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Huysmans Camille (1871-1968)

Biographie

(Extrait du Soir, du 25 février 1968)

A peine trois mois avant de célébrer son 97ème anniversaire, le ministre d'Etat Camille Huysmans s'est brusquement éteint dimanche matin, peu après minuit, en son domicile de l'avenue de Belgique, à Anvers.

II y a deux ou trois jours, le bruit avait circulé que celui qui était le seul survivant de l'Internationale socialiste de 1905, dont il fut le secrétaire général, était sérieusement malade. La nouvelle fut cependant démentie par ses proches. Camille Huysmans était certes alité, comme cela lui arrivait de temps à autre, vu son grand âge. Encore fallait-ii qu'on l'oblige de garder la chambre, car il ne prétendait jamais arrêter de travailler. Il avait encore beaucoup à faire, comme il nous le disait encore récemment, après la publication de son étude sur Erasme.

Une fin de vie active

La veille, avant d’être frappé d’un petit malaise, il s'était installé comme d'habitude à sa table de travail installée dans la loggia du salon où il recevait des personnalités du monde entier. Entouré de ses dossiers, il travaillait à ses mémoires, à des œuvres littéraires qu'il avait en chantier, car cette figure de proue de la vie politique avait gardé l’esprit clair et actif, et menait de front plusieurs tâches à la fois.

« Je change de travail plusieurs fois par jour, pour me délasser », devait-il nous dire lors d'une dernière rencontre, Ses yeux bleus, qui étaient devenus gris acier avec l'âge, pétillaient malicieusement et il arborait le sourire sarcastique qui lui était propre. Il n'était d'ailleurs pas aisé de connaître les projets de Camille Huysmans. Il ne parlait jamais de l'avenir, mais au contraire il aimait s'étendre longuement sur le passé et commentait volontiers événements politiques nationaux ou internationaux au sujet desquels il avait des vues bien personnelles. D'ailleurs, ces derniers jours, il suivait toujours avec la même passion, qui lui était propre, les événements politiques qui ont conduit à la chute du gouvernement. Dans les milieux socialistes, on craignait encore, ces derniers jours, que Camille Huysmans ne se présentât une fois encore avec une liste séparée, comme il le fit lors des élections législatives de 1985. Cela coûta d'ailleurs au' P.S.B. un siège à la Chambre, la liste Huysmans ayant recueilli plus de vingt mille voix. L'homme d'Etat, qui avait eu pour seule ambition de fêter son centenaire au Parlement, avait-il encore l'intention de se représenter devant les électeurs ? Nous le saurons jamais.

Une fin brutale

Samedi soir, nous a dit Mme Huysmans, rien ne laissait prévoir une fin aussi brutale. Entouré de ses proches avec lesquels il s'entretenait, l'homme d'Etat se fit encore servir à boire. Peu avant minuit, son médecin, qui était venu lui rendre visite, constata que Camille Huysmans s'affaiblissait quelque peu. Mais le malade assura les siens qu'il se sentait bien, et il manifesta même l'intention de re reprendre son travail. Mais. un quart d'heure plus tard, il allait s'éteindre paisiblement, après avoir embrassé la main de son en un qui lui était familier. Il était minuit quinzeµ.


(Extrait du Soir, du 25 février 1968)

La carrière politique du ministre d’Etat

Camille Huysmans naquit à Bilsen, dans la province de Limbourg le 30 mai 1871.Il fit ses études primaires dans sa commune natale, puis fréquenta l'Athénée royal de Tongres.

Lorsqu'il fut en âge de fréquenter l'Université, c'est à Liège qu'il entreprit et réussit brillamment son doctorat en philologie germanique. A l'époque, nul enseignement universitaire n'était donné en langue flamande dans notre pays. Un des buts de la vie de Camille Huysmans serait de promouvoir l'enseignement dans la langue maternelle à tous les degrés. Camille Huysmans fut successivement professeur au Collège d'Ypres, à l'Athénée d'Ixelles, à l'Université du Travail de Charleroi, à l'Institut des Hautes Etudes de Bruxelles.

C'est par le journalisme que M. Huysmans entra dans la politique. Rompant avec le milieu petit bourgeois qui était le sien, il adhéra au parti socialiste et fréquenta ces intellectuels révolutionnaires qu'étaient, à la fin du siècle dernier, les Emile Vandervelde et les Jules Destrée. Il devint chroniqueur parlementaire et, dans ses comptes rendus, sut mettre tout l'esprit caustique qui était sien et demeurerait l'un des traits dominants de son caractère.

C'est avec un esprit d'ultra que Camille Huysmans se lança dans la bagarre électorale en 1908. Il fut élu conseiller communal de Bruxelles. En 1910. il devenait député socialiste.

Bien des traits de sa personnalité se heurtent par les prises de position souvent contrastées. Cet internationaliste convaincu adhéra au mouvement flamand. Patriote, il rencontra en pleine guerre, en 1917, les socialistes allemands à la IIème Internationale socialiste de Stockholm où l'on discuta des moyens d'arrêter les hostilités. Cette initiative, qui coïncida avec la période la plus dure, la plus déprimante du conflit, fut tort mal jugée. « L'Homme de Stockholm » fut accusé de défaitisme.

Après 1918, Camille Huysmans s'installa à Anvers, fut conseiller communal, échevin de l'instruction publique, tout en poursuivant ses activités journalistiques dans la Volksgazet. Camille Huysmans avait le tempérament d'un lutteur, et l'opinion publique était, pour lui, un adversaire qu'il bravait volontiers. Farouchement anticlérical, il fut néanmoins le premier socialiste à conclure une alliance avec les catholiques pour l'administration de la ville d'Anvers.

En devenant ministre de l'instruction publique en 1925, il crut que le moment était venu d'entreprendre les réformes de l'enseignement qu'il avait mûries. mais la brièveté de son passage au ministère l'empêcha de réaliser ses plans. Une autre tâche l'attendait : la présidence de la Chambre des représentants. II la remplit avec une habileté et une connaissance profonde du règlement qui se signalèrent notamment Iorg de la flambée rexiste. Pendant ce temps, et ce, depuis 1933, M. Huysmans exerce les fonctions de bourgmestre d'Anvers, veillant concurremment à développer le port, les industries, l'urbanisme et les beaux-arts.

En août 1946. M. Huysmans était appelé par le Prince Régent à former un gouvernement d'union nationale. De 1947 à 1949, il fut à nouveau ministre de l'instruction publique, puis se retrouva à la présidence de la Chambre. II n'abandonna ce poste qu'après les élections de 1958 et c'est de son siège de député qu'il continua à suivre de près la vie politique du pays. Le 24 mai 1960, l'éminent homme d'Etat était solennellement fêté à la Chambre, en même temps que M. Van Cauwelaert, à l'occasion de son jubilé parlementaire.

Le 25 mai 1961, C. Huysmans était l'objet d'une manifestation solennelle de la Chambre à l'occasion de ses nonante ans.

Les élections législatives de mai 1965 devaient marquer un douloureux tournant dans les relations existant entre M. Huysmans et le P.S.B. A nonante-quatre ans, celui que l'on a appelé « l'enfant terrible du parti socialiste » estimait qu'il pouvait encore se représenter comme candidat à la Chambre, tandis qu'au P.S.B. on était d'avis que cette candidature était inacceptable. Ce différend fit couler de l’encre et se solda par la présentation de M. Camille Huysmans comme candidat unique sur une liste socialiste à Anvers, ce qui entraîna son exclusion du P.S.B.

M. Huysmans ne devait pas être élu et ses apparitions en public se firent de plus en plus rares.

Toutes ces activité n’empêchèrent pas M. Huysmans d’être un voyageur infatigable : en 1947, il était délégué de la Belgique à l’Unesco, au Mexique ; en mars 1950, il visitait Israël : en août 1951, le Congo. Avril 1956 le voyait reprendre le chemin d’Israël, et juillet, celui du Congo. Enfin, en octobre de la même année, il se rendait en Chine populaire.

Camille Huysmans était l’auteur de nombreux ouvrages, tant politiques que littéraires.

Il était titulaire des plus hautes distinctions belges et étrangères.


(Extrait du Standaard, du 26 février 1968)

Camille Huysmans: een leven van tegenspraak

Met Camille Huysmans verdwijnt een staatsman, die leefde in het teken van de tegenspraak. Door sommigen werd hij verafgood, door anderen misprezen. Hij bekleedde alle mogelijke topfunkties van het openbare leven : hij was minister, Kamervoorzitter, premier en staatsminister. Ook op het internationale plan liet hij sporen na. Hij was politicus en syndikalist, letterkundige en redenaar. Op het hoogtepunt van zijn strijdjaren was hij een van de leiders der Vlaamse beweging en op het einde van zijn leven verdedigde hij opvattingen, die enkel door de franskiljonse bourgeoisie werden beaamd. Gedurende meer dan een halve eeuw beheerste hij het politieke toneel, maar zijn afscheid was een mislukking.

Camille Huysmans werd geboren op 26 mei 1871 te Bilzen (Limburg) in het huis van zijn grootvader. Zijn moeder, de bitterjonge Catharina Hansen, was niet gehuwd. De eveneens zeer jonge vader bleef officieel onbekend. Later zou Catharina Hansen met een andere man in het huwelijk treden, zodat haar zoontje een Huysmans werd.

De kinderjaren van de kleine Limburger werden verontrust door de schoolstrijd in het lager onderwijs. De regering voerde in 1879 het Iekenonderwijs in de gemeentescholen in, wat een zeer scherpe reaktie van katolieke zijde uitlokte. Bij het begin van het schooljaar 1879-80 was Camille de enige leerling in de gemeerteschool, die door de kerkelijke overheid als « de school van de duivel » in de ban was gedaan. Dit harde klimaat van haat en verdachtmakingen tekende de jongen.

Om het hem mogelijk te maken zijn eerste kommunie te doen, werd hij met Pasen 1882 naar het ateneum van Tongeren gestuurd.. Van 1887 tot 1891 studeerde hij Germaanse talen aan de Ecole Normale des Humanités te Luik en verwierf er het diploma van geaggregeerd leraar van het hoger middelbaar onderwijs. Nog als student sloot hij zich aan bij de Belgische Werkliedenpartij. In die jaren immers ontdekte hij de twee hoofdtema's die zijn verdere leven zouden beheersen : de kulturele achterstelling van het Vlaamse volk en de sociale nood van de kleine man.

