Gravis Alphonse, Felix catholique
né en 1859 à Péronnes-lez-Binche décédé en 1914 à Péronnes-lez-Binche
Représentant 1904-1912 , élu par l'arrondissement de Soignies(Extrait du Journal de Bruxelles, du 7 décembre 1919)
Un comité s'est constitué à Péronnes-lez-Binche, pour l’érection d'un monument à Alphonse Gravis, ancien député, bourgmestre de la localité, lâchement assassiné par les Allemands, le 20 août 1914.
Le comité est présidé par le ff. de bourgmestre, M. Court. De nombreuses personnalités patronnent l’entreprise, et notamment les députés Boël, Branquart, Mabille Mansart ; le prince de Croy, le vicomte Vilain XIIII, le comte de Lichtervelde, commissaire d'arrondissement.
On compte inaugurer le monument, élevé par souscription publique, le 20 août 1920, date anniversaire du crime.
(Extrait du Soir, du 23 août 1920)
Le 22 août 1914, à l'issue du combat qui mit aux prises. à Péronnes lez-Binche, la cavalerie anglaise et un détachement de cuirassiers français avec l'armée allemande, ainsi que de nombreux aviateurs du pays, quatre-vingt-sept maisons, les écoles et la Maison communale furent incendiées par les soldats teutons.
M. Alphonse Gravis, bourgmestre, ancien député de Soignies, après avoir subi un véritable martyre, fut lâchement fusillé par les brutes.
II y eut, à l'occasion de sa mort dramatique, un des plus beaux traits, un des plus émouvants sacrifiées que l'on sache ; son domestique, Léon Beuze, ne voulut point l'abandonner. Et lorsque les barbares poussèrent Gravis au seuil de l'escalier de la Maison communale, où ils le fusillèrent, on vit s'avancer un petit homme, souriant :
« -Pardon, dit-il à l'officier qui allait commander le feu, cet homme est mon patron ; il n'a rien fait, et si quelqu'un est coupable de quoi que ce soit, c’est moi. Je veux donc mourir sa place...’
L'officier, pour toute réponse, fit placer cet humble serviteur de l'autre côté de l'escalier. Et lorsque la salve du peloton meurtrier retentit, deux hommes tombèrent...
Cinq autres notabilités de la commune furent., à leur tour, massacrées à coups de fusil.
L’administration communale de Péronnes à, dimanche, commémoré cette tragédie et la mémoire des dix enfants de Péronnes tombés pour la patrie, des tommies, des poilus tués pendant la bataille et des déportés morts en exil.
Le Roi était représenté par le colonel comte de Jonghe d'Ardoye, aide de camp ; M.de Wouters d'Oplinter, ministre des affaires économiques, représentait le gouvernement ; le colonel Kellemayer représentait le ministre de la défense nationale
Parmi Ies notabilités, on notait la présence de MM. Carton de Wiart, ministre d'Etat ; le bureau de la Chambre. ayant à sa tête M. Brunet ; le général Piette. gouverneur militaire de la province du Hainaut : le' prince de Croy, etc., etc. Un service funèbre a été célébré en l'église paroissiale. II fut procédé ensuite la plantation de l'arbre de la Liberté.
Après l'exécution d'une cantate, M. l'avocat Dosin prononça une allocution de circonstance. Puis un cortège se rendit au cimetière. Tandis que le canon tonnait de minute en minute. plusieurs discours furent prononcés, notamment par M. Carton de Wiart, ami personnel du bourgmestre fusillé, et un officier supérieur de l'armée française.
Après un lunch officiel, un grand cortège allégorique, ne comprenant pas moins de cinquante groupes, défia, place de l'Hôtel de Ville, devant les autorités. (…)
(Extrait de La Libre Belgique, du 23 août 1920)
De notre envoyé spécial
Le 22 août 1914, un escadron de cuirassiers français, venant de Hane-Saint-Pierre avec environ 200 tommies et cavaliers anglais se repliait sur Péronnes-lez-Binche pour y faire face l'avalanche des boches qui déferlait de toutes nos routes vers la France. Avant de se replier sur Villers-Saint-Ghislain., les Anglais s'installèrent avec leurs mitrailleuses aux entrées du village. pour permettre la retraite des arrière-gardes françaises et britanniques et, jusqu'au lendemain, avec un stoïcisme remarquable, tinrent tête toutes les attaques des Allemands. Ceux-ci laissèrent autour de Péronnes plusieurs centaines des leurs. Dès lors, le sort de la localité était fixé : la troupe hurlante des soldats du Kaiser se rua sur le village qu'elle incendia. Arrivés devant la demeure de M. Alphonse Gravis, bourgmestre de la localité, les teutons y pénétrèrent, obligèrent le bourgmestre à ouvrir son coffre-fort, qui fut pillé, puis on l'entraîna vers la maison communale. Là, les boches trouvèrent les armes déposées par les civils. Cela suffit pour lancer le cri de vengeance : « Frank-tirore. » M. Gravis fut frappé à coups de crosse, obligé, quoique âgé de plus de 50 ans, à transporter les armes. Plusieurs fois, le bourgmestre tomba sur sa route, succombant sous son fardeau ; les boches l'obligèrent à se relever en le frappant, au point, disent les témoins de la scène, qu'il était tout couvert de sang. On lui adjoignit bientôt le secrétaire communal, Raoul Paradis. Le domestique de M. Gravis, M. Léon Beuze, se présenta au secours de son maître.
