Accueil Séances Plénières Tables des matières Législation Biographies Documentation Note d’intention

Janson Paul-Emile (1872-1942)

Biographie

(Extrait des Annales parlementaires de Belgique. Chambre des représentants, séance du 22 septembre 1944. Eloge funèbre prononcé par le président de la Chambre des représentants, en hommage aux députés morts pendant le conflit mondial)

Au moment où nous pouvions déjà espérer que la victoire ouvrirait toutes les geôles de la terreur allemande, nous avons eu la douleur de perdre un ancien collègue particulièrement aimé, Paul-Emile Janson. Il avait accepté courageusement, comme membre du Gouvernement actuel, le défi que l'Allemagne nous avait apporté par des bombardements sauvages. Il soutint avec fermeté la décision de continuer la lutte, malgré la reddition à laquelle notre armée fut contrainte le 28 mai 1940, mais, en raison de son âge, il crut, après l'armistice de la France, pouvoir attendre la fin de la guerre à l'abri d'uns hospitalité douteuse. Sa grande honnêteté lui a donné des conseils trop confiants. Il fut douloureusement éprouvé depuis dans des membres très chers de sa famille et il tomba finalement lui-même dans les mains de la Gestapo qui, après l'avoir interné à Fresnes, l'a déporté en Allemagne, où il est mort au printemps de cette année, à Weimar. Les circonstances dans lesquelles Paul-Emile Janson fut ravi à notre affection rendent sa disparition plus pénible, mais nous avons bien des motifs pour regretter vivement sa mort.

Paul-Emile Janson était une de ces précieuses ressources auxquelles le pays pouvait toujours faire appel aux heures difficiles. Il fut un grand avocat, ancien bâtonnier du barreau de Bruxelles et un homme politique de réelle envergure. Il fut membre de notre Chambre, membre du Sénat, ministre de la défense nationale, ministre de la justice, premier ministre ; il honora ; toutes les fonctions auxquelles il fut appelé par sa hauts conscience et son magnifique talent. Sa parole avait une richesse exceptionnelle, son éloquence revêtait, avec une égale aisance, les accents de la grande indignation, le charme de la conférence artistique et la finesse d'un compliment délicat. Mais, avant tout, nous avons aimé en lui l'homme dans sa droiture et sa tolérance, l'homme public dans son dévouement à l'intérêt national et son désintéressement.

Durant l'occupation précédente, il iut vice-président du Comité de Secours du Hainaut et président du Comité de Protection des réfugiés français à Tournai. Durant sa présence au Parlement, il joua un rôle important dans toutes les grandes discussions juridiques, notamment celles relatives au projet de loi portant sur la législation en matière de compétences, sur la condamnation conditionnelle et la révision du Code civil. Il prit une part active aux débats concernant le régime de l'alcool, les loyers, le registre du commerce, la création d'un fonds spécial en faveur des mutilés et estropiés, etc. Janson était libéral d'opinion et de tradition, mais ses préoccupations patriotiques ne connaissaient pas de frontières partisanes; il était d'éducation bourgeois, mais il aimait les classes modestes comme s'il avait été un des leurs. Paul-Emile Janson est un honneur pour la grande famille politique à laquelle il appartient ; il a été un honneur pour le parlement et pour le pays.


(Extrait du Soir, du 15 octobre 1967)

Un mémorial a été inauguré à Buchenwald en homme à Paul-Emile Janson, ancien Premier ministre. Le 44.952 y mourut

(De notre envoyé spécial)

Weimar, 15 octobre.

En cette paisible matinée dominicale d'octobre. j'ai revu Buchenwald où, comme des milliers d’autres forçats. j'ai tiré à cloche-pied le lourd boulet de la malédiction. De Weimar, cité de Goethe où des gens autrefois nous exécraient, où fleurissent aujourd'hui sur les visages calmés des sourires de soie, j'ai refait, libre, le chemin de croix qui menait au Golgotha.

La « Route du sang », la « Blutstrasse » achemine les pèlerins sur la colline de l'Ettersberg où les anciens charniers sont devenus des pelouses d'honneur. Là se déploie le gigantesque Mémorial. le plus grand du monde, que quatre-vingt mille rescapés des géhennes nazies inaugurèrent en septembre 1958. en hommage a la glorieuse mémoire des dizaines de milliers de prisonniers politiques européens et russes ensevelis dans la terre sanglante de l'Ettersberg et qui périrent d’assassinats diversement perpétrés : la faim. les maladies de carence, la hache, la potence. la balle dans la nuque, la chambre à gaz... Le matériel de meurtre des SS ? tout un éventail…

Mais laissons dormir les morts. Des flammes éternelles, témoins de la paix, gardiennes sacrées, flambent dans les soucoupes d'étain qui somment les dix-huit stèles de l’ « Avenue des Nations », la première étant celle de notre pays dont le nom est gravé en deux langues : Belgique-België.

