Franck Louis, Marie, François libéral
né en 1868 à Anvers décédé en 1937 à Wijnegem
Ministre (colonies) entre 1918 et 1924 Représentant 1906-1926 , élu par l'arrondissement de Anvers(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 3 septembre 1937)
Parmi les charmantes anecdotes, tirées généralement d'Hérodote, dont était faite l'histoire grecque telle qu'on l'enseignait jadis aux enfants, nous nous souvenons de celle-ci : Crésus, roi de Lydie, recevant Solon exilé et lui montrant ses richesses, s'écrie : « Est-il un homme plus heureux que moi ? » « O roi, répond le sage Solon, personne ne peut prononcer de pareilles paroles avant d'avoir atteint son dernier jour ».
Or, à quelques années de là, Crésus, ayant été vaincu par Cyrus, roi de Perse, était envoyé au supplice par son vainqueur, ainsi que c'était la coutume en ce temps-là, coutume qu'on est en train de rétablir en Russie soviétique, en Espagne, et quelques autres lieux. Et Crésus, marchant à la mort, s'écria : « O Solon, comme tu disais vrai ! » Et Cyrus l'ayant entendu lui demanda qui était ce Solon et ce que signifiaient ces paroles. Et Crésus lui ayant rapporté l'histoire, Cyrus lui fit grâce de la vie.
Si M. Louis Franck, ancien député, ancien ministre, gouverneur de. la Banque Nationale, a gardé quelques souvenirs de son éducation première, cette historiette philosophique du bonhomme Hérodote doit lui être revenue en mémoire. Jusqu'à ces derniers mois, il pouvait se dire l'homme le plus heureux ou, du moins, l'un des plus heureux. Tout lui avait réussi. Aucune carrière en Belgique n'avait été à la fois plus unie et plus éclatante que la sienne et voilà qu’au soir glorieux de sa vie, il est victime d'une série de mésaventures qui doivent faire de lui un des personnages les plus embêtés du monde.
Faut-il les attribuer à l'envie des dieux, à la méchanceté des hommes ou à ses propres fautes, des fautes que, le plus souvent, les hommes de politique et de finance, surtout quand ils sont aussi habiles que notre héros, ne payent généralement qu'en purgatoire ? Le parlement, la Justice ou l'histoire le diront peut-être un jour ; mais, pour le moment, il est bien difficile examiner son cas en connaissance de cause et avec impartialité. Efforçons-nous y cependant ; c'est un rôle que nous tâchons de tenir, ce qui n'est pas toujours commode au milieu des passions qui agitent ce temps troublé.
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Oui ! Pour une belle carrière, ce fut une belle carrière. Brillant élève de l'Athénée d'Anvers, Louis Franck fut un des plus brillants étudiants de l'université de Bruxelles où il fit son droit. C'était un bûcheur qui se fût désolé jusqu'à s'en rendre malade si, aux examens, il n'avait pas toujours décroché « la plus grande distinction. » Mais il avait parfaitement compris et d'instinct que, sous peine de passer toute sa vie pour un raseur, un étudiant bûcheur ne doit pas avoir uniquement la réputation d'un étudiant bûcheur. Pour être complet, le plus grave avocat doit pouvoir évoquer de prudentes folies de jeunesse et même quelques vers à Ninon. Louis Franck, fondateur de la Revue universitaire, pilier du cercle du même nom - dont les membres, parmi lesquels on comptait Félicien Cattier, Louis Wodon, Emile Vandervelde et Henry Jaspar, agitaient les plus graves questions de philosophie et d'économie politique dans une salle de la « Bouteille de Brabant, » - collaborait également au Journal des étudiants et ne dédaignait pas les guindailles et les punchs d'honneur.
Par exemple, dès qu'il eut prêté serment, il ne fut plus question ni de guindailles, ni de punchs d'honneur, ni du Journal des étudiants. Homme de basoche, il prenait la basoche tout à fait au sérieux. Sa belle barbe, en ce temps-là de cuivre et maintenant de neige, lui donnait déjà un aspect imposant que tempérait l'amabilité professionnelle d'un sourire aussi photogénique que celui de M. Van Zeeland ou de Simone Simon. Pour un avocat qui débute, rien de plus utile qu'une spécialité. Anversois, et bien décidé à faire son chemin au barreau d'Anvers, Louis Franck prit comme spécialité le droit maritime. On connaît des avocats qui font du droit maritime avec une certaine fantaisie, se figurant que pour parler congrûment devant un tribunal des choses de la mer, il est bon d'en avoir, fût-ce superficiellement, une certaine connaissance pratiques tels, jadis, Edmond Picard qui sut se faire un titre d avoir été mousse, Léon Hennebicq, qu'on vit pendant la guerre sous un glorieux uniforme d’officier de marine ou notre ami Rotsaert, qui arriverait à mettre da la fantaisie dans le code civil. Ils passent leurs vacances en croisière ou font de la navigation sur l'Escaut. Louis Franck, lui, passa ses vacances à suivre les congrès internationaux et s'y distingua si bien que les vieux avocats d'Anvers en étaient encore à dire : « Il ne va pas mal, ce petit Franck », qu'il était déjà connu dans le monde entier des spécialistes du droit maritime.
C'est déjà quelque chose d'être connu dans le monde entier des spécialistes du droit maritime. Le droit maritime, en effet, est une de ces spécialités hermétiques où l'on est d'autant plus facilement éminent que les neuf dixièmes des mortels, même pourvus du diplôme de docteur en droit, n’y connaissent rien. Le juge devant qui plaide un spécialiste du droit maritime est immédiatement rempli de considération. Aussi Louis Franck en était-il encore à sa première robe d'avocat qu'il comptait déjà parmi les lumières du barreau d'Anvers.
Longtemps, cette gloire anversoise et spécialisée parut lui suffire. Très occupé, gagnant largement sa vie, il brillait au Palais durant l'année judiciaire, il brillait dans les congrès pendant les vacances et cet éclat professionnel paraissait contenter son besoin de briller et son besoin de travailler. Mais, en Belgique, s'il est difficile de faire de la politique quand on n'est pas avocat, il n'est pas moins difficile, quand on est avocat, de ne pas faire de politique.
Une lumière du Barreau doit être un lumière de son parti. Louis Franck fut donc une lumière du parti libéral anversois, qui comptait alors plus de lumignons que de flambeaux, si bien que, bon gré mal gré, il se trouva un jour en bonne place sur une liste et que, élu député, lui qui jusque là n'avait jamais fait de politique que de loin, en spécialiste du droit maritime international, il se trouva forcé de lui accorder la première place dans son activité.
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D'abord, assure-t-on, il ne s'y donna que d'assez mauvaise grâce : le Parlement, c'est très joli, mais il n'allait pas pour cela négliger son cabinet d'avocat, autant plus qu’en ce temps-là il n'y avait aucune chance pour un libéral de devenir ministre; il ne ferait donc de la politique qu'en dilettante. Ah bien, oui ! Louis Franck ne peut rien faire en dilettante ; c'est un homme sérieux. Il n'était pas depuis trois mois à la Chambre que déjà le virus parlementaire opérait en lui, et la lumière du barreau d'Anvers devenait une des lumières de la politique belge... mais aussi de la politique flamingante.
