcée. Cette besogne ingrate lui déplaisait, mais il l'accomplit intégralement, par devoir.

Il défendit la politique financière du gouvernement par des discours qui sont parmi ses meilleurs. Le Roi le soutenait et l'encourageait de son mieux, sachant quel sacrifice il faisait au pays en l'acceptant. Mais il n'était pas économiste et le recours à une fiscalité renforcée ne pouvait sauver la monnaie déjà compromise par des dilapidations antérieures et par la situation générale. Il retourna avec joie aux Affaires étrangères lors du remaniement du cabinet en juin 1934. A la chute du cabinet de Broqueville, au mois de novembre, le roi Leopold lui offrit encore une fois le pouvoir, mais il ne parvint pas à s'entourer des concours nécessaires.

Henri Jaspar assista avec méfiance à l'expérience van Zeeland. Il quitta le Parlement en 1936, non sans amertume, et plein d'inquiétudes sur l'avenir du pays et de ses institutions. Il reprit place au barreau.

Il ne sortit de sa retraite qu'en 1939, quand Leopold III le pria encore une fois de former un ministère. Il procéda aux consultations d'usage, malgré un état de santé précaire, mais dut constater que l'hostilité des socialistes contre sa personne ne lui permettrait pas de réussir.

Ce fut son suprême effort. Le lendemain, il dut entrer en clinique et subir une opération dangereuse. Le Roi vint le visiter. Le nonce apostolique, Mgr Micara, lui conféra les derniers sacrements. Il mourut le jour même, emporté par une embolie.

Henri Jaspar était doué d'une intelligence exceptionnellement vigoureuse et rapide. Il aimait la lutte sous toutes ses formes. Il avait le caractère ferme, l'esprit dominateur. Au premier abord, il paraissait tout hérissé, mais il avait le cœur bon et généreux, très ouvert à l'amitié. Il estimait ceux qui lui tenaient tête avec de bonnes raisons. Il était resté jusqu'à l'âge mûr, à tel point bouillant et primesautier qu'aux Affaires étrangères, son chef de cabinet, le vicomte Jacques Davignon, qu'il avait choisi parce que prudent et réfléchi, mettait parfois dans un tiroir les lettres qu'il avait dictées sous l'empire de la colère ou de l'indignation et les lui représentait le lendemain. Il les remaniait aussitôt.

Profondément dévoué à la chose publique, il lui sacrifia les plus fructueuses années de sa carrière d'avocat. Pour le désintéressement, il aimait à se dire de l'école de Woeste.

Sous son opulente chevelure devenue blanche très tôt, le teint rosé, les yeux d'un bleu très clair, sa physionomie était le plus souvent souriante. Le mécontentement, la contradiction la transformaient instantanément. Sa sensibilité était très vive ; il souffrait profondément des attaques qu'il subissait au Parlement et dans la presse qu'il lisait avidement. Venu tard à la politique, il ne put jamais s'habituer à voir ses intentions bafouées, sa probité mise en doute, son patriotisme suspecté.

Quand se déroula la campagne rexiste, des ennemis adressaient sous pli fermé, à sa femme alors mortellement atteinte et qu'il adorait, et à lui-même, des feuilles contenant les plus odieuses calomnies. Son équilibre moral en était troublé pendant plusieurs heures. Son éloquence était entraînante, elle perçait dans un entretien familier, à la table du conseil comme à la tribune. Il avait au plus haut point l'esprit de riposte.

Profondément attaché à la monarchie, il eut avec le roi Albert les relations les plus affectueuses. Le Roi appréciait la générosité de son caractère, son désintéressement, son esprit intensément national. « La Belgique, lui écrivit-il le 25 octobre 19233, possède un excellent ministre des Affaires étrangères et je ne puis assez vous dire combien j'apprécie votre politique active et sage qui sauvegarde notre souveraineté nationale et l'autonomie de nos intérêts permanents ». Il lui écrivait de Saint-Moritz, le 1e janvier 1928 : « La Belgique possède en vous un chef de gouvernement dont le grand talent et l'ardent patriotisme sont les plus sûrs garants d'une politique sage, ferme et progressive ». Ces liens vont en se renforçant. Le Roi lui écrivit après les fêtes du Centenaire, le 27 novembre 1930 : « J'attache un grand prix à vos sentiments en raison même de nos liens d'amitié si sincère, de la profonde estime que j'ai pour votre caractère et votre talent et de la reconnaissance que j'éprouve comme chef d'État et comme Belge pour les services' éminents que vous avez rendus au Pays ».