Na tot doctor in de Germaanse filologie te zijn gepromoveerd op een tesis over « de duivel in de Middelnederlandse literatuur », ging Huysmans van 1893 tot 1895 lesteven aan het Collège de l'Union te leper, een inrichting voor vrijzinnigen. Daar werkte hij aan een studie over de plaatsnamen te Bilzen die in 1897 door de Vlaamse Akademie met goud zou worden bekroond.

Socialist

Op 5 december 1896 wordt hij aangesteld tot leraar Engels aan het ateneum te Elsene, maar reeds op 4 januari 1897 maakte de toenmalige minister van onderwijs een einde aan het interim. Huysmans heeft inderdaad enkele bijdragen over de arbeidersbeweging gepubliceerd in Le Peuple en dat wordt hem kwalijk genomen. Hij probeert redakteur te worden op de socialistische krant, maar vindt geen vakante funktie. Le petit Bleu, een liberaal dagblad, biedt hem een betrekking aan en Huysmans aanvaardt, omdat hij van de direktie in zijn vrije uren verder aan socialistische propaganda mag blijven doen. Hij werkt zich snel op in de syndikale en partijpolitieke aktie en in 1905 krijgt hij de eerste grote kans van zijn leven : hij wordt sekretaris van de Tweede Internationale, die haar zetel heeft in het Volkshuis te Brussel. Huysmans betreedt het internationale forum. Hij leert de leiders van de arbeiderspartijen kennen en geraakte vertrouwd met de enorme moeilijkheden van het opkomende socialisme, dat verscheurd wordt door ideologische tegenstellingen. Hij ontmoet Herman Gorter en Henriette Roland Holst in Nederland, Jean Jaurès in Frankrijk, Hjalmar Branting in Zweden, Bebel, Adler en Bauer in de Duitssprekende landen, Lenin en Trotski bij de marxistische emigranten. Zijn talenkennis en centrale positie maken het hem vaak mogelijk op te treden als bemiddelaar.

Hij vergeet intussen de Belgische politiek niet. In 1908 wordt hij gemeenteraadslid van Brussel en zal dat blijven tot 1921. In 1910 wordt hij socialistisch kamerlid van de hoofdstad.

Man van Stockholm

Het uitbreken van de eerste wereldoorlog verbrijzelt de pacifistische dromen van de Internationale. Huysmans organizeert de laatste vergadering waar Jaurès spreekt. 's Anderendaags wordt de Franse socialist vermoord.

Wanneer de Duitsers België binnenvallen, blijft Huysmans te Brussel. Hij ontmoet er de Duitse socialist Karl Liebknecht en toont hem de gewelddaden van de invallers. Hij krijgt de leiding van het Nationaal komitee voor hulp en voeding.

Omstreeks Kerstmis 1915 gaat Huysmans zich met zijn gezin vestigen in Den Haag, waar hij het bureau van de Tweede Internationale overbrengt. In België heeft zijn veroordeling van het Vlaamse aktivisme de Duitse overheid fel ontstemd.

Huysmans is immers ook uitgegroeid tot een biezonder vooraanstaand verdediger van de Vlaamse belangen. In het parlement heeft hij met Frans van Cauwelaert en Louis Franck (« de drie kraaiende hanen ») in de eerste jaren van de twintigste eeuw de leiding genomen van de strijd voor de vernederlandsing van de Gentse rijksuniversiteit. Hij is een onvermoeibaar, hartstochtelijk en sarkastisch redenaar, die de Franstalige bourgeoisie geselt en mede de basis legt van de latere taalwetgeving. Maar tijdens de oorlog weigert hij het aktivisme te steunen, zoals ook Frans van Cauwelaert daarvan afstand neemt.

In 1917 reist Huysmans als sekretaris van de Internationale naar Stockholm om een grote socialistische konferentie voor te bereiden, waar getracht zal worden de vrede te herstellen. Ook Duitse afgevaardigden nemen aan de besprekingen deel. De kontakten zullen niet direkt tot een resultaat leiden, al wordt het « jusqu'au boutisme in de twee vijandelijke kampen er wel door ondermijnd. Bij de gealIieerden neemt men het Huysmans echter eeer kwalijk, dat hij in volle oorlog aan eenzelfde tafel met Duitsers is gaan zitten. Men spuwt op « de man van Stockholm» en nog zeer lang na 1918 zal de patriottische bourgeoisie in België het hem niet vergeven. (De jongste jaren is uit historische dokumenten gebleken, dat de socialistische voorman naar Stockholm reisde, aangespoord door en met de volle goedkeuring van koning Albert, maar Huysmans zelf heeft daarover steeds gezwegen.)

Sinjoor

Na de oorlog staat Huysmans voor de keuze : naar Londen verhuizen, waar het sekretariaat van de Internationale voortaan gevestigd zal zijn, en breken met de Belgische politiek, of ontslag nemen als sekretaris. Hij kiest het laatste. Hij is inderdaad een beetje ambtsman. Hij is de internationale konferenties en de papieren arbeid op het sekretariaat beu. Hij verlangt naar wat hij later zal noeme n: praktische kleinarbeid. Die zal hij vinden te Antwerpen, als schepen van onderwijs.

Daarmee begint een nieuwe periode in zijn leven. Hij is in 1919 kamerlid voor Antwerpen en in 1921 gemeenteraadslid van stad. Nog datzelfde jaar wordt hij schepen. Hij zal het blijven tot in 1933 en de grondslag leggen van een duurzame schoolvrede met het katoliek onderwijs. De filoloog en letterkundige kan zich helemaal uitleven in zijn nieuwe arbeidsmilieu. Van 1925 tot 1927 is hij minister van onderwijs. De behartiging van de Nederlandse kultuur in Vlaanderen is niet de minste van zijn zorgen.

Terwijl hij te Antwerpen met burgemeester Frans van Cauwelaert (« het mystieke huwelijk ») de verzoening onder Vlamingen van verschillende wijsgerige strekking nastreeft, treedt hij te Brussel op als een radikaal flamingant. Het is de meest glorierijke periode in zijn leven.

In 1933 wordt hij burgemeester van Antwerpen. In 1936 kiest de Kamer van volksvertegenwoordigers hem tot voorzitter. Hij leidt de debatten met een groot gezag, dat gediend wordt door een vlijmscherpe ironie. Het zijn moeilijke jaren, want de rexistische fraktie eerbiedigt de parlementaire spelregels niet. Wanneer hij in 1937 een bezoek brengt aan de Spaanse republikein die tegen Franco vechten, wordt hij door de VNV-fraktie ter verantwoording geroepen, en verdedigt hij met brio op de Kamertribune zijn opvattingen.

Schaduwen

Met het uitbreken van de wereldoorlog in 1939 schuift een zwarte wolk over de politieke loopbaan van Huysmans. Bij de inval van de Duitsers verlaat hij zijn post van burgemeester en vlucht hij naar Londen. Te Antwerpen waar schepen Leo Delwaide de verantwoordelijkheid overneemt in zeer ondankbare omstandigheden en tot ieders tevredenheid, wordt de vlucht door de opinie streng veroordeeld. In Engeland neemt Huysmans opnieuw de leiding over van een Tweede Internationale die echter veel van haar pluimen heeft verloren. Hij schrijft in zijn vrije uren een studie over Jakob van Artevelde die hij « de heraut van de politiek van verstandhouding met Engeland » noemt. In Londen denkt hij ook na over de toekomst van België. De oude flamingant komt tot het besluit dat het taalprobleem moet worden opgelost door een veralgemeende tweetaligheid.

De bevrijding ziet hem terugkeren als burgemeester van Antwerpen, waar hij in de roes van de zege Churchill, maarschalk Montgomery, generaal De Gaulle en andere geallieerde leiders feestelijk ontvangt. Maar in 1946 wordt hij als burgemeester opgevolgd door Lode Craeybeckx.

De 74-jarige staatsman zou van een verdiende rust kunnen genieten. Hij wordt benoemd tot minister van state. Het is een stille wenk. Maar hij wil hem blijkbaar niet begrijpen. Kan hij geen rol meer spelen in Antwerpen, dan blijft er nog altijd de Wetstraat. Van 1946 tot 1947 Zit Huysmans gedurende zeven maanden een regering van socialisten, liberalen en kommunisten voor, die slechts één stem meerderheid heeft : de regering van de meeuw op één poot. Van 1947 tot 1949 is hij nogmaals minister van onderwijs. In 1954 wordt de 83-jarige voor de tweede maal voorzitter van de Kamer. Hij zetelt als een Olympiër. De agressiviteit is verdwenen. Zijn laatste giftige pijlen werden verschoten in de periode 1945-50, toen hij het biezonder op prinses Liliane had gemunt. Thans is hij de man die de verzoening en de verdraagzaamheid predikt. En ook een uiterst-links gericht pacifisme, dat hem reizen doet ondernemen naar de landen van het oostelijk blok en dat zijn vriendschap met de oude koningin Elizabeth nog verstevigt.

Verval

In 1958 wordt hij niet meer herkozen tot Kamervoorzitter. Toch houdt hij vast aan zijn parlementair mandaat. Hij is in 1957 diskreet hertrouwd te Bosvoorde en denkt niet aan afscheid nemen. In de Kamer komt hij nog enkele keren op de tribune om met zijn trage, zware stem non-conformistische woorden te spreken, meestal over de taalkwestie, die door de Vlaamse leden lichtjes verveeld worden aanhoord. Huysmans is geworden tot een graatmagere, patetische gestalte. Een man die de grote achting en bewondering van vriend en tegenstander dreigt te verspeIen door een eigenzinnig en verouderd optreden. In 1961 verzoekt de socialistische partij hem niet meer op te komen bij de verkiezingen. Hij weigert en komt terug als kamerlid voor Antwerpen. Toch zal hij nog maar heel zelden meer in de Kamer verschijnen. Hij breekt een been en reeds worden de « In Memoriams » in gereedheid gebracht. Maar de taaie staatsman komt de schok te boven.

Hij pocht : Ik wordt het eerste honderdjarige kamerlid ! In zijn ruim appartement aan de Belgiëlei schrijt hij onvermoeibaar brieven en artikelen. In 1965 deelt de socialistische partijleiding hem mee, dat hij geen kandidaat meer mag zijn voor de Kamer. Huysmans is woedend en komt op met een dissidente lijst. Zij haalt nog een tienduizend stemmen. Niet genoeg echter om de zetel te behouden. Dat is het einde van een 55-jarig mandaat en meteen ook van zijn politieke leven.