Car c’est alors que Franck devint flamingant. Pourquoi diable Louis Franck devint-il flamingant ? Ce n'était certainement pas l’appel du sang, la voix de la race. Peut-être le milieu. C'est Edmond De Bruyn qui, dans son « Eloge d'Anvers », prétend que notre métropole peut accueillir dans son lit des Hollandais, des Espagnols, des Allemands, des Français, des Italiens, des Juifs ; il n'en sort jamais que des Anversois. Admettons, mais nous connaissons des Anversois pur sang qui sont aussi anti-flamingants que possible. Il est vrai qu'ils ne font pas de politique. Il paraît que quand on fait de la politique à Anvers, il faut absolument être flamingant peu ou prou. Antwerpen Boven ne se dit bien qu’en flamand. Louis Franck devint donc flamingant et comme il continuait à faire tout sérieusement, il fut flamingant avec un imperturbable sérieux. Il fit les yeux blancs, aussi bien que Van Cauwelaert lui-même, en parlant de la « Flandre méconnue », de la « Flandre persécutée », des « vertus innombrables de l'âme flamande ». La main sur le cœur et sur les lèvres le plus angélique des sourires, il prononça des discours lyriques, romantiques dans le meilleur style Van Cauwelaert et, peu avant la guerre, prêta avec Camille Huysmans et le Van Cauwelaert déjà nommé, le fameux serment dit des trois Suisses sur la flamandisation de l'université de Gand.
Mais, toujours ondoyant et divers, il avait pu, malgré son flamingantisme, conserver sa situation dans le parti libéral. Flamingant intégral ou flamingant modéré selon les heures et les milieux, il passait dans tous les cas pour un de ces flamingants avec qui on pourrait toujours s'entendre et qui seraient capables, le cas échéant, de ramener à la sagesse les pointus du parti. Et cela lui valut dans notre monde politique une situation un peu ambiguë mais éminente.
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Survint la guerre... La guerre est un état violent qui convient très mal aux types comme Louis Franck. En temps de guerre, il ne s'agit plus d'être ondoyant et divers ni de sourire au pour et au contre. Il faut être pour ou contre et obéir finalement à de grands sentiments élémentaires. Aussi les événements de 1914-1918 ne sourirent-ils pas du tout à notre héros.
Au moment de la reddition d'Anvers, il joua un rôle qui fut diversement apprécié par les patriotes de la stricte observance. Il faut ajouter que ces événements sont demeurés bien obscurs et qu'il ne faut pas ajouter pleinement foi aux gens qui, tapis dans d'un café, ne pouvaient pas admettre que tous les gens en place ne fussent pas tous des héros. Louis Franck ne fut pas envoyé en Allemagne comme Adolphe Max, comme Fulgence Masson, comme Pirenne et quelques autres mais, tout flamingant qu'il était, il ne se compromit pas avec les tenants et les aboutissants de Borms et consorts. Au lendemain de la victoire, s'il n'était pas de ceux que la victoire imposait, il n'était pas non plus de ceux qu'elle allait condamner à un long silence ; la guerre était une parenthèse. Et c'est alors que, de même que jadis il était devenu flamingant, il devint tout à coup financier.
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Comment, pourquoi et par qui Louit Franck fut-il appelé à prendre la direction suprême de la Banque Nationale ? C'est un mystère historique que noua ne chercherons pas à approfondir. C était assurément un magnifique couronnement de carrière mais… ce fut aussi l'origine d'une longue série d'embêtements dont on ne sait vraiment comment ils finiront. A la vérité, rien ne semblait le préparer à ce poste d' honneur et de péril... mais il ne le savait pas.
Politicien heureux, grand avocat, ayant mené fort adroitement ses affaires personnelles, il ne passait pas pour avoir pénétré les arcanes de la haute finance. Il est vrai qu'en ce temps-là on pouvait se dire que la haute finance, ce n' était peut-être pas aussi sorcier que cela en avait l'air. Sauf Charles Fabri, né dans une banque de province, les as de la haute finance belge étaient d’anciens officiers comme Thys, Francqui, Theunis ou d anciens avocats comme Camille Gutt et l'immortel vicomte Van de Vyvere. La Banque ! Mon Dieu ! Cela s'apprend comme tout le reste. Et puis, n'est-ce pas, il y a les employés subalternes qui en connaissent la technique. Aux dirigeants, il ne faut que l'instinct des affaires et... le génie.
Du génie ! Comment Franck aurait-il pu douter qu'il en avait ! Ceux qui le nommèrent en doutaient encore moins. Et puis, en ce temps-là, tout paraissait facile. On n'était plus bien sûr, du moins en Belgique, que l'Allemagne payerait, mais la production, la sacro-sainte production payerait. L'argent coulait à plein bord. De l'argent papier, mais cela n'avait aucune importance. En voulez-vous des millions En voilà, fût-ce pour l'exploitation des mines de saindoux du Kamchatka. Il y avait bien quelques vieux économistes sans génie qui disaient que cela ne pouvait pas durer, mais on ne les écoutait pas. La société anonyme Belgique était prospère. Il n'y avait aucune raison de croire qu'elle ne le serait pas toujours. Et elle était administrée par un petit groupe de camarades qui s’entendaient même quand ils avaient l'air de ne pas s'entendre et où, quelque fermé qu'il fût - nos deux cents familles à nous - on avait l'intelligence et la prudence d'admettre de temps en temps des recrues prises dans les jeunes temps en temps des équipes ou dans les vieilles qui avaient fait leurs preuves. Louis Franck fut une de ces recrues. Il était décoratif, un tantinet solennel. Il avait de belles relations internationales. Il avait été député, ministre. Après tout, ce n'était pas manquer à la tradition de placer à la tête de notre grand établissement d'émission un homme politique retiré de la politique. Sans remonter au lointain Victor Tesch, il y avait l'exemple de M. Landsheere qui passait pour un des meilleurs gouverneurs que la Banque ait eus. Louis Franck fut donc nommé, sinon aux applaudissements unanimes, du moins sans aucune protestation. Il était admis dans la société anonyme des camarades.
Et y fit parfaitement son office de camarade ; c’est peut-être l’origine des ses… embêtements actuels.
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Louis Franck recula épouvanté, quand il prit possession de l'hôtel de la Banque Nationale. Cet hôtel est un des plus sinistres spécimens de l'architecture civile de la moitié du siècle dernier. Le froid et le silence semblent régner à perpétuité dans ces cages d'escalier larges à y bâtir une maison, dans ces salons tellement vastes qu'aucun meuble d'usage n'est fait à leur taille, dans ces vestibules où le pas des huissiers, de noir vêtus, glisse comme celui d'un moine en cloître.