Les boches mirent le feu à la maison communale. Puis quand le calvaire fut fini, ils bandèrent les yeux du bourgmestre ainsi qu'à Léon Beuze, qui demanda à ne pas abandonner son maître. Le secrétaire communal aussi va périr, mais un soldat allemand, outré de cette scène abominable, fait signe à ses camarades et permet une double à M. Paradis de fuir. A ce moment, une double salve éclate, tuant Alphonse Gravis et Léon Buze… Le perron de l’hôtel communal porte encore la trace des balles qui percèrent le cœur de ces martyrs. Peu après, des ouvriers qui remontaient de la fosse, ignorant les événements, tombèrent également sous les balles ; ce sont : MM. Bailly François, Marchand père et fils, Wallez Wilfrid, Richelet Alfred ; 600 otages sont pris ; 89 maisons et les écoles flambent…
Ce sont tous ces événements tragiques qu’en ce jour anniversaire, l’administration communale de Péronnes a voulu célébrer pieusement ; et avec eux les combattants du village et les déportées qui sont tombés soit au champ de bataille soit dans les camps de déportation. (…)
(Extrait du Soir, du 26 août 1920)
Six ans après
(…) Je me souviens que, dans notre Parlement d'avant-guerre, ils étaient ainsi quelques-uns à personnifier, de façon saisissante, cette longue zone agricole aux horizons à peine ondulés qui traverse notre pays en diagonale, de Bavai à Maestricht, suivant à peu près, au long da l'ancienne chaussée Brunehaut, la ligne de faîte qui sépare nos bassins de l'Escaut et de la Meuse. A n'évoquer parmi eux que les disparus : Gravis de Péronnes, Brabant de Perwez, Pitsaer de Landen, comme ils nous apportaient bien la physionomie, le parfum et l'accent de ces plantureux terroirs du Hainaut, du Brabant wallon, de la Hesbaye, où leur saine popularité de bons censiers et de bons maïeurs avait peu à peu grandi. Amour de la vie - goût du travail - sagesse solide, fidèle à la foi et la tradition non moins qu'accueillant au progrès, simplicité et cordialité, Alphonse Gravis, respirait tout cela. Il état d’une vieille contrée où l'immuable régularité des labours, des semailles et des récoltes poursuit son effort, tout proche de la trépidante activité des charbonnages et des usines, où le sol et le sous-sol travaillent à la fois, où l'agriculture fait la part de plus en plus large à l'industrie.
Aux populations d'une telle région, le contact avec la terre nourricière enseigne le sens de la continuité et le souci de l'ordre, et que la vraie conservation c'est la création de chaque jour ; mais elles n'ignorent rien non plus de la rude vie des ouvriers de la mine et de la forge, et de ce que notre pays doit à la qualité morale et physique de ses producteurs, et au bon aloi de leurs produits. Gravis en parlait sans prétention ni pédantisme, dans un esprit de modération - c'est-à-dire de mesure - ou bien avec cette rondeur wallonne, et cette malice un peu narquoise qui est souvent de la philosophie, qui n'est jamais du scepticisme, et moins encore de la méchanceté.
Plus d'une fois, on l'entendit remettre au point, par ses remarques judicieuses, un débat qui s'égarait, et plus d'une fois, d'un trait lancé au bon endroit, crever un ballon gonflé de creuse éloquence. -Se payant de vérités et non pas de mots, l'œil volontiers jovial, la main volontiers ouverte, et le cœur toujours sur la main, comme on dit en Wallonie, il avait des adversaires, puisqu'il était homme politique. Il n'avait pas d'ennemis.
Le 22 août 1914, les Allemands, incendiant tout sur leur passage, firent irruption dans Péronnes, où une embuscade anglaise, cachée au fond de la place, leur tua un de leurs soldats. Suivant la mode de la Kultur, les civils, qu'on trouva dans les maisons voisines, payèrent les surprises militaires de l'invasion. Le maïeur, qui avait recommandé le calme et la prudence, qui avait fait déposer toutes les armes - à commencer par les siennes - à l'hôtel de ville, fut arraché de sa cave, et après mille avanies, on le contraignit, deux heures durant, à charger sur un camion les armes dont il avait ainsi assuré le dépôt. Soudain, deux autos s’arrêtent devant la grille. Des officiers allemands en descendent. Un bref colloque. Un ordre rauque et brutal. Une double salve d'exécution. Gravis et son domestique, le brave Beuze, qui n'a pas voulu quitter son maitre, sont abattus au seuil de l'hôtel de ville. Leurs corps sont laissés là, deux jours durant, sans sépulture.
Au moment où un des bourreaux s'approcha de Gravis pour lui bander les yeux, le brave maïeur embrassa d'un dernier regard ce village où il était né, où il avait vécu toute sa vie de travail, dont chaque maison lui rappelait un ami, un voisin, un obligé. Tout était en flamme, y compris l'hôtel .de ville. Mais au fronton de celui-ci, Gravis put voir encore, intact et inviolé, le drapeau national qu'il avait défendu d'enlever.
Rien n'était plus émouvant, à Péronnes, que de voir ce drapeau, sauvé de l’incendie et des ruines, présider encore, à l'endroit même du drame, à la commémoration qui confondait, en un sentiment unique, une foule venue de tout le Hainaut agricole et industriel. Signe de ralliement, symbole d'union nationale dans le relèvement comme dans la résistance, ne permettons pas qu'il soit trahi, ni méconnu, ni humilié !
H. CARTON DE WIART.