Huysmans bleef nog zovel dromen van een come-back, maar de vrienden wisten dat het vuur niet meer zou oplaaien. Wel hoopten zij het eeuwfeest te mogen vieren. Het heeft niet mogen zijn.


(Extrait du Peuple, du 26 février 1968)

Camille Huysmans est mort. Une carrière exceptionnelle.

Bilsen est une petite localité limbourgeoise de trois mille habitants sise au nord de Tongres. C'est là que naquit Camille Huysmans, le 26 mai 1871. La Belgique était alors gouvernée par le cabinet catholique de M. d'Anethan. En France, la Commune parisienne succombait sous les coups des Versaillais.

Venu au monde dans la maison de son grand-père, rue du Pont, l'enfant reçut les prénoms de Camille-Jan-Josef. Ses parents, commerçants, tenaient un magasin de confection qui existe toujours et où une plaque commémorative fut apposée en 1951.

Son grand-père maternel était géomètre du cadastre. Toute la famille appartenait à la bourgeoisie libérale, ce qui dans le Limbourg clérical de l'époque la classait à l'extrême gauche...

C'est grâce à cette influence familiale qu'il apprit le français dès ses toutes jeunes années. Un voisin français, M. Charles Delwaide, contribua à l'éveiller à la culture et à l'humanisme. Il possédait une grande bibliothèque et au salon, lors des réunions d'amis et de parents, on jouait de la musique, on discutait des questions politiques ou littéraires. Le petit Camille passa là des heures d'initiation aux joies de l'esprit.

* * *

Seul élève de l'école communale

Camille fit ses premières études à l'école communale de BilSen. Elles se déroulèrent sous le signe des luttes scolaires violentes qui, en Belgique, agitèrent les années 1880. Au point qu'il fut, à une certaine époque, l'unique élève de l'établissement !

Il échangea d'ailleurs des horions avec des garnements du camp opposé dans les bagarres que se livraient les gamins de l’endroit.

En 1881, dès sa dixième année, à l'occasion d'une réunion de famille. on posa au petit Camille une grave question :

- Que fera-t-on de toi plus tard, que veux-tu devenir ?

- Je serai député, dit-il.

Ce fut un éclat de rire général. Ce galopin, député !

Plus tard, lorsque le jeune Huysman fit ses premières armes dans la politique, on se souvint de la prophétie. Elle se réalisa on 1910 et les témoins de la scène de 1881 s'en rappelèrent avec émotion.

Les études de l’adolescent se poursuivirent : il fréquenta l'athénée royal de Tongres, puis l'Université de Liège - première promotion. Il reçoit là l'enseignement d Edmond Picard, un des maîtres du radicalisme avancé.

En 1891, il enlève le diplôme de professeur agrégé (docteur en philologie germanique) à l'Université de Liège, section de l’école normale supérieure.

Sa carrière débute donc dans l'enseignement : il est professeur au Collège d'Ypres où il occupe la chaire des langues modernes et professeur temporaire à l'Athénée d'Ixelles. Mais déjà, il était lancé dans la politique et… le journalisme.

Etre à la fois membre du corps enseignant et militant d'extrême gauche, c'était vraiment incompatible à l'époque. Le ministre clérical Schollaert lui donna à choisir. Sans hésiter, Camille opta pour la politique.

Ajoutons que cet antimilitariste avait eu de la chance. Il fut réformé pour sa « faiblesse de complexion » ! Ou bien craignait-on d'introduire un loup dans la bergerie ?

* * *

Journaliste socialiste dans des feuilles libérales.

De ses débuts dans le journalisme, il faut surtout retenir son passage au Petit Bleu où il devint rédacteur parlementaire vers 1895. Le Petit Bleu, comme son nom l'indique, était un journal libéral bon teint, fondé on 1894 par Gérard Harry. Mais Huysmans était déjà socialiste. Il défendait le socialisme contre d'autres rédacteurs du Petit Bleu, dont Adolphe Max, alors conseiller communal à Bruxelles.

C’est également à cette époque qu'il rencontre pour la première fois M. Franz Van CauweIaert, son futur grand adversaire - et allié - politique à l'occasion, en 1902, d'un congrès commémorant le six centième anniversaire de la bataille des Eperons d'or.

Aussi Huysmans ne demeure-t-il pas au Petit Bleu : Il passe à la Ré{orme fondé en 1884, et qui était alors sous l'égide de Paul Janson, l'organe du radicalisme progressiste - qui militait avec le P.O.B. pour le suffrage universel.

Parmi tant d'autres journalistes, Camille était alors un habitué du célèbre « Café du Compas », au coin des rues du Fossé aux Loups et Montagne aux Herbes Potagères. Son profil, déjà méphistophélique. y était bien connu, disent les vieux chroniqueurs.

Vers 1900, Huysmans milite activement dans le P.O.B. d'Anvers où il parle au nom du comité national du Parti Ouvrier.

Avec le père Anseele, il joue pendant longtemps le rôle d'éveilleur de de conscience du peuple flamand. Il participe au mouvement « nationaliste » flamand, mais lie ce mouvement à la lutte des classes. La bourgeoisie francophone se confond en effet avec l'ennemi patronal. C’est pour la libération du prolétariat flamand et pour la personnalité culturelle de la Flandre que lutte Huysmans.

Si on peut situer les débuts politiques d'Huysmans vers 1889, il ne s'ensuivit pas des succès foudroyants.

Avant d'être élu à Bruxelles, avant de « travailler » à Anvers, Huysmans fut un candidat malheureux dans son Limbourg natal.

Il se présenta à Tongres contre Helleputte et plus tard à Alost contre Charles Woeste. Candidature d'honneur et de principe qui affirmaient déjà la présence socialiste contre de puissants adversaires cléricaux.

Le vieux Woeste, Huysmans le retrouva plus tard à la Chambre, où il eut le don de l'exaspérer plus d'une fois.

Enfin, il professe dans les écoles ouvrières supérieures et, notamment, il participe à l'expérience de l'Université nouvelle de Bruxelles.

Vers 1900, Huysmans avait acheté une petite maison à Bruxelles, rue de la Besace. Il fut mêlé de très près au travail de pénétration syndicale qui s'effectuait

alors et aux origines de la Commission syndicale (ancêtre de la F.G.T.B.). C'était dans l'immeuble de la rue de Bavière qui, à cette époque, fut le centre de L'activité des pionniers du syndicalisme à Bruxelles et dans le pays.

* * *

Un révolutionnaire international

Lors de ses congrès de Paris et d'Amsterdam, l'Internationale socialiste s'était préoccupée de doter le mouvement ouvrier d'une organisation centrale permanente. Ce fut le « Bureau socialiste international » dont Camille devint le secrétaire le 1er février 1905. II le restera jusqu'en 1922.

Le « Bureau » fut installé d'une manière permanente le 1er mars 1906. à Bruxelles. Comme secrétaire de l'Internationale, Huysmans avait son local à la Maison du Peuple. Ses maigres émoluments à ce poste suffisaient à peine à couvrir ses frais de timbres. C'était l'époque héroïque... En fait, il gagnait sa vie dans le journalisme.

En 1905, il entreprit un périple européen qui le conduisit notamment en Russie. C'est de cette époque que datent ses contacts avec les révolutionnaires russes dont plusieurs, comme Trotsky,

séjournèrent à Bruxelles. Il faut lire aussi cette lettre de Rosa Luxembourg dans laquelle elle parle d'Huysmans qu'elle avait rencontré au congrès de Copenhague.

C'est en 1906 que se situe la fameuse histoire des armes achetées par les Bolcheviks six cent mille franc-or (fruit d'une expropriation en Géorgie) à une firme liégeoise, Camille servant d 'intermédiaire.

Ces armes furent transportées via Gand et Terneuzen vers la Finlande.

Une perquisition policière eut lieu chez le secrétaire de l'Internationale, mais la facture passa sous le nez des agents...

De cette période romantique, retenons la célèbre photo des quarante-cinq délégués à l'Internationale, dont Huysmans fut longtemps l'unique survivant.

* * *

Député de Bruxelles à 39 ans.

A Bruxelles. Huysmans gravissait les échelons de sa carrière politique et devenait mandataire de la Nation. Suppléant à la Chambre depuis les élections de 1906, il devint entre-temps conseiller communal de Bruxelles, le 1er janvier 1908. Quelques semaines plus tard, il prononce un remarquable exposé sur « la plus-value immobilière dans les communes belges » - question soulevée par les citoyens Lafontaine, Hubert, Solau et Huysmans. En 1908 aussi. on le retrouve président du Comité scolaire de la ville de Bruxelles.

Avec les élections du 22 mai 1910 enfin, Camille Huysmans entre au Parlement. Il faut relire son portrait et sa biographie dans

Le Peuple du 24 mai 1910. Prenant place parmi les députés socialistes de la Chambre en 1910, le nouvel élu devait y déployer une vive activité parlementaire axée sur la défense de la classe ouvrière. Jusqu'en 1914, Huysmans dépose une série de propositions de loi, réglant le paiement des salaires ouvriers, sur le travail dans la boulangerie et les pâtisseries, sur la réglementation des industries à domicile, sur les pensions de vieillesse et d'invalidité.

* * *

L'effondrement de 1914.

Mil neuf cent quatorze approchait, et chaque congrès de l'Internationale était dominé par question de la guerre. II devenait de plus en plus évident que le mouvement ouvrier international ne saurait pas empêcher celle-ci. Comme secrétaire du B.S.I., Huysmans était mêlé à ces graves événements internationaux. Lors de l'incident de la « Panther en juillet 1911, Huysmans envoya une note aux partis en présence, en vue de déterminer une attitude commune. mais entre-temps, toute suite grave avait été évitée entre la France et l'Allemagne.

Vient juillet 1914, la mort de Jaurès, les mobilisations successives.

Avec Henri De Man, Huysmans rencontre le social-démocrate Muller, le 31 juillet, à Bruxelles. Ils se leurraient encore sur les possibilités pour le socialisme de donner un coup de frein décisif. Muller prit son train pour l'Allemagne - le dernier. Quelques heures plus tard, les sociaux-démocrates allemands votaient comme un seul homme les crédits à la guerre. Les socialistes belges et français entraient dans les gouvernements d'union sacrée. C'était l'effondrement de toutes les espérances, la guerre entre les peuples.