Aimant le décor fastueux des financiers flamands de la Renaissance, ayant acquis dans son milieu familial le goût des choses d'art - son frère compte parmi les premiers antiquaires de l’Europe - l'Anversois Louis Franck ne pouvait habiter cet immeuble austère et démodé. Il conservera le logis plein belles choses qu'il s'était aménagé à Anvers, se contentant de venir plusieurs fois par semaine à ses bureaux de Bruxelles.
Il n'était pas banquier professionnel quand il y vint pour la première fois ; mais sa faculté d'adaptation et sa vice intelligence eurent tôt fait de le transformer en un parfait gouverneur - au sens qu'attache à ce mot le capitalisme triomphant.
Le régime avait élu son homme et l'homme servait le régime avec reconnaissance. Il en résume les alités et les défauts. Un sanhédrin se forma où on n'était accueilli qu'après un dignus est intrare qui dépendait plus de la naissance et de la fortune que du mérite. C'est à la Banque Nationale qu'est le Tabernacle, le Saint des Saints, des puissances d' argent. Elles y règnent avec les écarts inévitables qui naissent de la force incontestée. Une mentalité spéciale à ceux qui manient la partie mobile, la partie vide la fortune publique, y a établi des errements qui n'émeuvent pas le Code Pénal, mais que l’homme de la rue contemple avec un étonnement qui fait quelquefois de lui un révolté.
Ces histoires de cagnottes secrètes ou non secrètes ; les arrangements pris par les bénéficiaires pour s'en partager le montant ; l'abandon au trésor, par le haut état-major, d'un dixième d'appointements qu'on récupère par un jeu d’écritures, après avoir empoché aussi les félicitations d'un public ébloui de tant de générosité vraiment patriotique, les complaisances vis-à-vis d'un Barmat à qui la recommandation d'un seul membre de l' équipe fait avancer des millions ; vingt autres faits dont la presse est pleine, montrent la distance qui existe entre la Belgique de 1937 et cette Belgique d'il y a un gros demi-siècle, où une souscription nationale offrait au vieux Charles Rogier, qui avait été au pouvoir pendant des lustres et qui en sortait pauvre comme un employé, une maison payée 30,000 francs, où il pût goûter repos mérité sans avoir à s'occuper du terme.
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Disons que la gestion de Franck ne parait pas avoir été aussi mauvaise que certains le disent aujourd'hui. D'autres que ces « certains » font remarque que l'encaisse-or de la Banque a augmenté dans de notables proportions, que jamais le crédit de la Belgique n'a été plus solide, que la situation monétaire est parfaitement saine, que le franc belge fait prime. Les premiers ripostent : tous ces beaux résultats ne sont pas dus à M. Franck et à l'actuelle direction de la Banque, mais aux circonstances, à la vitalité de l'organisme belge, au travail et à l'esprit pratique de la nation. Cela peut toujours se dire ; cela ne peut pas se prouver.
Toujours est-il que la gestion Franck, considérée d'une manière générale et en se plaçant au point de vue des actionnaires, n'a pas été plus mauvaise qu'une autre ; au contraire. un des reproches qu'on lui fait aujourd'hui, c'est d'avoir favorisé un peu trop ostensiblement les intérêts de la Banque aux dépens des intérêts du trésor, notamment dans l'affaire assez obscure des livres sterling qui coûta cher à l'Etat belge. Cassandre a expliqué l'affaire par le menu et de telle façon que sa thèse paraît difficilement contestable. Nous n'y reviendrons pas. Toujours est-il qu'en cette occasion l'Etat prit à sa charge une perte qui incombait à la Banque puisqu'elle était due à une erreur - Cassandre dit à l' « impéritie » - de ses dirigeants. Et cette perte était d'un demi-milliard. Passez muscade !
Pourquoi la muscade a-t-elle si facilement passé ? Camaraderie financière.
Evidemment on peut dire, en s'autorisant de la parole de Goethe, qu'une injustice vaut mieux qu'un désordre, que la Banque Nationale est une institution dont l'importance est telle pour l'économie du pays qu'il faut avant tout la protéger, même quand elle s'est trompée : mais il n'empêche que M. Louis Franck avait rendu tant de services de tous ordres à ceux qui avaient à défendre contre lui ou plutôt en face de lui l'intérêt de l'Etat qu'ils devaient être enclins à lui montrer une indulgence assez singulière. Et depuis que le terrible M. Sap, qu'on avait eu la maladresse d'exclure du consortium des camarades - suivi de Léon Degrelle qui a eu le tort de promener son balai symbolique sur des visages absolument nets mais qui n'en a pas moins balayé certains coins assez sales de notre maison nationale, - a révélé l'histoire, le public n' est plus disposé du tout à partager cette indulgence.
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Et c'est encore la camaraderie financière qui est à l’origine de l' ennuyeuse histoire des appointements de M. Van Zeeland. C'est entendu, M. Van Zeeland a rendu les plus grands services au pays; il lui a sacrifié sans compter son énergie, son temps, ses talents, une situation magnifique et de tout repos. Cela méritait peut-être une récompense nationale et il eût été dans tous les cas profondément injuste lorsqu'eût sonné l'heure inévitable de la retraite, s'il se fût trouvé, sinon sans ressources, du moins dans une situation fort diminuée, mais ce n'était pas à ses petits camarades de la Banque Nationale à se faire en cachette les interprètes de la reconnaissance nationale. Le système de la cagnotte, que les membres du conseil d'administration de la banque se partageraient à leur guise et dont ils réserveraient sa part au camarade de corvée gouvernementale, est inadmissible. Il faut une subtilité prodigieuse pour prétendre qu'elle est conforme aux statuts, et ce n'est tout de même pas une simple décision du Conseil qui pouvait les changer, ces statuts. On nous dit : « Cela se fait partout. Dans nombre de sociétés anonymes, les administrateurs se partagent ainsi la part des bénéfices attribués à la gérance et à la direction. »
Admettons, mais la Banque Nationale n'est tout de même pas une société anonyme comme les autres. Elle a des privilèges et des devoirs spéciaux. Et puis il s'agit de l'importance de cette cagnotte. Les parts représentent des six cents, sept cent mille francs. Il y a de quoi ne pas mourir de faim et, comme dit M. d' Aspremont-Lynden, le public a l'impression en plus nette que ses dirigeants politico-financiers commencent par s'y attribuer, sur les revenus de la Nation, de trop belles prébendes. « Le travail et les responsabilités ont fort augmenté », M. Louis Franck. D'accord, mais alors, pourquoi les dirigeants de la Banque ont-ils échappé à leurs responsabilités dans l'affaire des livres 8terling et dans l'affaire Barmat ?
Ah I cette affaire Barmat ! C'est encore une belle histoire. On est stupéfait quand on pense que la Banque Nationale, si justement difficile quand il s'agit d'accorder des crédits à l'industrie belge, a confié sana barguigner des millions et des millions à un aventurier international dont la réputation n'était même pas douteuse, qui avait été abondamment condamné à l'étranger, et cela sur la garantie de titres dépréciés, souvent impssibles à négocier et d'une valeur tout à fait illusoire. C'était à tout le moins une coupable imprudence, une faute lourde. On la fait maintenant retomber sur un directeur qui est mort ; les morts ont bon dos. Eh quoi ? Suffit-il donc de l’avis d'un seul directeur pour que tout le conseil, gouverneur en tête, entérine sa décision quand il s'agit de dizaines de millions ? Que signifie alors cette lourde responsabilité dont parle M. Franck ?