C’est là qu’en ce dimanche encore tiède, mais déjà violet d'automne, nous assistons à l'inauguration d’une plaque commémorative érigée à la grande mémoire de l'ancien bâtonnier, Paul-Emile Janson, professeur à l’U.L.B. et ministre du Roi au sein du gouvernement Pierlot, en 1940.

Du vieux et terrifiant Buchenwald. vaste plateau balayé en hiver par les cruels vents d'Est, il ne reste que le bâtiment d’entrée, jadis repaire des SS, les crématoires qui,

depuis le mois d'avril 1944, ont cessé d’exhaler la fumée des cendres humaines, la cantine des sicaires transformée en musée. et la grille d'entrée qu'ont franchie deux cent cinquante mille hommes (cinquante-six mille périrent au-delà encaqués dans des baraquements innommables) et qui s’orne toujours de la sentence : Jedem das seine : « A chacun son dû. »

Cette porte, après « l'accueil » de la soldatesque enragée et de ses chiens dressés pour les œuvres de haine, Paul-Emile Janson l'a franchie à son tour, comme ses amis Eugène Soudan et Vanderpoorten, un jour du mois de février 1944…

Et - dois-je imaginer ce que je vécus ? - je réalise l'escalade du drame lamentable, indicible que subit l'homme d’Etat qui, en violation du droit d'asile - Pétain régnant — fut ravi par la Gestapo (oui, il s’agissait bien d’un rapt) dans le Midi de la France et écroué à la prison de Fresnes d'abord, de Compiègne ensuite, pour se voir enfin jeter dans l'un des horribles convois - huit chevaux, quarante hommes - qui drainaient de jour et de nuit des cohortes de victimes malheureuses vers l'univers concentrationnaire de Buchenwald.

Ancien Premier ministre, neuf fois ministre, celui qui fut un maître incontesté du barreau fut ainsi traîné vers son tragique destin. Triangle rouge, affublé d’un « pyjama » de coutil rayé, les pieds chaussés d’une lamelle en bois ajusté par des fils de laiton, Paul-Emile Janson perdit son nom superbe. Dans les « cages à lapins » du petit camp, à la baraque 61 (le pauvre Soudan s’étiolait dans les grabats de la 63), il n’était plus que le 44 952, une ombre déjà...

A 4 h 30 du matin, l’aigle du barreau belge, comme ses compagnons de misère, s’arrachait aux cris d'un kapo à sa détestable paillasse, mais dans ses yeux encore flambaient l'intelligence cultivée ct le reflet de ce qu'il fut : tribun sans fausse modestie mais loyal, bienveillant, respectueux des convictions sincères et professant le mépris des préjugés.

Une nuit quelconque, un 3 mars, terrassé par une crise cardiaque, sans avoir tout à fait perdu ni son allure de patriarche ni sa barbiche un peu plus blanche, cet homme qui venait des cimes rendit son âme droite au Grand-Tout...

En cette matinée du dimanche 15 octobre 1967, à Buchenwald, la Belgique re connaissant a rendu les honneurs à Paul-Emile Jansol dont la grande vie fut intimement mêlée aux destinées de son pays. Paul-Emile Janson, Eugène Soudan : deux noms prestigieux, deux amis qui furent tous deux ministre, avocat, bâtonnier, professeur d'Université : deux existences exceptionnelles qui plaident encore toujours pour que les peuples mettent un terme aux discordes et renouent l'entente réalisée le jour de la victoire sur le nazisme.


(KURGAN-VAN HENTENRYK, JANSON, Paul-Emile, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2012, t. 11, , pp. 203-205)

JANSON, Paul-Émile, avocat et homme politique libéral, né à Bruxelles le 30 mai 1872, décédé à Buchenwald (Allemagne) le 3 mars 1944.

Fils de Paul Janson, avocat célèbre et figure de proue du libéralisme radical d’opposition, Paul-Émile Janson fait partie d’une famille très présente dans la vie politique au sein du parti socialiste de l’entre-deux-guerres. Il n’est autre que le frère aîné de Marie Spaak, première femme élue en 1921 au Sénat, et l’oncle de Paul-Henri Spaak avec lequel il siègera dans les gouvernements de la fin des années trente. Par son mariage en 1893 avec Léa Féron, dont naissent un fils et deux filles, il est gendre d’Émile Féron, fondateur de la Libre Pensée et du journal La Réforme, proche de Paul Janson.