Aux funérailles de Jaurès, Huysmans représente l'Internationale. II y prononce un émouvant discours d'homme qui se refuse à désespérer.

* * *

L'homme de Stockholm.

Non voué à des responsabilités gouvernementales, Huysmans fut de ceux qui s'accrochèrent le plus vite aux espoirs d'une paix à retrouver. Il avait conscience de la faillite de l'Internationale. Il comprenait aussi que la guerre ne résoudrait pas les problèmes, comme beaucoup le croyaient, et que la victoire de l'Allemagne n'instaurerait pas le règne universel de la démocratie...

C'est ainsi qu'il se voua à ces tâches pacifistes qui lui furent tant reprochées. En 1915, il est délégué de l'administration communale de Bruxelles dans les camps d'internement de Hollande. Il y fonde même une Université du Travail. Fin 1916, il est membre du Comité officiel belge pour la Hollande (secours aux réfugiés).

En 1917, se place le fameux épisode de Stockholm. Les éléments neutres et les mouvements pacifistes au sein de l'Internationale avaient appuyé et obtenu la convocation d'une conférence socialiste destinée à chercher les moyens de rétablir la paix. Du côté des Alliés, aussi bien Lloyd Georges que le roi Albert admettaient l'intérêt de procéder à des sondages discret, d'une manière non officielle naturellement.

Alors qu'il s'apprête à prendre le chemin de la conférence socialiste de la paix, à Stockholm, une violente polémique oppose Huysmans à Louis Piérard, qui publie dans L'Echo Belge ses virulentes « Lettres à Camille », dans lesquelles il lui reproche de favoriser la cause allemande par son pacifisme (L'Echo Belge, 26-27 août 1917.)

Le voyage de Stockholm s'accomplit dans des conditions étonnantes : sur un bateau hollandais effectuant la contrebande du charbon, le secrétaire de l'Internationale, déguisé en matelot, se faufila avec le navire entre la flotte anglaise et la flotte allemande.

L'Histoire, hélas, devait démontrer que la défaite austro-allemande n'allait nullement être le prélude d'une paix éternelle. Huysmans voyait clairement que les causes profondes de la guerre découlent du régime capitaliste lui-même.

Les événements, du reste, dépassèrent vite la conférence de Stockholm et la révolution russe modifia complètement l'échiquier européen. Repoussée sur le front occidental, minée la propagande socialiste révolutionnaire, l'armée allemande s'effondra en novembre 1918.

Son attitude « coupable » valut à Camille Huysmans, après la guerre, d'être agoni d'injures par la bourgeoisie belge. Il fit face avec aplomb aux attaques et aux calomnies des super-patriotes. II dut cependant, le 18 décembre 1918, comparaître devant le Conseil général du P.O.B., qui, cédant à l'atmosphère ambiante, lui infligea un blâme, malgré sa défense énergique, axée sur la primauté des intérêts du socialisme international.

En cette période de passions on ne pouvait même pas faire état de l'approbation du roi Albert et de Lloyd George à l'endroit de la réunion de Stockholm et d'un contact avec « ceux d'en face » pour explorer les possibilités de paix négociée. Comme toujours en ces circonstances, les propagandes officielles et l'hostilité des « jusqu'au-boutistes » interdisaient naturellement d'en parler. Seule l'Histoire peut rendre un jugement plus serein.

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Huysmans s'établit à Anvers et redevient député.

Cette tempête n'interrompit pas la carrière politique d'Huysmans et ne la confina même sur le terrain communal, bien qu'à ce moment débute sa « période anversoise. »

On manquait de socialistes à Anvers : Huysmans s'éloigna de l'orage qui sévissait contre lui à Bruxelles pour se fixer dans la métropole qui devait le renvoyer à la première à la Chambre : Huysmans redevenait député, pour Anvers, le 16 novembre 1918.

Mais les affaires de la métropole retinrent désormais toute son attention et une grande partie de son temps. Le 24 avril 1921. il devint conseiller communal et le 22 juillet, échevin de l'instruction publique dans une constellation socialiste-catholique qui fit sensation à l'époque. C'était le début du « mariage mystique » avec M. Franz Van Cctuwelaert. Traditionnellement, il n'y eut de question scolaire à Anvers.

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Le spécialiste de l'enseignement

Les affaires communales n'empêchèrent pas Huysmans de déployer une activité redoublée à la Chambre. Déjà il avait été rapporteur du projet d'admission des femmes à l'électorat communal (loi du 15 avril 1920). En 1920 également, il fut rapporteur du projet sur les pensions de vieillesse. La même année, « l’homme de Stockholm » était membre de la commission mixte chargée d'étudier le problème de la durée du temps de service (les socialistes réclamaient les six mois). En 1921, il effectua un rapport sur la question du référendum dans le droit public. Il fut enfin l’auteur, en 1921, de la proposition de loi sur l'obligation scolaire. Au gouvernement, les socialistes accomplissaient alors une œuvre importante de transformation sociale.

En 1921-22, Huysmans interpelle le gouvernement sur la question brûlante d'une université flamande. Le peuple flamand s'est éveillé depuis longtemps à la conscience culturelle et il revendique le droit à l'enseignement dans sa propre langue. C'en est fini du règne d'une bourgeoisie francophone qui utilise la langue comme une barrière de classe. Huysmans est à la pointe de ce combat égalitaire.

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Ministre des Sciences et des Arts

En 1922-23, il se signale encore à l'attention par des interpellations sur la politique scolaire du gouvernement des droites. Enfin c'est Huysmans qui, en mars 1924, renverse le cabinet Jaspar en l'interpelant sur la question de l'union économique avec la France.

De plus en plus les problèmes de l'enseignement, Huysmans arrive en juin 1925 à la première étape de sa carrière ministérielle. II devient ministre des Sciences et des arts (on ne disait encore : de l'Instruction publique), dans le gouvernement Poullet-Vandervelde qui, après une longue crise politique, prend le relais des cabinets catholiques-libéraux de Theunis et Van de Vyvere.

Huysmans est ministre des Sciences et des arts du 17 juin 1925 au 22 novembre 1927. Il poursuit la politique de démocratisation entreprise par son prédécesseur Jules Destrée en 1920-21 : égalité linguistique, développement de l'enseignement officiel, création d'écoles et d'athénées, formation professionnelle du personnel enseignant, de sa situation matérielle, etc.

On rapporte à cette époque l'anecdote suivante, tenue pour authentique : Huysmans prit à un journaliste pour solliciter de lui et de son journal ce service : démolir un projet de loi déposé par… le ministre des Sciences et des arts.

« C'est le seul moyen, expliqua-t-il, pour que ce calamiteux projet ne passe pas. » Le directeur de la gazette, ajoute-t-on, accepta après un moment de perplexité. Quant à l'article, il fut finalement rédigé par Huysmans lui-même I Voilà bien un cas précis d'indépendance ministérielle, où la main gauche ignore ce que fait la main droite...

En 1927, le cabinet Poullet-Vandervelde tombait à la suite d'une véritable machination des banques.

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La conquête d'Anvers

Dans l'opposition, Huysmans reprend sa coutumière vigilance. II interpelle au sujet de l'université de Gand en 1929-30. Vers cette

époque, il pousse au fameux « compromis des Belges », qu'adopte également Jules Destrée. Pour les socialistes belges, la querelle linguistique est un faux problème.

En 1930, il dépose une proposition de loi sur l'emploi des langues dans l'enseignement. En 1931, il est rapporteur du projet instituant un fonds national de la littérature.

Les années sombres sont venues, avec la dépression économique et la crise. Les conflits sociaux s'exacerbent. A la suite d'une poussée socialiste à Anvers, aux élections communales, Huysmans accède à la charge mayorale. M. Van Cauwelaert s'en va et les socialistes détiennent cinq échevinats sur huit. Devenu bourgmestre d'Anvers le 3 décembre 1932, il le restera jusqu'en 1946 toujours dans le cadre de m'alliance catholique-socialiste.

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Un président à poigne

Après les événements de 1933-36 et la campagne pour le Plan du Travail (à l'égard de De Man lui- même, Huysmans manifeste une méfiance que la suite des événements devait bien justifier), les élections de 1936 modifient du tout au tout la conjoncture politique. Les socialistes entrent au gouvernement. L'idéalisme des jeunes connaît d'ailleurs une dure déception. Le parti ouvrier revendique la présidence de la Chambre, à laquelle il a droit. Le 23 juin 1936, Camille Huysmans accède à cette haute fonction s'il en est. Il a soixante-cinq mais sa carrière va seulement commencer à devenir extraordinaire, l'âge aidant. Ce président de la Chambre va faire preuve d'une habileté et d'un dynamisme remarquables.

La Chambre qu'il doit diriger est peu maniable : à l'extrême droite s'agitent 21 députés rexistes et 17 V.N.V. Un jour de juillet 1937, une interpellation rexiste doit avoir lieu à 14 heures. Annoncée à grand fracas, elle porte sur un scandale financier. Mais l'interpellateur, retenu pour quelque raison personnelle, arrive à 14 h. 10. Trop tard ! le règlement à la lettre, Huysmans l'a rayé de l'ordre du jour, à la grande colère des fascistes.

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Une nouvelle « incartade »

Ce président de la Chambre demeure le non-conformiste de toujours. En 1937, en pleine guerre civile espagnole, il se rend à Madrid et va visiter le camp républicain. Grand tollé dans la presse bourgeoise, où les partisans de la lâche politique de no- intervention, qui prépare la domination du Reich sur l'Europe, ne peuvent admettre que le président de la Chambre belge se soit « engagé » en faveur du gouvernement légal de e la République espagnole !

Le Pourquoi Pas ? se déchaîne contre l'homme de Stockholm, qui n'aura plus qu'à laisser passer la tempête comme d'habitude. Une interpellation de Pierre Dave à la Chambre tourna court.

En 1938, après la mort de Vandervelde, Huysmans devient président de l'Internationale. En avril 1939, après les élections, il quitte le fauteuil de président de la Chambre, qu'il laisse à M. Van Cauwelaert. son éternel prédécesseur ou successeur.

Surgit la tornade de 1940. Huysmans va présider à Londres l'Office parlementaire, avec l'accord unanime. Il vit la vie et le travail des « Londoniens » si violemment attaqués par après les agents du léopoldisme et les ennemis du parlementarisme.