Voilà ce que l'on dit couramment dans le public, lequel ne contenta plus de lire les journaux officieux, dont le silence a été trop longtemps impressionnant, et ne se contente plus des promesses et des démentis officiels. Il réclame la lumière, le public, la pleine lumière. Osera-t-on la lui cacher toujours ?
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Désigné, dénoncé à l'opinion publique par des indicateurs que le souci du bien public n'est pas toujours seul à inspirer, comme une des vedettes de la camarilla ploutocratique belge, Louis Franck, assurément plus exposé, partant plus vulnérable, entend, depuis plusieurs semaines, sonner l'hallali de chasseurs d' hommes pressés, trop pressés, d'avoir sa peau. Le grand bourgeois, le grand avocat qu'il est ne se laissé pas faire au gré de la meute qui la talonne.
Si l’heure prédite à Crésus est arrivée, Franck aura réagi avec une vigueur à laquelle ses adversaires eux-mêmes rendent hommage.
Ceux qui, Léon Degrelle l’avait annoncé, auraient cru trouver le 30 août, jour de la grrrrande séance, un Franck aux mains tremblantes et à la voix mal assurée, suant la peur et demandant grâce pour ses « erreurs de psychologie » auront été bien surpris de voir un homme parfaitement maître de soi, ne perdant jamais, devant les plus désagréables attaques, ce sourire très spécial qui est comme un rictus de supériorité. Ils ont eu devant eux un avocat qui a plaidé, pour autrui, sinon toujours victorieusement, au moins toujours avec aisance et autorité, des causes bien plus mauvaises que la sienne, un homme à qui les invectives de Degrelle, qui devait à sa clientèle de se montrer brutal et même grossier, et la dialectique adroite et redoutable du sénateur Van Dieren, un adversaire de taille, ne purent un instant faire perdre son assurance. Franck a défendu son fauteuil de gouverneur pied à pied - et tout fauteuil en a quatre, comme on sait.
Au moment où les nécessités du tirage et du brochage du petit volume hebdomadaire qu'est devenu Pourquoi Pas ? nous obligent à mettre sous presse, le deuxième round est engagé à la Banque Nationale.. Quel en sera le résultat ? Et celui du troisième round ? Nous l'ignorons ; tout est surprise dans cette affaire et nous avons 'été si souvent étonnés depuis quinze jours, qu'un étonnement de plus est dans nos prévisions. Mais soyez persuadé que l'état-major de la Banque Nationale poursuivra le combat avec assurance. Son état d'esprit est bien différent du vôtre, lecteur, et du nôtre : alors que nous songeons à la portée morale de ces incidents et à leur répercussion sur la mentalité du pays, gouverneur et directeurs constatent tout d'abord que toutes les injures du Pays Réel qui, depuis un mois, traite en manchette Louis Franck de voleur et de pourri, n'ont pas affolé l’opinion, puisque les actions de la Banque ont monté en Bourse après la séance de lundi.
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Nous sommes persuadés que finalement tout cela s arrangera. Tout s'arrange dans ce pays, mais à quel prix ? Si nous osions risquer une prophétie, en écartant l'éventualité de « faits nouveaux », nous dirions qu'avant peu, M. Louis Franck, atteint par la limite d'âge, fatigué par ses longs travaux, se retirera dans une heureuse retraite, qu'il sera remplacé quelque jour par M. Van Zeeland, décidément las de la politique et à qui ses nouvelles fonctions permettront de se consacrer à la vaste enquête économique que l'Europe lui confie et dont elle attend le salut - et que tout rentrera dans l'ordre au sein de la société anonyme Belgique et de sa camarilla financière. Des sanctions ? Quelles sanctions ? C'est vite dit, c'est moins vite fait... La solution éminemment middelmatique que nous prévoyons fera sans doute subir quelques accrocs à la justice immanente, mais nous savons bien que la justice n'est pas de ce monde et qu'il est bien des fautes qui ne s'expient qu'au jugement dernier. Seulement...
Seulement il ne faut pas croire trop facilement qua tout s'oublie. La fait que notre cher vieux P.O.B. est abondamment représenté dans le ministère Van Zeeland nous a épargné les brillantes diatribes qu'en d’autres circonstances on n'eût pas manqué de lira dans le Peuple sur la pourriture du capitalisme, les privilégiés de la finance, les deux cents familles et tout le tremblement. Rappelez-vous ses vitupérations contre le « gouvernement des banquiers. » Maia dans la parti socialiste, aussi bien que dans les autres, il existe une opinion sous-jacente qui n'obéit plus aux chefs qu'en renâclant. Cette opinion-là enregistre les capitulations avec une sorte de férocité. Si Léon Degrelle et son rexisme n'avaient pas fait tant de sottises, ils seraient devenus bien dangereux. Et les communistes donc
(Extrait de La Dernière Heure, du 1 décembre 1938)
M. L. Franck, ministre d’Etat, gouverneur de la Banque Nationale, vient de mourir inopinément. Il s’est éteint, sans souffrance, son cœur, affaibli, ayant cessé de battre. Une personnalité libérale de premier plan.
M. Louis Franck, ministre d'Etat, et gouverneur de la Banque Nationale, actuellement en congé, vient de mourir à Eert-Brugge, des suites d'une affection cardiaque : telle est la brutale nouvelle parvenue à Bruxelles vendredi matin.
Il a peu de temps, M. Louis Franck, qui était devenu presque aphone, avait cru que cette perte soudaine de la voix provenait d’un froid. Mais ressentant bientôt certain malaise et se sachant atteint d’une affection cardiaque, il consulta, mercredi matin, son docteur et ami, le professeur Demoor, qui lui ordonna le repos complet.
Jeudi matin, M. Louis Franck, qui se trouvait à Bruxelles, demanda à son médecin l'autorisation de gagner en auto sa propriété d'Eert-Brugge, près de Wyneghem, dans l’arrondissement d'Anvers.
Cette autorisation lui fut accordée sous réserve de sages précautions.
Malgré celles-ci, le ministre d'Etat se sentit glacé lorsqu'il arriva à destination.
Dans l'après-midi, le professeur Demoor fut appelé son chevet, en consultation avec le Dr Vanderstrickt, de l'Institut de cardiologie. Néanmoins, le mal s'aggrava et le malade s'éteignit doucement et sans souffrances, vendredi à 1 heure du matin.
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La vie de Louis Franck
M. Louis Franck était né à Anvers le 28 novembre 1868. Il s'était révélé dès ses premières études, un sujet d'élite : 16 ans, puis à 18 ans, il s'était classé premier en français et en flamand au concours général de l'enseignement moyen. Déjà à cette époque, il avait produit des essais littéraires remarqués sur des écrivains flamands et sur Victor Hugo.
Il avait ensuite suivi les cours de droit l'Université libre de Bruxelles et passé tous ses examens avec la plus grande distinction.