Éduqué dans un milieu progressiste – sa mère Anna-Augustine Amoré a enseigné au Cours d’éducation d’Isabelle Gatti de Gamond – Paul-Émile Janson fait ses études secondaires à l’Athénée d’Ixelles, les termine à l’Athénée de Bruxelles où il se lie d’amitié avec Henri Jaspar. Ces liens avec ce futur homme fort de la droite catholique s’approfondissent sur les bancs de la faculté de Droit de l’Université libre de Bruxelles et la relation qu’ils entretiennent leur vie durant n’est pas sans influence sur son parcours politique ultérieur. Parcours d’ailleurs contrasté par rapport à celui d’un père très aimé, véritable tribun dont l’éloquence déchaînait les passions et dont l’action politique s’est exercée sans états d’âme contre son milieu. En effet, si Paul-Émile Janson se joint brièvement aux étudiants socialistes à l’université, il ne tarde pas à adhérer à l’aile radicale du parti libéral, mais se consacre en priorité, pendant une vingtaine d’années, à sa carrière d’avocat au barreau de Bruxelles où il se taille une haute réputation dans les affaires civiles. C’est ainsi qu’il participe avec Henri Jaspar à la défense des intérêts de la princesse Louise dans le célèbre procès de la succession de Léopold II, où son talent oratoire « séduisant », selon l’un de ses auditeurs, fait merveille.

L’entrée en politique est tardive, à une époque où Paul Hymans entreprend la réunification du parti libéral en déclin depuis la fin du XIXème siècle. Paradoxalement, en raison de ses attaches radicales, Paul-Émile Janson rencontre au départ des difficultés pour trouver une circonscription qui soutienne sa candidature au Parlement ; plus tard, son évolution vers un libéralisme modéré, favorable à des gouvernements d’union nationale, lui aliènera une partie de l’électorat libéral.

Élu pour la première fois à la Chambre en mai 1914 dans l’arrondissement de Tournai-Ath, il le représentera jusqu’en décembre 1935. Il décide alors de quitter la Chambre pour occuper un siège de sénateur coopté devenu vacant. Le recul des libéraux aux élections de 1936 met fin à sa présence au Parlement sans compromettre pour autant sa carrière ministérielle. Bien plus, il sera en 1937-1938 le seul homme politique libéral appelé à présider un gouvernement depuis Walthère Frère-Orban.

C’est pendant la Première Guerre mondiale que Paul-Émile Janson s’impose sur la scène politique, non pas comme un homme de pouvoir, mais comme un patriote fervent, un homme de dialogue, dont l’action politique est consacrée en priorité à la défense de l’union nationale. Vice-président du comité provincial du Hainaut du Comité national de secours et d’alimentation, il représente, avec le catholique Michel Levie et le socialiste Joseph Wauters, le gouvernement du Havre en Belgique occupée. Dans l’après-midi du 11 novembre 1918, jour de l’Armistice, il participe avec Gérard Cooreman et Édouard Anseele aux premiers entretiens politiques du roi Albert Ier à Lophem et collaborera activement à la formation du premier gouvernement d’union nationale présidé par Léon Delacroix.

Élu bâtonnier du barreau de Bruxelles en juillet 1919, il n’en poursuit pas moins sa carrière parlementaire. Il s’y distingue par ses talents d’orateur, par son indépendance et son rejet de l’esprit sectaire. Non seulement il se démarque des positions de nombreux libéraux sur le problème de l’alcool, l’enseignement et la question flamande, mais encore, devenu ministre, il se refuse de procéder à des nominations partisanes.

La démission du ministre de la Guerre, en février 1920, offre à Paul-Émile Janson l’occasion d’entrer au gouvernement. Suite au changement de nom du département, il sera le premier ministre de la « Défense nationale » dans le second gouvernement d’union nationale présidé par Léon Delacroix. Sa carrière ministérielle est brève, mais décisive dans la conclusion de l’accord militaire franco-belge dont la mise en œuvre fera l’objet de vives controverses et d’une vigoureuse opposition flamande. L’accord signé, Janson démissionne en septembre 1920 et retourne au barreau.

En décembre 1921, Georges Theunis lui propose le portefeuille de la Justice dans un cabinet de coalition catholique-libéral, mais il est contraint de retirer son offre sous la pression de la droite catholique qui redoute les sympathies socialistes de Janson. Celui-ci ne reviendra au gouvernement qu’en 1927, non sans s’être distingué au Parlement par son opposition à la politique financière du gouvernement démocrate-chrétien socialiste Poullet-Vandervelde. Son discours du 5 mai 1926, où il met en cause en termes incisifs la responsabilité de Prosper Poullet et du ministre des Finances Albert-Édouard Janssen, est resté célèbre pour l’apostrophe qu’il leur adresse : « Allez-vous en ! ».