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Le gouvernement de la mouette

Les Allemands chassés du territoire, le monde politique belge revient en place et l'œuvre de reconstruction est entreprise. Vieux « sage » du régime, Huysmans est nommé par le Régent ministre d'Etat le 2 septembre 1945.

Le 3 août 1946, après la chute du premier gouvernement Van Acker et une crise ministérielle de 24 jours, Huysmans entreprend de présider ce célèbre « gouvernement de la mouette » qui, avec une voix de majorité au Sénat, se maintiendra « sur une patte » da 3 août 1946 au 20 mars 1947.

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Démêlés avec le P.S.C.

Dans le cabinet Spaak-Eyskens qui lui succède, il retourne à sa spécialité et est titulaire du portefeuille de l'instruction publique (20 mars 1949- 11 août 1949). Il réalisa une œuvre peu spectaculaire mais combien efficace, en faveur de l'enseignement officiel, créant de multiples écoles, des athénées, etc.

Il fut de ceux dont les sages avis ne furent écoutés dans la « question royale. » La droite léopoldiste, aveuglée par la passion, courut à l'épreuve de force, qui tourna à sa confusion.

Aussitôt après l'abdication, se mit à sévir le calamiteux cabinet Pholien, qui doubla si inutilement le temps de service militaire, qui institua aussi le délit d'opinion pour les fonctionnaires. On vit ressurgir l'interpellateur des gauches :

en 195-51, contre les mesures prises à l'égard des fonctionnaires publics ; en 1953-54 contre la politique militaire du P.S.C., imposant à la jeunesse un temps de service inutilement long.

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Président de la Chambre à 87 ans

L'année 1954 voit la victoire électorale du P.S.B. et la formation du gouvernement Van Acker. Soutenu par la majorité des gauches, Camille Huysmans redevient président de la Chambre pour ne quitter définitivement cette charge qu'en 1958, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. En 1951, les socialistes belges avaient fêté avec éclat les quatre-vingts ans de Camille à Anvers. En 1956, dans son Limbourg natal, Hasselt fut le théâtre d'une manifestation grandiose à l'occasion de son quatre-vingt-cinquième anniversaire.

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La légende de Camille

Un âge canonique ne ralentisssait pas l'activité de Camille, qui par ailleurs, semblait prendre soin à entretenir, à cultiver sa légende...

Fin 1956, il patronna la fondation de l'hebdomadaire socialiste La Gauche avec Guy Cudell et André Renard.

On se aussi de l'étonnement qui accueillit la nouvelle de son mariage avec Mme Maria Smissen, célébré à Watermael dans un secret presque complet, le 25 septembre 1957...

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Chine, U.R.S.S., Israël, Congo...

Déchargé de ses plus lourds mandats, Camille eut le loisir de voyager - comme il l'avait fait durant sa vie entière. Il se rendit en Chine populaire et ne partage point l'animosité de rigueur contre le régime de Mao. Il se rendit encore en U.R.S.S. et en Israël, où il est vénéré comme un pionnier du mouvement sioniste, avec lequel il entra en contact dès 1907. Il se rendit encore au Congo à l'occasion des fêtes de l'indépendance, le 30 juin 1960 - qui furent suivies de lendemains si tragiques.

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50 ans de vie parlementaire

Le 24 mai 1960 avait lieu le jubilé parlementaire de Canaille Huysmans et de Franz Van Ccruwelaert. Tous deux siégeaient depuis 50 ans sur les bancs de la Chambre. Belle d'établir un parallèle entre ces deux carrières si proches par certains côtés I Mais celle du secrétaire de la Deuxième Internationale est de loin la plus étonnante, la plus exaltante. Et parmi les discours qui furent prononcés à cette occasion, le plus humoristique, le plus spirituel, fut sans conteste celui de Camille lui-même.

Dans les dernières semaines d'une législature qui va s'achever dramatiquement avec la loi unique et la grève, Huysmans interpelle - pour la dernière fois ! - le ministre de l'Instruction publique, M. Moureaux. sur le transport de la « Descente de Croix » —de Rubens - au dommage du tableau. Ç'aura été le dernier épisode d'une vie parlementaire d'un demi-siècle, lourdement chargée de souvenirs...

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L'épisode de 1965

Le dernier chapitre de la vie de Camille Huysmans est marqué par la lutte électorale qui l'opposa, en 1965, à un parti qu'il avait servi pendant trois quarts de siècle.

La dissidence de gauche n'en fut que le prétexte, puisque notoirement, Camille n'avait pu se résigner, bien qu'âgé de nonante-quatre ans, à perdre son siège de député.

II ne s'agissait, certes, plus d'ambition vulgaire à un âge aussi canonique, mais du sentiment d'orgueil que lui procurait son état de parlementaire nonagénaire, alors qu'il ambitionnait de vivre un siècle comme Fontenelle.

Des démarches et des contacts entre Huysmans et les dirigeants de la Fédération anversoise du Parti n'aboutirent à rien et Huysmans, d'ailleurs mal conseillé fut tête de liste aux élections de mai 1965 - une liste dissidente qui obtint 14.937 Voix dans l'arrondissement d'Anvers et 18.270 dans la province.. C'était trop peu pour être élu.

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La retraite à 94 ans...

Camille rentra alors dans une retraite définitive dont il ne sortait, de temps à autre, qu'à l'occasion d'un article toujours corrosif, ou d'une interview. Nous nous souvenons de l'avoir entendu à la radio lorsque mourut la reine Elisabeth, avec qui il avait tellement sympathisé, dans la voie d'un non-conformisme commun.

Depuis lors, le vieux leader s'était réconcilié avec le P.S.B. Lors de la maladie de notre ami Josse Van Eynde, il s'était rendu à son chevet, à l'hôpital de Stuyvenberg, à Anvers. Les retrouvailles s'étaient faites, chaleureuses. A diverses reprises, le vice-président du parti s'était rendu chez Camille Huysmans, dont le désir, maintes fois formulé, était de se rendre à sa dernière demeure entouré de sa famille et de ses amis du parti, ce parti auquel il a tant donné et qui l'escortera une dernière fois ; jeudi prochain. lorsque s'en ira pour toujours cet homme vénéré qu'on rangera aux côtés de ces pionniers prestigieux que furent Vandervelde, de Brouckère, Destrée, Joseph Wauters et Edouard Anseele.

Le 26 mai prochain, il aurait eu nonante-sept ans.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 27 avril 1911)

Un homo novus, le plus novus peut-être de tous nos hommes politiques.

Il y a cinq ou six ans, qui donc connaissait Camille Huysmans, en dehors de ses confrères de la Presse et de ses anciens camarades de l'école normale ? Car Camille Huysmans est un ancien journaliste et un ancien professeur, ce qui montre une fois de plus que, même en Belgique, le journalisme et l'école normale mènent à tout, à condition d'en sortir.

A tout Dame ?... Dame ! aujourd’hui Camille Huysmans est député, conseiller communal et secrétaire du bureau international socialiste. Pour un socialiste c'est là, jusqu'à nouvel ordre, le bâton de maréchal, un bâton à trois branches.

Le fait est que ce diable d’Huysmans, que l'on ne connaissait guère il y a cinq ans, occupe tout notre monde politique. Il inquiète les uns, il remplit les autres d'espoir, il intrigue tout le monde et Le Peuple croit à son génie.

Au fait, qui inquiète-t-il le plus ? Ses ennemis, qui sentent en lui un rude adversaire, ou ses amis qui le tiennent, à juste titre, pour un plus rude concurrent et qui n'osent pas se flatter de le connaître ? car, qui connait Huysmans ? Est-ce un apôtre ? Un ironiste ou un ambitieux ? Croit-il à lui-même ou à sa doctrine A Au peuple ou au hasard ? Se tient-il pour un instrument des grandes forces sociales qui opèrent dans le monde, ou croit-il pouvoir les diriger ? Le personnage, en tout cas, avec sa tête ironique et fine - une tête de prophète défroqué - fauchée sur un cou interminable comme sur une pique, les épaules en portemanteau et les membres toujours en mouvement, est de ceux à côté de qui l'on ne peut passer sans s'y intéresser aussitôt. Ce socialiste doit être socialiste pour de tout autres raisons que Cavrot, Hubin ou Demblon.

* * *

Il appartient à la race des maigres. Serait-ce pour cela qu'il est socialiste ? Si l'on employait son propre procédé qui est d'expliquer les opinions de ceux qui ne pensent pas comme lui par « l’hérédité bourgeoise » ou « l’intérêt de classe », on pourrait le soutenir. Mais l'explication est trop simple et peu digne d'un homme qui peut se croire appelé aux plus hautes destinées, qui peut avoir le désir de la possession du pouvoir, mais qui n'est certainement pas un ambitieux vulgaire.

Ce serait peu d'expliquer le socialisme de Camille Huysmans par le fait que ce fils des paysans de Bilsen, d'autant plus orgueilleux de son intelligence qu'il en doit le développement uniquement à lui-même, dut enrager, dès l'adolescence, de voir que l'intelligence ne donne pas nécessairement et d'emblée la fortune et la puissance à ceux qui la détiennent.

Peut-être bien est Camille Huysmans est socialiste par générosité, mais nous inclinerions plutôt à voir dans ce socialisme les conséquences extrêmes d'une sorte de super-jacobinisme.

Orgueilleux de sa science, de son talent, de sa volonté, naturellement infatué de la doctrine qu'il a choisie, est le type achevé du Jacobin, mais du Jacobin nouveau style. Il croit à Karl Marx, comme les Jacobins ancien style croyaient aux immortels principes, et son jacobinisme tout neuf a toute la virulence d'une passion jeune ; il est essentiellement agressif.

De tous les orateurs du socialisme belge, Huysmans, en effet, est peut-être le plus combattif. Hector Denis plane dans les nuages de la bonté et Vandervelde parmi les sommets de l'Idée. Destrée ne se départit jamais de son dilettantisme aristocratique, Anseele est violent, mais par éclairs et Furnémont est le préposé aux bons mots et gamineries diverses ; Huysmans est le vrai dialecticien du parti.