Docteur en droit, il s'était affirme bientôt, à Anvers, un brillant avocat d'assises, puis un juriste éminent spécialisé dans le droit maritime, le droit commercial et les questions internationales.
Il n'avait pas moins gardé le souci des préoccupations d'intérêt général et la passion de l'étude.
Secrétaire de l'Union internationale il avait provoqué, en de droit 1897, la formation du « Comité maritime international », dont il avait présidé, depuis lors, maintes réunions ayant pour objet l'unification du droit maritime : abordage, assistance des navires, transports, hypothèques et privilèges, responsabilité des propriétaires de navires, etc.
Elu député en 1906 pour remplacer feu M. bourgmestre d'Anvers, M. Louis Franck avait représenté à la Chambre les idées libérales. Il était intervenu avec autorité dans l'élaboration des lois sur le droit maritime, des lois sociales, des lois coloniales, des lois linguistiques. Il avait été le porte-parole des libéraux dans de nombreuses questions financières et économiques.
En 1914, lorsque la guerre éclata, il faisait un voyage au Congo. Il revint en toute hâte.
Avant l'évacuation d'Anvers par les troupes belges, le roi le fit appeler avec le bourgmestre et leur recommanda de veiller sur la métropole. Placé à la tète de l'administration, M. Franck eut à sauvegarder les intérêts de 82 communes de l'enceinte fortifiée; il organisa le comité provincial de secours et d'alimentation; il résista à toutes les exactions de l'ennemi.
Avec quelques autres personnalités parlementaires, il forma une sorte de petit gouvernement occulte ignoré des Allemands mais approuvé par le gouvernement belge au Havre qui se réunissait chaque jeudi à Bruxelles et organisait la résistance.
Tour à tour, M. Franck protesta ouvertement, par des protestations signées, contre les déportations, contre les tentatives de séparation politique par l'ennemi. A la suite d'une de ces protestations publiées dans les journaux de Hollande il avait dû, en février 1918, prendre le chemin de l'exil, passer deux mois de prison cellulaire à Bonn et demeurer déporté ensuite, à Celle-Schloss, jusqu'à l'armistice.
A ses amis qui se désolaient de son départ, il avait répondu : « Dans la vie, il n'est pas nécessaire d'être heureux. Le devoir seul importe. »
Libéré après les hostilités, M. Franck - qui avait voyagé en Extrême-Orient, dans les possessions anglaises et portugaises ainsi qu'au Congo belge - était entré le 21 novembre 1918, dans le premier cabinet Delacroix, en qualité de ministre des Colonies, poste qu'il assura pendant plus de cinq ans.
C'est au cours de son passage au département des Colonies qu'il avait fondé l’Université coloniale d'Anvers.
Après un nouveau voyage au Congo qui dura neuf mois et au cours duquel il avait inspecté toute la colonie, il entama l'industrialisation du Congo par la création de chemins de fer, de travaux publics, d'établissements d'hygiène et d'éducation ; par une politique basée sur le relèvement des populations indigènes, par l'organisation de régies autonomes.
L'honorable Ormsby-Gore, membre du Parlement britannique, ancien sous-secrétaire d'Etat aux Colonies. Sir Humphrey Legget, Sir Sidney Henn dans The Journal Of the Royal Society of Arts (24 juillet 1924), combien d'autres encore, rendirent hommage à ce « colonial intelligent et intègre. »
Plusieurs fois après son voyage au Congo, M. Franck avait fait visite à Lord Milner, secrétaire d’Etat pour les colonies à Londres, puis à M. Winston Churchill, et réussi faire intervenir, en faveur de la rétrocession du territoire de Kisaka à la Belgique, la puissante influence des missionnaires catholiques et protestants.
C’est M. Franck qui avait piloté, au Musée colonial de Tervueren, le roi et la reine d'Angleterre lorsqu'ils vinrent à Bruxelles après la guerre.
Il avait conservé le portefeuille des Colonies dans le deuxième cabinet Delacroix, dans le cabinet Carton de Wiart en 1921 et dans le cabinet Theunis, constitué ensuite.
En août 1923, lors d'un remaniement de ce dernier gouvernement, il avait volontairement renoncé à ce poste et avait repris la tête du brillant cabinet d'avocat qu'il avait délaissé dix ans auparavant, à Anvers, pour se consacrer aux affaires publiques.
En 1926, alors qu'il était toujours député libéral d'Anvers et l'un des grands débatters de la Chambre. il avait été chargé par le cabinet Jaspar du poste de gouverneur de la Banque Nationale de Belgique.
Il renonça dès lors à la vie parlementaire et même à la vie politique. C'est à cette époque, le 27 septembre 1926, que le roi Albert l'avait nommé ministre d'Etat.
La même année, il avait été avec M. Francqui le réalisateur de la stabilisation monétaire d’où sortit le « Belga. »
M. Franck avait été aussi pendant plusieurs années professeur de droit maritime à l'Université de Bruxelles.
Flamand de haute culture, parlant avec une égale aisance le français, le néerlandais, l'anglais et l'allemand, connaissant aussi parfaitement diverses autres langues dont le danois, l'italien et l'espagnol, M. Louis Franck était un polyglotte remarquable, doublé d'un orateur au verbe châtié, à la voix chaude et captivante.
La clarté et la méthode qui caractérisaient tous ses grands discours ajoutaient encore à l'autorité de sa science qui était encyclopédique et s'étendait de la littérature à l'économie politique en passant âr le droit, les arts, la linguistique, la finance, la politique, la philosophie, etc.
En ces derniers temps, M. Louis Franck avait été violemment attaqué, comme on sait, par un clan politique, et Il en avait ressenti un tourment d'indignation qui n'aura pas été sans influencer son état de santé.
(Extrait du Peuple, du 1 janvier 1938)
M. Louis Franck est mort. Le ministre d’Etat libéral, gouverneur de la Banque nationale, ancien ministre des Colonies, a succombé dans la nuit de jeudi à vendredi à une angine de poitrine
Une grande personnalité belge disparaît avec lui.
Une nouvelle qui parut, au premier abord, stupéfiante, s’est répandue vendredi matin : M. Louis Franck était mort au milieu de la nuit. Ce qui ajoutait encore au dramatique de cette nouvelle, c’est que le gouverneur de Banque Nationale, qui avait, à la fin de septembre dernier, dans les circonstances que l'on se rappelle, obtenu un congé de trois mois devait être atteint, hier, précisément, par la limite d'âge.
On apprenait bientôt que M. Louis Frannck souffrait, depuis plusieurs années déjà, de troubles et de faiblesses du cœur. Ceux-ci ne présentèrent toutefois pas, pendant longtemps. une très grande gravité. Mais, depuis deux ou trois mois, il avait eu plusieurs accès offrant les symptômes d'une angine de poitrine, ce dont le gouverneur se sentait fort indisposé. Ces derniers jours, les accès se multiplièrent, le faisant fort souffrir. On n'avait pas parlé d'angine. M. Franck savait pourtant exactement lui-même ce dont il souffrait. Jeudi.