De novembre 1927 à mai 1931, Janson détient le portefeuille de la Justice dans le cabinet catholique-libéral présidé par Henri Jaspar. Nommé ministre d’État, il est rappelé à la même fonction dans le gouvernement de Charles de Broqueville d’octobre 1932 à juin 1934. Janson déploie dans ces fonctions une activité législative intense, qu’il s’agisse de faire voter des projets en cours sous ses prédécesseurs ou d’initier de nouvelles mesures comme la première loi de défense sociale de 1930 dont il est le principal auteur ou le projet sur l’emploi des langues en justice. Très attentif à la qualité des nominations dans la magistrature, il traite lui-même les dossiers difficiles relatifs à l’expulsion des étrangers, avec une humanité que lui reconnaissent même ses adversaires politiques. Il n’en est pas pour autant épargné par les critiques au sein de son parti. En déclarant à la Chambre qu’il lui paraît impossible de remettre en question les subsides accordés à l’enseignement primaire libre, il suscite un véritable tollé et des débats houleux au Congrès du parti libéral. De sa fréquentation des libéraux flamands pendant son stage à Anvers dans le cabinet de Jan Van Rijswijck, Janson a acquis une compréhension du mouvement flamand qui le conduira à admettre, contrairement à ses amis politiques, la flamandisation de l’Université de Gand. Avec Paul Hymans, il est le seul libéral à s’opposer à l’abrogation de la loi Vandervelde qui interdit la vente d’alcool dans les débits de boisson. Opposé à la dévaluation du franc belge, il vote contre la constitution du gouvernement Van Zeeland au printemps 1935.

Avec l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération, dont son neveu Paul-Henri Spaak, et la victoire spectaculaire de Rex aux élections de mai 1936, Paul-Émile Janson quitte le Parlement et sa carrière politique semble terminée. Le climat chaotique consécutif aux élections et aux grèves de 1936, puis le triomphe électoral de Paul Van Zeeland sur Léon Degrelle, suivi de sa démission du gouvernement en octobre 1937 suite à l’affaire de la « cagnotte » à la Banque nationale, auront pour conséquence son retour au gouvernement. Au terme de laborieuses négociations, le roi Léopold III fait appel à Paul-Émile Janson, réputé pour ses talents de conciliateur et une honnêteté irréprochable qui le met à l’abri des attaques rexistes. En prenant la tête d’une coalition catholique-libérale-socialiste, le 23 novembre 1937, Janson est le seul libéral appelé à la fonction de Premier ministre depuis plus d’un demi-siècle. Il n’en bénéficie pas pour autant d’un soutien sans réserve de son parti. L’aggravation de la crise économique mondiale aura rapidement raison de son gouvernement ; les désaccords sur les mesures budgétaires et fiscales à prendre pour faire face à la recrudescence du chômage et la brutale détérioration des finances publiques le contraignent à la démission le 13 mai 1938. Mais ce bref épisode n’en est pas moins marqué par l’amorce d’une politique d’autonomie culturelle avec la création de deux conseils culturels consultatifs et le projet de créer des académies flamandes. En janvier 1939, Paul-Émile Janson revient brièvement au gouvernement en qualité de ministre des Affaires étrangères lors du remaniement du cabinet Spaak. Il fera ensuite partie des gouvernements présidés par Hubert Pierlot, comme ministre de la Justice ou comme ministre sans portefeuille.

Il occupe le département de la Justice lors de l’invasion allemande, le 10 mai 1940. Partisan de la politique d’indépendance adoptée par la Belgique en 1936, il œuvre pendant la « drôle de guerre » à la politique de neutralité prônée par Léopold III, non sans réagir à la politique trop personnelle menée par le roi. Il lui revient aussi de prévoir des mesures de sécurité qui feront l’objet de vives controverses. Exilé en France avec ses collègues, il choisit d’y rester et d’abandonner ses fonctions ministérielles lorsqu’il est décidé, au mois d’août 1940, de transférer le gouvernement à Londres pour continuer la lutte aux côtés des Alliés. Il s’établit à Nice où s’étaient réfugiées nombre de personnalités belges, dont Paul Hymans.

En 1943, il tente sans succès, avec son collègue socialiste Eugène Soudan, de gagner l’Angleterre par bateau. Revenus à Nice, tous deux sont arrêtés en octobre 1943, les Allemands occupant la ville après la défaite de l’Italie. Transférés à la prison de Fresnes, puis au camp de Compiègne, ils sont déportés à Buchenwald. Âgé de plus de soixante-dix ans, Paul-Émile Janson ne résiste pas à ces épreuves et meurt d’épuisement le 3 mars 1944.


Voir aussi : J. STENGERS, Paul-Émile Janson, dans Bulletin de la classe des Lettres et des Sciences morales et politiques. Académie royale de Belgique, 5e série, t. 59, 1973-6, p. 202-300