A la différence de la plupart des hommes à qui la parole a été donnée pour déguiser leur pensée, c'est peut-être seulement quand il parle que Huysmans se révèle. Quand il parle, et plus encore quand il répond. Remarquez-le: il n'écoute jamais l'objection de l'adversaire. ll répond à côté, lui prête des intentions qu'il n'a pas, des mobiles secrets auxquels il n'a jamais songé. Nul comme lui n'a l'art de déplacer une question. Ce n'est pas le meilleur moyen de découvrir la vérité, mais c'est peut-être le moyen d'imposer sa vérité.

Et le curieux, c’est que Camille Huysmans met de la bonne foi dans sa mauvaise foi. Il a tellement besoin d'avoir raison que, pour se persuader à lui-même autant qu'aux autres qu'il a raison, il emploie d'instinct les procédés de la dialectique éristique, comme dit Schopenhauer. Pour ce parlementaire de race, le tout est de l'emporter et il emploie d'instinct les procédés de la dialectique éristique, comme dit Schopenhauer. pour ce parlementaire de race, le tout est de l'emporter et il dispose pour cela de quelques armes très puissantes : le mouvement, le don de la formule pittoresque, une sorte d'ironie populaire, un peu grosse mais puissante. et, par-dessus tout, la bonne humeur. Camille Huysmans est un orateur de bonne humeur ; il n'hésite pas à déshabiller rudement son contradicteur, à l'égratigner, à le blesser au besoin, mais il blesse en riant et cela fait qu'il a l'air de n'y mettre aucune haine.

Peut-être bien n'y met-il aucune haine. Le grand soir venu, il enverra au poteau d'exécution quelques douzaines de capitalistes s'il en voit la nécessité, mais il n'y mettra aucune acrimonie et leur dira même quelques bonnes paroles en guise de viatique. Camile Huysmans a beau être appelé Lucifer par quelques-uns, c'est un bon garçon et un bon compagnon.

* * *

Ces qualités de bon garçonnisme, qu'il peut exercer en diverses langues. lui ont valu une véritable popularité dans les congrès internationaux du parti. J. Bebel l'adore ; le bruit court qu'il a fait rire Jules Guesdre, et Jaurès estime son dialectique. C'est pourquoi il est devenu secrétaire du bureau socialiste international. Grand honneur, grande épreuve.

Le bureau socialiste international c'est l'antre de la révolution universelle et l'atelier d'étalonnage de toutes les variétés du socialisme. Les révolutionnaires japonais, chinois, serbes, bulgares, persans y font confronter leur jeune chimère avec l'utopie classique et contrôlée des vieux communards et des survivants de l' Internationale. D'autre part, c'est là qu'aboutissent tous les fils de cette conspiration universelle et permanente avec laquelle les gouvernements sont accoutumés de vivre et de cette contre-police qui sert de justification à la police officielle.

Diriger un tel organisme, quelle griserie pour un homme qui a l'instinct de l'autorité et la passion secrète de la puissance ! Camille Huysmans y céda un instant. On connut un Huysmans qui faisait le mystérieux et prenait un sourire quand, dans les cafés, on parlait de la guerre ou de la paix, jouant au Talleyrand, au Fouché, au chef de contre-espionnage. Dame ! Les diplomates de la Révolution, tout comme les diplomates de la nation, se doivent à eux-mêmes de croire qu'ils peuvent se substituer au Dieu fou, ou trop raisonnable pour nos petites raisons, qui dirige les sociétés humaines. Mais, rendons à Camille Huysmans cette justice, que cela ne dura pas. Le bon sens de Bilsen reparut bientôt sous la chimère de Cosmopolis. Huysmans dirige toujours le bureau socialiste international, mais il y apporte maintenant un sens précis des réalités qu'il a toujours possédé en germe, mais que le maniement des affaires communales a singulièrement développé.

* * *

Malheureusement. c'est aussi à l'influence de Bilsen que nous devons sans doute le flamingantisme de Camille Huysmans. « Comment cet homme qui croit à une formule sociale applicable à tous les peuples, comment cet internationaliste, triplement internationaliste, peut-il adhérer à ce nationalisme linguistique ? » se demandent les simplistes ; Camille Huysmans est assez bon dialecticien pour trouver à répondre. Il nous dira très bien : « Si je veux que les Flamands se cultivent dans leur langue. c'est que je vois là pour eux le seul moyen de se cultiver. Quand les Flamands se seront cultivés en flamand, ils deviendront d'excellents internationalistes selon mon cœur. »

Et il développera très habilement ce thème, prétendant mordicus, par surcroît, que les flamingants sont les amis de la culture française.

Pourtant, nous croyons bien que le flamingantisme est le seul trait par lequel ce Jacobin échappe au jacobinisme. La raison raisonnante n'intervient ici que pour justifier l’appel de la race, ce je ne sais quoi d'irréductible et de mystérieux qui fait que chacun de nous dans un grand débat va, en dépit de tous tes raisonnements, vers le parti Où sont les « siens. » Aussi. remarquez que, depuis que cette querelle des langues s'est allumée en Belgique. la préoccupation flamingante semble avoir pris le pas sur toutes les autres chez Camille Huysmans. Plus que jamais dans cette affaire ii fait figure de chef et les Wallons n 'ont pas de plus rude adversaire.

* * *

C'est dans tous les cas un digne adversaire. Dangereux peut-être. odieux quelquefois, insupportable souvent, Camille Huysmans est de ces hommes dont la forte personnalité impose le respect de ceux-là mêmes qu'il a le plus rudement combattus. Jacobin, il tranche parmi les autres Jacobins, parce que malgré tout le système on sent chez lui un homme, un homme avec des sens, des désirs et peut-être même un cœur.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 9 août 1946)

C’est la quatrième ou la cinquième fois que nous donnons la tête de Camille Huysmans à la première page de cette gazette. Dame ! Depuis près de quarante ans que Pourquoi Pas ? existe, ce diable d'homme a été mêlé, et presque toujours au premier plan, à toute la vie politique de ce pays et de l'Europe. Que nous l'eussions voulu, ou non, il eût été impossible de ne pas parler de lui.

Nous n'avons pas toujours été d'accord avec lui - personne n'est toujours d accord avec Camille Huysmans ; pas même lui. Peut-être, dans l'ardeur de la polémique, avons-nous parfois été un peu injuste; il l'a été lui-même avec tant de gens qu'il ne nous en a pas beaucoup voulu. Nous avons essayé de le suivre au cours d'une carrière extrêmement mouvementée : ce n'a pas été commode et ce dernier avatar (est-ce le dernier ?) nous laisse un peu surpris. Camille Huysmans, premier ministre !...

Il n'a pas l'air d’en être fort étonné. II n'a pas cherché cette haute charge, mais il l'a acceptée avec une sorte d'allégresse. Quand, il y a quelques semaines, la ville d'Anvers et le parti socialiste belge flanqués de quelques socialistes internationaux fêtaient son soixante-quinzième anniversaire, il avait l'air de toucher à l'heure de la retraite et du couronnement de carrière ; c'était l’apothéose, le moment où les vieux lutteurs les plus durs font figure de sages. II était le voyageur qui a gravi la dernière colline et qui contemple avec la satisfaction de la tâche accomplie, les durs chemins qu'il a parcourus.

Et cependant, ceux qui le connaissent bien. ses vieux complices, remarquaient un certain sourire, un air de tête. Le triomphateur semblait dire : vous n'en avez pas fini avec moi. Sa vraie devise ne serait-elle pas cette du Taciturne : « Repos ailleurs » ?

Et le fait est que le voilà Premier Ministre et cela dans les circonstances les plus difficiles. Comme le Pays lui-même, son parti est profondément divisé, aussi hésitant sur la doctrine que sur la tactique. Avait-il l’air d’un arrangeur, notre Camille, celui de notre commune jeunesse, le révolutionnaire sarcastique qui n’acceptait aucune consigne ? Or, la tâche qu’il accepte est celle d’arranger les choses inarrangeables. C’est du sport, du grand sport ou nous ne nous y connaissons pas.

* * *

Nous ne referons pas une fois de plus la biographie de Camille Huysmans ; tout le monde la sait par cœur. Tout le monde a connu Camille Huysmans journaliste, poignettiste au Petit Bleu de Gérard Harry, Camille Huysmans , député socialiste, Camille Huysmans secrétaire de l’Internationale (car ce flamingant était internationaliste, ce qui alors paraissait assez contradictoire, mais il n'en est pas à une contradiction près et il a toujours aimé à concilier les contraires) ; Camille Huysmans, pendant l’autre guerre, l’Homme de Stockholm ? On n’a su que beaucoup plus tard que s'il avait été à Stockholm en pleine guerre pour causer avec les socialistes allemands, ce fut avec une mission secrète des gouvernements alliés qui l'avaient chargé de tâter le terrain et c'est un des beaux traits de sa carrière d'avoir supporté longtemps sans rien dire, l’opprobre de tous ses anciens amis qui ne savaient pas. Puis ce fut Camille Huysmans, ministre de l’instruction publique, Camille Huysmans président de la Chambre, Camille Huysmans bourgmestre d’Anvers. En vérité, comme « cursus honorum », il n’y a pas mieux dans notre pays et même dans d'autres plus grands pays. Mais que de combats, que d'avatars ! Peu d'hommes ont été plus discutés, plus combattus. Et le plus fort, c'est qu'à force de souplesse, et, il faut bien le dire, de talent, il était arrivé, en cette fin de carrière, à n'avoir presque plus d'ennemis. Il était de ces gens heureux à qui tout est permis parce que selon une expression hardie, ils en ont l’habitude. II était arrivé au moment où d'ordinaire on regarde les choses de haut, avec détachement, à l'âge heureux de l'impuissance, comme disait Briand ; à l'âge où l'on écrit ses mémoires. Et voici qu'il recommence. Avouons que c'est magnifique !

Et le plus étonnant, c'est qu'on lui a demandé de recommencer. On verra plus loin, au cours de ce numéro, dans quelles circonstances il a pris le pouvoir. On avait tout essayé ; il n'y avait plus personne. Dans la carence générale, après une crise absurde où tous les partis étaient dupes les uns des autres, le Régent strictement constitutionnel s'était adressé à tous les jeunes ou demi-jeunes du parti socialiste et de tous les partis et tous s'étaient défilés les uns après les autres jetant le manche après la cognée. C'est en désespoir de cause ne l'on s'est dit : pourquoi pas Camille Huysmans ? Et Camille Huysmans, avec un sourire ironique, sarcastique et allègre a tout simplement répondu : Eh oui, pourquoi pas moi ? Avec ma modestie ordinaire, j'accepte. Et en vingt-quatre heures, alors que tout le monde avait échoué, il constituait son ministère.