Jeudi, le gouverneur était rentré de Bruxelles Anvers, où il résidait. Son voyage l'avait assez fatigué. Il fut pris d'une très grande faiblesse, qui provoqua un infarctus cardiaque, trouble qui ne permet plus une circulation suffisante. Son médecin vint le voir. Et, tandis que la famille était avertie dès l'après-midi de la gravité de la situation, un médecin anversois le visita encore le soir, vers 11 heures.
Vendredi matin, le médecin ordinaire de M. Franck se rendit de Bruxelles à Anvers pour revoir son malade. C'est en cours de route que lui-même apprit la mort de M. Louis Franck, qui était décédé à 2 h. 30 du matin au château d’Eertbrugge à Wynegem, près d’Anvers.
* * *
M. Louis Franck était né à Anvers, le 28 novembre 1868, d'une famille anversoise. Il fit ses études moyennes à l'athénée de la Métropole, et passa de là à l'Université Bruxelles. où il fit son droit. C'était ce qu'on appelle un bûcheur. Cela ne l'empêchait pas, toutefois de s'adonner, dès les bancs de l'athénée, à de multiples activités au caractère, tout d’abord purement littéraire. C’est de cette époque que datent ses premières publications : De Poesjen », « Jan Van Beers », « Pol de Mons », en flamand, « Victor Hugo » en français. A Bruxelles, il fut parmi les fondateurs de la « Revue Universitaire » et collabora aussi au « Journal des Etudiants. »
Devenu avocat, on le vit publier successivement des essais philosophiques comme « L'Evolution morale et la Crise pessimiste », des travaux de sociologie. comme « Le Minimum de salaire », des ouvrages de droit, de droit maritime surtout, la branche dans laquelle il devait se spécialiser au barreau et qu'il devait enseigner plus tard à l’Université.
Mais les questions politiques et sociales l’intéressaient, l’occupaient de plus en plus. Et tandis qu'il consacrait encore une bonne part de son activité, comme il ne devait jamais cesser de le faire, aux problèmes juridiques internationaux, il participa activement au mouvement flamand d'une part, et, de l'autre, au parti libéral anversois, où il représentait l'aile progressiste.
En 1906. les libéraux anversois l’envoyaient la Chambre en remplacement de Van Rijswijck. II y fit œuvre éminemment utile, bataillant notamment pour le service militaire général à court terme, pour l'instruction obligatoire, pour l’égalité linguistique, et menant l’opposition contre la désastreuse politique du gouvernement clérical. II fut également échevin de la Métropole.
Cependant, on le trouvait encore comme fondateur de la « Société des Nouveaux Concerts » et de « L'Art contemporain », comme directeur de la revue « Le Droit Maritime » et du « Vlaamsche Gids.» Et il trouvait le moyen de continuer à écrire de multiples livres et brochures rédigés en français, en flamand, en anglais ou en allemand.
Pendant la guerre, M. Louis Franck présida la Commission Intercommunale, organisme de secours groupant 90 communes de la province d'Anvers et de de Saint-Nicolas.
Il fut déporté à Celle par les Allemands.
La guerre finie, il reprit sa place au Parlement. et tout de suite, à nouveau, y joua l'un des tout premiers rôles. II fut ministre des Colonies de 1918 à 1924, collabora donc avec les socialistes dans les premiers gouvernements d'union nationale, et montra dans ces circonstances la largeur de vues qui avait déjà caractérisé son action avant la guerre. C'est ainsi qu'il prit une part active au vote des lois sociales, telle celle des huit heures. Comme ministre des Colonies, le Peuple lui rendit ce témoignage, lorsqu’il résigna ses fonctions :
« Il a eu la conception des régies autonomes, celle des transports fluviaux. celle des mines d'or : il a réussi à faire participer l'Etat, à la plupart des grandes affaires: il a réduit des concessions... »
C'est en 1926, lors de la première stabilisation du franc, qu'il devint gouverneur de la Banque Nationale, poste qu'il ne devait plus quitter, avant de prendre un congé qui était comme une préface sa retraite.. Mais tout en assumant ses hautes fonctions, il dirigea, comme tel, la Banque des Règlements Internationaux, et resta vice-président de l'Association de Droit International, dont le siège est à Londres.
La nomination de gouverneur avait entraîné sa démission de député. Toutefois, il intervenait souvent dans les affaires publiques lorsqu'elles avaient un rapport avec la vie économique du pays. Et l’on a eu tort de ne pas l'écouter, pas exemple en 1929, lorsque, pressentant la crise, il mit en garde contre l'esprit de spéculation.
Louis Francs avait été nommé ministre d’Etat.
Ce n'est pas Ici le moment de rappeler en détail les affaires auxquelles il s'est trouvé mêlé dans ces derniers temps. A-t-il commis des fautes dans la gestion de notre Institution d'Emission ? Des procès sont en cours, qui feront là-dessus, espérons-le, toute la lumière, mais qui, dans tous les cas, tant qu'ils ne sont pas terminés, doivent interdire, devraient interdire, plutôt, à quiconque de se prononcer.
Ce qu’il faut, c'est qu'à n'en pas douter, les attaqua répétées, d'une dureté et d'une méchanceté sans égales, dont 'il fut l'objet, ont contribuer à hâter sa fin.
II reste qu'avec Louis Franck disparaît une grande personnalité belge, grande dans une foule de. domaines de l’activité nationale et internationale, et qui, toujours, sut faire montre d'un esprit large et progressif.
(Extrait de L’Indépendance belge, du 1 janvier 1938)
M. Louis Franck, ministre d’Etat, a succombé à une crise cardiaque dans la nuit de jeudi à vendredi.
Avocat, homme politique, gouverneur de la Banque Nationale, M. Louis Franck usa toutes ses forces au service du pays. On lira plus loin son « curricumum vitae. » Nous n’en voulons souligner ici que quelques aspects.
Grand bourgeois d’Anvers, appartenant à la minorité francophone de la Métropole, M. Louis Franck fut un des premiers à défendre les droits de nos concitoyens flamands Dès avant la guerre, au moment où il déposa le projet de 'loi' connu sous le nom de loi Franck-Segers, sur l’étude du flamand dans l'enseignement moyen. Certains lui décochèrent comme une injure l’épithète de flamingant.
Défenseur des revendications flamande, M. Louis Franck fut de ceux qui refusèrent de les faire triompher avec l’aide de l’occupant. Les activistes n'eurent pas d’adversaire plus résolu que lui. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison pour laquelle les héritiers de ces misérables et spécialement M. Van Dieren, l’abreuvèrent de calomnies l’occasion de ce qu'on a appelé « les incidents de la Banque Nationale. » Ces messieurs avaient une revanche, hideuse, à prendre.