Il soutenait le Roi, il luttait contre le pessimisme qui l'obsédait parfois, il le couvrait toujours avec un dévouement absolu. Aussi quand Henri Jaspar quitta le pouvoir le 6 janvier 1931, le Roi lui adressa la lettre suivante qu'on ne peut lire sans émotion : « Au moment où je viens de signer l'arrêté par lequel j'accepte votre démission, il me tient particulièrement à cœur de vous dire mes très vifs regrets et mes sentiments de chaleureuse estime pour les grands services que vous avez rendus au pays dans des circonstances toujours difficiles et épineuses. On ne peut jamais oublier les maux qui menaçaient le pays au moment où vous avez pris la direction des affaires, et le rétablissement rapide et complet de la Belgique, objet d'étonnement pour les étrangers et les Belges eux-mêmes... Cher Ministre, je conserverai toujours un souvenir réconfortant de votre attitude à l'égard de la Monarchie et de moi-même. Quelle que soit la déchéance des institutions, les relations d'homme à homme peuvent conserver toute leur force et toute leur valeur morale au service du bien et des intérêts supérieurs de la Patrie. Toujours votre très affectionné, Albert ».

Un peu plus tard le Roi lui mandait : « A côté des nombreuses déconvenues de ma charge, j'ai quelquefois le bonheur de travailler avec des hommes qui sont les meilleurs du pays et, parmi ceux-ci, croyez que c'est avec vous que cette coopération de bonne volonté au service du pays a été la plus confiante et la plus complète ».

Il lui écrivait encore le 23 décembre 1932 : « Je suis touché des vœux que vous m'adressez à l'occasion de mon anniversaire d'avènement. Cette date ne me rappelle rien d'agréable, mais aujourd'hui elle me vaut un témoignage de chaleureuse sympathie de votre part, ce qui me cause un réel plaisir. Je vous en remercie beaucoup. Vous êtes un grand serviteur de l’Etat et j'éprouve autant d’estime pour votre talent que d'affection pour votre personne. »

Henri Jaspar, dont la carrière politique se situe tout entière entre les deux guerres, fut incontestablement la figure marquante de cette époque. Il montra les qualités les plus éminentes de l'homme d'Etat bien que son impulsivité lui fît parfois tort et le fît taxer d'intransigeance ; cependant il lui manqua toujours, dans le maniement des partis, cette dextérité qui ne s'acquiert que par un long apprentissage dans les assemblées délibératives. Il ne gagna jamais la confiance complète du groupe qu'il avait rejoint dans son âge mûr, et il en souffrit. Il eut le tort de dire et de croire qu'il pouvait résoudre le problème linguistique parce que ce problème, si on le comprend bien, ne comporte aucune solution définitive mais seulement des solutions d'attente épousant l'évolution sociale.

M. Spaak a dit de lui : « Il n'avait pas le sourire complice et je ne crois pas qu'il ait jamais frappé sur l'épaule d'un collègue. C'était un bourreau de travail. Il s'imposait par ses qualités de premier ordre. C'est un conseiller avisé et un debater redoutable ».

Mais Henri Jaspar a mérité d'être jugé sur un plan plus élevé encore que le Barreau et la Politique. Lui, qui avait parcouru une longue étape avant de trouver le havre où son âme s'épanouit en paix, avec ses chers souvenirs, celui de son jeune fils, Paul et de sa femme, sentait profondément que l'homme doit s'attacher à ce qui le dépasse. Il disait en 1938 à une manifestation organisée en son honneur par les catholiques bruxellois : « Je ne crois pas aux réformes de structure tant que notre âme ne sera pas réformée. Nous avons rétrogradé, nous avons sacrifié à d'illusoires progrès matériels sans précieuses conquêtes morales : notre fidélité à la parole donnée et à la signature des contrats, notre respect du travail et de l'effort. C'est ce recul qui avive cette odieuse lutte des classes que d'aucuns ont encore aujourd'hui l'aberration d'ériger en dogme. C'est elle, enfin, qui nous faisant redevenir païens, c'est-à-dire voluptueux et durs, excite les haines et propage la violence du verbe et des actes ».

Sa mort, à la veille du déclenchement de la deuxième guerre mondiale, priva la Belgique d'un serviteur qui aurait pu lui être d'un grand secours dans l'épreuve. Henri Jaspar succomba en mettant ses dernières forces au service du jeune roi qu'il avait instruit à la demande de son père, montrant qu'à ses yeux, l'accomplissement du devoir n'avait pas de limites.

L'opinion belge et l'opinion étrangère furent vivement impressionnées par les circonstances de cette disparition et rendirent des hommages unanimes à sa mémoire. Bon époux, bon père, bon citoyen, ce grand lutteur descendit dans la tombe entouré des témoignages unanimes de regret et de reconnaissance de son pays.