Evidemment, s'il a réussi ce tour de force, c'est en grande partie à cause de la fatigue générale. Tout le monde en était arrivé à se dire : cela ne peut plus continuer comme cela. II faut que la Belgique soit gouvernée. N'importe quoi et n'importe qui.

Camille Huysmans n'est pas n'importe qui, mais tout de même, il est assez paradoxal que les socialistes se soient ralliés autour de cet ancêtre, que les libéraux aient accueilli ce transfuge - car Huysmans commença sa carrière dans le libéralisme – et que le P.S.C ci-devant parti catholique fasse risette à ce vieux Satan retraité mais toujours aussi satanique.

* * *

Que fera ce ministère ? Vraisemblablement pas grand-chose. II ne pourra guère qu'expédier les affaires courantes, comme on dit ! Car, avec sa majorité instable et intime, il ne peut être question pour lui de réaliser les fameuses réformes de structure que tous les partis annoncent à son de trompe. Combien de jours, combien de semaines, combien de mois durera-t-il ? Bien fou qui ferait des prédictions. Mais avec ce diable de Camille, on ne sait jamais. En Belgique et dans d’autres pays, il y a bien des exemples de ministères à faible majorité, instables et vacillants à l'origine, qui ont duré plus longtemps que les autres.

Camille Huysmans n'est point de ceux qui retournent facilement leur veste, comme certains de ses congénères, mais quand on y fait un accroc, il est plus capable que quiconque de le rapiécer. Pourquoi le destructeur de jadis ne serait-il pas un reconstructeur ? Après tant d'avatars, qu'est-ce qu’un avatar de plus ?

Dans tous les cas, pour les spectateurs que nous sommes, le spectacle sera divertissant et curieux. Quoi de plus curieux, quoi de plus divertissant et, au fond, quoi de plus instructif qu'une carrière aussi diverse ?

Dira-t-on, à propos de Camille Huysmans :

« L'homme est dans ses écarts un étrange problème

« Qui de nous en tous temps est fidèle à soi-même ?

« Le commun caractère est de n'en point avoir

« Le matin incrédule, on est dévot le soir. »

ou comme Benjamin Constant :

« II n'y a point d'unité dans l'homme ; on n'est jamais tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi. »

Pure apparence, dans le cas de Camille Huysmans. Il y a peut-être dans cette carrière plus d’unité qu’on ne croit. Au travers de tous ses paradoxes notre actuel Premier, à tout prendre, est demeuré fidèle à la ligne qu'il s'était tracée à ses débuts. Au travers de tous ses paradoxes, de toutes ses boutades déconcertantes, il est demeuré le marxiste orthodoxe qu’il était quand il renonça au libéralisme de ses jeunes années, seulement, c'est un marxiste qui, à la différence de beaucoup d'autres, a lu Karl Marx et le connaît bien. N'oublions pas ce que l'auteur du Capital excédé par ses disciples, disait un jour à son gendre Longuet : « II n'y a qu'une chose dont je sois sûr, c'est que je ne suis pas Marxiste », entendant par là qu'il ne voulait pas être enfermé dans la rigidité d'une doctrine immuable. II y avait chez Karl Marx un hegelien mais aussi un prophète d’Israël assoiffé de justice et un artiste qui aimait la vie sous toutes ses formes. De même notre Camille Huysmans. Doctrinaire, doctrinaire inflexible à ses heurs, mais avec des côtés artiste ; l'admiration pour Rubens dont il a restauré la maison, l’amitié pour son portraitiste ordinaire, le baron Opsomer, le goût du rire et de la bonne table, de la libre discussion et de la plaisanterie.

Camille Huysmans aime la bonne table. Parbleu ! Voici une anecdote que nous croyons inédite - il n'y a pas beaucoup d'anecdotes inédites sur Camille Huysmans. - Comme il revenait de Londres après la libération, un de ses amis qui le rencontre lui demande : « Eh bien ! ce séjour en Angleterre, comment cela s’est-il passé pour vous ? »

« - Pas trop mat, mon cher. II n'y a que la cuisine. Ah ! la cuisine anglaise ! Ces cochons ne savent pas manger. Et je le leur ai dit. »

« - Comment cela ?

« - J'étais invité à un meeting communiste, un orateur m'interrogea : Pensez-vous, camarade ministre, me dit-il, qu'on puisse faire une révolution en Angleterre ?

« Je lui répondis : Peut-être bien, mais ce sera difficile, très difficile, car les Anglais tiennent terriblement à leurs traditions.

« - Mais sur quoi porterait-elle ?

« Sur la cuisine, camarade, sur la cuisine. Vous auriez besoin, ici, d'une invasion franco-belge, d'une invasion de cuisiniers. »

« - Comment les auditeurs du meeting ont-ils pria cela ? demande l’ami de Camille Huysmans.

« -Mais pas mal du tout. Les Anglais comprennent l'humour. Puis les communistes m'ont laissé tranquille. »

Ce pontife du socialisme orthodoxe a sans doute une conscience socialiste tout comme un autre, mais il est de ceux qui, comme on disait dans notre jeunesse, « veulent donner un sens complet au mot exister. II a été révolutionnaire; il est passé de l'autre côté de la barricade puisqu'il a été ministre. Il a présidé la Chambre, il a dirigé cette énorme ville d'Anvers qui n'est fichtre pas facilement dirigeable ; il lui manquait d'avoir dirigé le pays. Il y arrive grâce à une conjoncture qu'il n’avait assurément pas prévue. II accepte avec joie ce cadeau un peu hasardeux de la destinée. C'est peut-être une raison pour réussir. Et s'il ne réussit pas, il pensera qu'il était beau d’avoir tenté l'aventure.


(Extrait du Face à main, du 10 août 1946)

M. Camille Huymans, premier ministre (par Georges BOHY, député de Charleroi)

Camille Huysmans a sa légende. Peut-on dire qu'il a contribué, avec coquetterie, à la créer ?

Lors de ce soixante-quinzième anniversaire fêté à Anvers, voici quelques semaines, avec cet éclat particulier à tout ce qu'on entreprend dans la cité des diamantaires, on a beaucoup parlé de l'aspect démoniaque du héros du jour. La Kermesse Héroïque, en le mâtinant d'Espagnol, lui a donné une maigreur d'Hidalgo, un profil mince à ravir les aquafortistes amoureux du trait net, un teint arabisé que souligne encore un poil qui fut sombre. II n'en faut pas plus pour inquiéter des Flamands aux joues rondes ou des Wallons replets. Camille Huysmans, soigneux de son personnage, y a ajouté quelques écrits et conférences tout farcis de démonologie, avec, pour condiment, une ironie acide. Il adore étonner ; c'est pourquoi il est toujours en réaction contre le milieu qui l'écoute, et pourquoi ce qu'il dit s'inscrit si bien dans les mémoires. Truculent avec les prudes, mesuré avec les exaltés, déchaîné avec les compassés, cynique avec les dévots, débordant d'onction avec les rebelles, Camille Huysmans n'est vraiment lui-même qu’avec les pauvres et les souffrants : car ils sont seuls à connaître sa douceur.

Il fut timide. Il ne l'est plus. Mais il n'y a pas de cela si longtemps. Comme il était ambitieux, il a vite mesuré le handicap d'une vie menée sous le signe de la timidité. Il s'en est défendu en se contraignant à l'audace, à l'agressivité ironique. On l'a vu sec, machiavélique et ricaneur. Il n'était que tendre, mais malicieux. Personne, autant que lui, n'est sensible à une gentillesse, à un témoignage d'affection. On a dit qu'il était fidèle à l'amitié. C'est vrai. Mais il est aussi capricieux. Il a des béguins, comme une jolie femme. C'est ains qu'il s'est un jour emballé pour M. De Vleeschouwer, et je parierais qu'il a encouragé ses débuts ministériels. On assure qu’il en est revenu.

Beaucoup de gens qui ont essayé d 'expliquer Camille Huysmans y ont échoué. C’est qu’ils n’ont pas discerner combien il est divers et qu'il ne paraît méphistophélique que parce qu'il est le champ clos de perpétuelles contradictions, qui se résolvent en propos nécessairement déconcertants ; ce qui, tout compte fait, n'est pas pour lui déplaire : car plus l'interlocuteur est ahuri, plus la flamme qui brille dans les yeux de Camille Huysmans est vive et dansante.

Il faut, pour surprendre de lui certains aspects, des circonstances particulières. Imaginez un salon tranquille ; une dizaine d'amis qu'il aime, un piano, un violoncelle, deux violons, un alto. Le quintette de Schumann. il faut avoir vu Camille Huysmans dépouillé par la musique, livré sans défense aux enchantements des sons, pour le surprendre tout entier. Car il est artiste, jusqu'au bout des ongles. Nous avons eu des ministres de l'instruction Publique, et il y fut bon. Mais il sut être aussi un de nos très rares ministres des Beaux-Arts. Il le fut de 1925 à 1927, en pleine possession de ses forces, doté d'une culture étendue, mûri par une expérience considérable et parfois douloureuse.

Il avait fait son apprentissage politique à la tribune de la presse de la Chambre, comme rédacteur au Petit Bleu. C'est un bon endroit pour peser les erreurs des autres, et se les épargner, le jour où on descend à son tour dans I 'hémicycle. Mais dès 1905, il élargissait son horizon en accédant au Secrétariat de l'Internationale Ouvrière Socialiste qu'il devait conserver jusqu'en 1922. II fut ainsi en contact avec tous les hommes qui comptaient dans la Deuxième Internationale, et bien des amitiés contractées alors n'ont pris fin qu’avec la mort, ou durent encore aujourd'hui. Cela devait arriver à ce Flamand flamandisant qui avait fait ses études à l'Université de Liége, bilingue parfait et même polyglotte, attaché à son peuple, à sa culture, à sa langue, comme seul peut l'être un bon citoyen du monde, curieux de toutes les manifestations de l'esprit, d'où qu'elles viennent, épris de ses traditions natales, mais pétri de latinité, amoureux de clarté française, et soumis par goût à la logique cartésienne.

Député de Bruxelles en 1910, il se montra un debater redoutable. Il avait le don de plonger Charles Woeste dans des colères étranglées, qui faisaient la joie de Huysmans. En même temps, il était conseiller communal à Bruxelles.