Député libéral d'Anvers, M. Louis Franck était un des leaders de la gauche libérale de la Chambre quand, en 1926, le gouvernement Jaspar, sur la proposition de M. Emile Françqui, , songea à le mettre à la tête de notre institut d’Emission. M. Franck hésita. On comprend cette hésitation, car, grand avocat, le député libéral possédait le plus important cabinet d'Anvers. Toutes les grandes affaires commerciales ou maritimes passaient par chez lui. Quels que fussent les émoluments attachés au poste de gouverneur de la Banque Nationale, ils ne pouvaient être comparés aux revenus que l’exercice de sa profession lui assurait légitimement. C'est dire combien sont imméritées les injures des personnages l’accusant d’avoir voulu chercher, dans un « fromage », une retraite dorée.
Quel fut le rôle de M. Franck comme gouverneur de la Banque ? N'ayant rien d’un Pic de la Mirandole, nous avouons franchement notre incompétence. Tout ce que nous savons, c'est que, sous sa direction, notre Institut d’émission a connu une ère prospère entre toutes.
Depuis quelques mois. M. Franck a fait l’objet d'une campagne violente, acharnée, de la part de gens qui, ne se respectant pas eux-mêmes, ne respectent rien ni personne. M. Van Dieren, M. Paul Colin, M. Léon Degrelle, M. Gustave Sap qui sont, paraît-il, les seuls honnêtes gens de Belgique - il faudra bien qu’un jour on examine ce point d’un peu plus près – l’ont accusé, sans l’ombre d’un commencement de preuve, des pires méfaits. On n'a pas perdu le souvenir des séances écœurantes de l'assemblée générale de la Banque au cours desquelles une meute hurlante aboyait à ses chausses à la plus grande joie de certains journaux qui affichent un plaisir malsain chaque fois qu'ils voient salir tel ou tel grand Belge. Quelques jours après ces séances, j’eux l’occasion de rencontrer M. Franck. Fatigué, me dit sa lassitude, son écœurement en présence d’une campagne de calomnies contre laquelle la lenteur invraisemblable de la justice belge le laissait désarmé. Nous écrivions hier, ici même, que la justice par ses atermoiements avait sa part de responsabilité dans l’affaire Segers comme dans l'affaire Van Cauwelaert. En ce qui concerne M. Franck, la justice viendra trop tard. Elle aura laissé à des individus sans honneur comme sans conscience le temps de le tuer.
(Extrait de L’Indépendance belge, du 1 janvier 1938)
La carrière du défunt
Louis Franck naquit à Anvers, d'une famille d'origine anversoise, le 28 novembre 1868. A l'Athénée, il se révéla très brillant sujet. A 16 ans et 18 ans, il obtint le premier prix au général de l'enseignement moyen la fois en français et en flamand. A 20 ans, il avait déjà écrit, dans les deux langues, différents essais littéraires, qui turent remarqués.
A l'Université de Bruxelles, il suivit les cours de droit et réussit tous ses examens « avec la plus grande distinction. » Il fut le fondateur du Cercle Universitaire où se rencontraient alors des jeunes qui devinrent les ministres Emile Vandervelde, P..E. Janson, Henri Jaspar, les professeurs Bordet et Massart, le recteur Demoor, l'astronome Stroobant, le secrétaire général Wodon, le conseiller colonial Cattier, etc.
Docteur en droit, M. Louis Franck s’en retourna à Anvers e ne manqua pas de s'affirmer bientôt brillant avocat d'assises, puis juriste et avocat hors de pair, principalement dans le droit maritime, le droit commercial et les questions internationales.
Elu député en 1906, en remplacement de feu Jan van Rijswijck, le grand bourgmestre d'Anvers, M Franck représenta à la Chambre les libéraux anversois. Il prit une part active dans l'élaboration de la nouvelle loi belge sur le droit maritime, dans les projets de lois sociales, dans les revendications linguistiques flamandes, dans la politique coloniale lors de la discussion sur la reprise, dans la question militaire. Il fut pour beaucoup dans l’adoption de la loi de 1909 introduisant le service personnel.
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La guerre et la résistance à l’occupant
En 1914, M. Franck faisait une randonnée d’études au Congo. Il se trouvait au Katanga quand éclata la guerre. Il rentra aussitôt à Anvers, où il arriva peu de jours avant l'abandon par l'armée belge du « réduit national. » Le Roi Albert le fit appeler et lui demanda de veiller, ainsi que le bourgmestre, à la sauvegarde de la métropole.
Pour sauver la malheureuse ville d'un plus grande destruction, M. Franck accepta, avec le bourgmestre De Vos et le sénateur Ryckmans, la pénible et dangereuse mission d'essayer de traverser les lignes du feu et de se mettre en contact avec l'assiégeant en vue de faire cesser le bombardement.
Le Roi, quelques semaines après les événements, tint à faire parvenir à M. Franck un télégramme élogieux.
Placé en fait à la tête de l'administration par le vœu même du bourgmestre, M. Franck dut résister aux revendications incessante de l'occupant, veiller sur les biens des absents, rendre possible le rapatriement des centaines de milliers d'habitants qui erraient dans les villes et les villages du Sud de Hollande, assurer le ravitaillement, organiser les secours. Presque tous les bourgmestres et échevins des communes avaient fui. M. Franck en fut réduit à instituer plus de 26 bourgmestres ff. qui se tirèrent d'ailleurs admirablement d'affaire.
L'ennemi frappa Anvers de 50 millions de contributions de guerre. Au nom de la ville, M. Franck les refusa. On l'arrêta. Le collège et les notables décidèrent qu'il était impossible de ne pas payer et on commença à verser la forte somme. Libéré, M. Franck réussit quand même à arrêter es versements, et ceux-ci ne dépassèrent que légèrement la moitié du chiffre fixé.
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Déporté
Louis Franck, qui était un des chefs du mouvement flamand, fut cependant un des adversaires les plus irréductibles de l'activisme. Les séparatistes avaient organisé, en février 1918, des manifestations à Anvers. Ils se heurtèrent à des contre-manifestants et des bagarres eurent lieu. Les Allemands reprochèrent à Louis Franck d'être l'organisateur de ces manifestations. Le Conseil des Flandres, d'ailleurs, demandait sa déportation. Louis Franck tut arrêté, puis condamné à deux mois de prison cellulaire et à la déportation. Il purgea la première peine à Bonn et la seconde à Celle-Schloss.
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Ministre des colonies.
Libéré à l'armistice, M. Franck - qui s'était fait connaître grand défenseur du Congo et avait fait plusieurs voyages en Extrême-Orient, dans les possessions anglaises, portugaises et au Katanga - entrait le 21 novembre 1918 dans le premier Cabinet, Delacroix, comme ministre des Colonies ; et il devait le rester pendant plus de cinq ans.
Un de ses premiers soins fut d'entreprendre, par le Congo, un voyage d'inspection qui dura près de neuf mois - de février à octobre 1919 - au cours duquel il vécut sous la tente deux mois et demi, traversant l’Afrique de l’Océan Indien à l’Océan Atlantique, remontant dans le Nord jusque Buta et descendant au Sud jusque Tchikapa.