La guerre fut pour lui un terrible déchirement, qu'on mesure mieux quand on relit le très beau discours qu'il fit aux funérailles de Jaurès. Resté, en 14-18, avec une volonté inflexible, le secrétaire de l'Internationale, il en fut loué par les uns et blâmé par les autres. Comme souvent, ni les uns ni les autres ne connaissaient l'entièreté du dossier dont ils prétendaient juger, Camille Huysmans sut, partie par orgueil, partie par raison d 'Etat, supporter en silence l'impopularité, Mais il souffrait. Les électeurs d'Anvers mirent,. en 1919, du baume sur la plaie. En avril 1921, il devint conseiller communal de la métropole et le 22 juillet de la même année, échevin de l'instruction publique. De cette tâche, l'ancien professeur d'athénée fit un sacerdoce. Son échevinat préparait, pour après son passage au ministère, son accession au mayorat d'Anvers, en 1932. De bons bourgeois hurlèrent d'effroi le plus sincèrement du monde. Comme tout cela est loin déjà ! Les diamantaires ne jurent plus que par lui. Les gens du port savent que ses rêves ont pour toile de fond des quais interminables, plantés de grues immenses qui chargent et déchargent dans un fracas de crochets, de palans et de chaînes, des navires innombrables venus de tous les coins du monde, dans une gloire de vacarme actif et incessant. Son impavidité de bourgmestre resté à son poste dans la ville bombardée, lui a conquis bien des cœurs qui lui résistaient encore. On l'a bien vu, quand il fut, trois jours durant du mois de mai, fêté comme rarement le fut un homme de chez nous, et jamais un homme politique.

II fut, de 1936 à 1939, un grand président d'assemblée, dans une des Chambres les plus difficiles à gouverner qu'ait connues la Belgique. Dix-sept V.N.V. et vingt et un rexistes lui faisaient la vie dure. Ils apprirent à leurs dépens qu'un homme courageux et d 'esprit prompt peut beaucoup pour le salut d'un régime.

Président de l'Internationale depuis la mort de Vandervelde, sa position en Belgique sous l'occupation eût été impossible. Ce fut avec l'accord de tous qu'il fut à Londres, d'où il revint, en 1944, pareil à lui-même, mais avec quelques amitiés et quelques parti-pris de plus.

Il a constitué le gouvernement. II l'a fait, bien entendu, à sa manière. II n'a pas demandé d' »« informer » d'abord. Il a dit : Je le ferai, et je le ferai vite » - en roulant un peu l 'r de ferai. Et il l'a fait comme il l'avait dit, avec beaucoup d'entregent, un peu de gouaille, une certaine impertinence et nombre de bons arguments à l'usage des gens de bon sens.

« Planter à cet âge ? disent certains. On a l'âge, non de son état-civil, mais de ses artères. Huysmans, épicurien mais modéré, les a conservés souples. Cet homme ironique, pirouettant, jamais surpris de rien, mais aimant ébahir les autres, à la mémoire si sûre qu'un demi-siècle de politique ne lui a point fait oublier la pédagogie et la philologie dont il fut nourri, est plus jeune sans doute que tel quadragénaire sentencieux, bardé de conformisme et confit de prudence.

Non, ce n'est pas l'âge de Camille Huysmans qui constitue le danger de cette aventure. Le péril est dans son incorrigible jeunesse. Le sens de l'humour n'est pas une vertu dominante au Parlement. Je crains un conflit entre les hommes graves qui se prennent au sérieux, et cet homme très sérieux qui se refuse, énergiquement à être grave, et crains que ce signe évident de supériorité ne choque et n'irrite. Il ne fera rien pour l'éviter, car il pourrait emprunter sans dommage la devise d'Edmond Picard : « Quand j'ai des torts, je les aggrave ! »

Il conduisait, depuis la maladie de Frans Fischer, le groupe parlementaire socialiste avec une fermeté tranquille, sans discours inutiles, tenant toutes prêtes des solutions marquées au coin de l'esprit le plus judicieux. Il conduira sans doute son équipe ministérielle de la même manière, qui n est donnée q'à ceux qui ont beaucoup connu les hommes.

II a résolu la crise : grâces lui en soient rendues. Car il a déjà, par son assurance et sa promptitude, rendu au pays, en lui restituant son optimisme et son goût de vivre, un service qui lui sera compté, après tant d'autres.


(Extrait du Face à main, du 10 août 1946)

Anecdotes

Camille Huysmans, formateur.

On connaît les boutades, souvent terribles, de M. Camille Huysmans. La presse quotidienne, à l'occasion de la formation de son ministère, en a « épinglé » quelques nouvelles.

En voici d'inédites à ajouter à la collection :

- Pensez-vous réussir, Monsieur le Président ?

- Nécessairement. Qui aurait plus de chance que moi de gagner la partie ? N'oubliez pas que j'ai successivement appartenu entre aux trois grands partis !

Comme M. Camille Huymans entre dans la salle du Parlement où l’attendent les journalistes, quelqu'un crie :

- Canonniers, à vos pièces !

Et le bourgmestre d'Anvers de s'écrier :

- Pourvu que tout ne soit pas déjà... en morceaux !

* * *

De la Capitale à la Métropole.

Camille Huysmans ne comptait pas quitter l’agglomération bruxelloise, lorsqu'aux alentours de 1900, il acheta, rue de la Besace, une petite maison payable en vingt années.

Mais voilà, il y eut l'affaire de Stockholm. D'accord avec le roi Albert et Lloyd George, le député socialiste s'était rendu sur un navire de guerre en Suède, au cours de la première guerre mondiale, pour participer à un échange de points de vue sur la paix juste, ce qui comprenait l'hypothèse d'une révolution prolétarienne en Allemaqne.

Cette tactique étant ignorée, l'opinion publique de la Belgique victorieuse se déchaîna contre le pèlerin de la Baltique, dont la situation devint difficile dans notre ville. Comme, d'autre part, le parti socialiste avait besoin de renforcer son équipe anversoise, la destinée urbaine de Camille Huysmans changeait.

* * *

La bohémienne et la Schaerbeekoise.

Il y a pas mal d’années - c'était à la fin de l’autre siècle - l'aînée des treize enfants de l'autre d’un horticulteur de Schaerbeek allait voir son fiancé, un jeune journaliste inconnu. Elle rencontra une romanichelle qui lui prédit un avenir extraordinaire :

- Je n'ose presque pas dire ce qu'annoncent les lignes de votre main. Mademoiselle, vous serez un jour presque reine.

Les amoureux ont beaucoup ri de cette et Mlle Espagne est devenue Mme Camille Huymans, lequel n'était même pas en ce temps-là conseiller communal.

N'empêche, femme de président de la Chambre et de Premier ministre, c'est quelque chose..

* * *

Tel père, tel fils...

Et pourtant, si ses deux sœurs touchent plus ou moins aux mouvements d'opinons, M. Paul Huysmans n’a jamais voulu s'occuper de politique.

Il a débuté comme ingénieur dans une cimenterie de Burght et maintenant il exerce des fonctions semblables à l'Electrobel.

Il y a quelques semaines, quelques jours avant le 75èùe anniversaire de son père, un ami lui demandait s'il avait vu les richesses artistiques offertes à celui dont il serait un jour un des trois héritier s; le technicien a répondu en Diogène 1946 .

- Ces richesses ne m'intéressent pas. Chaque homme doit se faire par son propre effort. Je n'admets pas l'héritage et je' n'attends rien de la mort de mon père.

* * *

L'homme de Stockholm

C’était vers 1930, époque où certains esprits étaient encore . échauffés par quelques souvenirs de la première guerre mondiale. Des étudiants liégeois avaient demandé une conférence à Camille Huysmans et celui-ci venait d'entrer dans la salle académique. Chahut formidable, à la liégeoise.

D'autres chantent la « Brabançonne » ; l’ancien baryton de la « Légia » chante avec eux ; d'autres, qui auraient été bien embarrassés d'expliquer leur vocifération, lancent : « A Stockholm ! » Huysmans leur répond par un sourire amène et silencieux. Puis tout rentre dans l'ordre, et l'orateur fait sa causerie, tour à tour érudite, caustique et familière - un régal pour tous.

Après la conférence, on dîne chez le professeur Grégoire, savant linguiste, ancien condisciple et ami intime d’Huysmans. C’est ce dernier qui reparle de l’incident. « A propos de Stockholm, dit-il, je voudrais vous lire un texte peu connu. » Et il sort de son portefeuille une lettre autographe du roi Albert lui demandant comme un service personnel de se rendre à la rencontre si controversée des leaders socialistes en 1916. Puis il range tranquillement le document et reprend la conversation au point où il l'avait laissée.

* * *

La fantaisie de M. Huysmans.

Alors qu'il était ministre des Sciences et des Arts, M. Camille Huysmans, descendant l'escalier de la Chambre, avisa un jour un de nos confrères. :

- Il faut que ton journal, dit-il, fasse un article politique pour « éreinter » mon département. Je vais déposer un projet qu'il faut absolument « démolir C'est le seul moyen de ne pas le faire « passer. »

Notre confrère avertit son directeur qui chargea son rédacteur de répondre à Camille Huysmans que, s'il voulait « torpiller » son projet, il n'avait qu'à écrire l'article lui-même.

Les lecteurs de ce journal ne se sont certes jamais doutés que l'article politique attaquant avec virulence le ministre des Sciences et des Arts avait été écrit par Huysman lui-même.

* * *

Voici les vacances ! Vivent les professeurs !

Est-ce parce que le ministère Huysmans est un ministère de vacances qu'il est aussi, en quelque sorte, un ministère de professeurs ?

Le nouveau ministre de la Justice, M. Lillar, est professeur de droit international à l'Université de Bruxelles ; son collègue du Rééquipement, M. Paul de Groote, y donne, à l'école de commerce, le cours sur l'exploitation des transports.

Quant à la famille du ministre des Finances, M. Jean Vauthier, elle tient de toutes parts à l'Université de Bruxelles,


Voir aussi :

1. DE WEERT D., Camille Huysmans, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1988, tome 7, pp. 181-189.

Nouvelle Biographie Nationale – Volume 7

\2. VAN VELTHOVEN H., Huysmans, Camille, sur le site de la Digitale Encyclopedie van de Vlaamse Beweging (consultée le 11 mars 2026)