Guidé par ses qualités pratiques, il sut enrayer les errements du fonctionnarisme. Il combattit l'étatisme. Il transforma maints services administratifs de la marine, de l'agriculture, des mines etc., en des organismes d'un caractère industriel. D'ou la création de la régie des mines d'or, de la Société nationale des Transports fluviaux, de la Compagnie cotonnière congolaise, etc., dans le capital desquelles toutefois l’Etat conserve une participation prépondérante, sans entraver l'autonomie et le libre fonctionnement de ces organismes.
Partisan d'ailleurs dune décentralisation efficace, c'est M. Franck qui chargea M. Lippens, alors gouverneur général, d'accorder aux gouverneurs de province, des pouvoirs plus étendus. Dans l'organisation intérieure de la colonie, les initiatives du ministre furent marquantes. Il simplifia et améliora l'appareil judiciaire. En instituant l'école d'assistants médicaux indigènes, il a prévu l'aide que les auxiliaires de couleur apporteront au Service de l'hygiène. Par l'envoi de missions médicales ambulantes, il s'efforça de combattre la maladie du sommeil et les autres maux dont souffrent les populations congolaises.
M. Franck créa l'Ecole coloniale supérieure, devenue peu après l'Université coloniale.
Sa compétence en matière financière le fit désigner comme gouverneur de la Banque Nationale au moment de la stabilisation du franc et la création du Belga. Il poursuivit à la tête de l’Institut d'émission une politique monétaire basée sur l'or.
Il y a quelques semaines, il sollicita et obtint d'être mis en congé pour trois mois.
Amateur d'art éclairé, M. Franck avait réuni de fort belles collections. Il n'est aucune branche du domaine artistique à laquelle il ne se soit intéressé. Et c'est en véritable mécène qu'il a protégé, en maintes circonstances, les artistes dont il soutenait les efforts et les initiatives.
M. Franck était grand officier de l'Ordre de Léopold, de la Légion d'Honneur et de l'Ordre des S.S. Maurice et Lazare. Il était Grand Croix des Ordres de Victoria, d'Isabelle la Catholique, de la Couronne d'Italie et du Christ du Portugal.
Il fut nommé ministre d'Etat par le Roi Albert
KAUCH P., Louis Franck, dans Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1965, tome 33, col. 335-354)
(FichierPDFBiographieNationaleTome2092.pdf
FRANCK (Louis-Marie-François), juriste, homme politique, gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, né à Anvers le 28 novembre 1868, décédé à Wijnegem-lez-Anvers le 31 décembre 1937.
Il fit ses études à l'école communale et à l'athénée d'Anvers puis à l'Université libre de Bruxelles. Il emporta en 1884 et en 1886 le premier prix en langue française et en langue flamande aux concours généraux des athénées et se révéla déjà alors organisateur, orateur, défenseur des humbles, démocrate-né, écrivain prometteur, polémiste convaincant, flamand enthousiaste. A l'athénée il créa le cercle « Studie », dirigea l'organe de celui-ci : De Schoolgalm et publia plusieurs essais remarqués : Jan van Beers (1883), De Poesjen (1884), Pol de Mont (1884), Victor Hugo (1885). A l'université, il créa le Cercle Univer sitaire (1895) qui exerça une influence profonde sur ses membres pendant dix ans, fut l'un des fondateurs de la Revue Universitaire et collabora au Journal des Étudiants. Il fut un des animateurs d'un groupe où se signalèrent Louis Wodon, Félicien Cattier, Henri Jaspar, Paul-Émile Janson, Emile Vandervelde, Jules Bordet, Adolphe Max, Auguste Vermeyken, Jean Massart.
u cours de cette période s'épanouirent ses goûts pour la littérature et les arts, sa connaissance étendue des langues étrangères, sa probité intellectuelle, son esprit combatif. Sa production littéraire, dont la qualité vaut celle de beaucoup d'écrivains de métier, le fit remarquer rapidement. Il collabora à Onze Kunst et l'Art Moderne, fut l'un des principaux animateurs de la revue Van Nu en Straks, si importante dans l'histoire de la littérature flamande, et fut un des fondateurs du périodique De Vlaamsche Gids. Bien qu'après ses études universitaires il ait publié surtout des travaux juridiques ou de portée politique, ses aspirations littéraires et artistiques restèrent très vivaces. Il publia d'intéressants récits de voyage (Oud- en Jong Turkije, Het Land van Manâna), des extraits d'un journal de son séjour de neuf mois au Congo et de très nombreux articles sur des artistes, des écrivains, des hommes politiques, des problèmes sociaux et linguistiques. Il créa, avec son frère François, collectionneur anversois de renom, les très vivantes associations « Kunst van Heden » et « Maatschappij der Nieuwe Concerten ».
* * *
Son ascension fut très rapide au barreau d'Anvers. Après avoir brillé aux assises et en correctionnelle, il devint spécialiste des affaires maritimes. Avant la fin du siècle, il avait acquis une réputation considérable dans ce domaine, non seulement en Belgique, mais aussi à Londres, Copenhague, Hambourg, Rotterdam, Berlin, Paris. Il avait été heurté très tôt par les conflits de lois en matière maritime. Jugeant que seule la coopération internationale pouvait remédier aux suites souvent lamentables de cet état de choses, il exposa ses idées au Congrès de l'International Law Association tenu à Bruxelles en 1895 - il participait dès cette époque à nombre de congrès internationaux où il se sentait parfaitement à l'aise -, il entreprit lan d'après une série de conférences sur le droit maritime inter national au Jeune Barreau d'Anvers, rallia à ses idées Charles Le Jeune, depuis longtemps préoccupé par ces problèmes, et grâce à l'appui de ce dernier parvint à créer, en 1892, le Comité Maritime International destiné à mettre de l'ordre dans un état de choses très confus. Bon tacticien, il confia les travaux de ce comité non à des théoriciens, des professeurs, des fonctionnaires éloignés des réalités, mais à des armateurs, des négociants, des juristes habitués à se mouvoir dans le labyrinthe de lois et d'usances divergentes.
Grâce à lui, le Comité Maritime International dont le siège fut fixé à Anvers, devint le centre des associations de droit maritime compétentes, mettant à l'étude les questions de droit susceptibles d'unification et les soumettant aux délibérations de Conférences internationales périodiques. La première association nationale - actuellement dénommée Association Belge de Droit Maritime - créée à l'initiative du comité susdit, fut organisée par Franck avec l'appui du ministre Beernaert. D'autres associations suivirent dans tous les pays d'Europe intéressés au transport par mer. Pendant plus de quinze ans, il fut la cheville ouvrière de l'association dont il devint président après la guerre de 1914-1918.
Pourtant ces travaux ne constituaient qu'une des facettes de la tâche qu'il avait assumée. Afin d'obtenir l'appui des gouvernements et la consécration parlementaire des accords adoptés en réunion, il parvint, en 1905, toujours grâce à Beernaert et avec l'appui de Le Jeune, à faire convoquer une conférence diplomatique à Bruxelles. Comme elle ne réussit pas à son entière satisfaction, il obtint de ne pas clôturer les travaux qui purent ainsi être poursuivis au cours de sessions ultérieures, réunies sur simple convocation de la Belgique, et qui aboutirent à l'adoption d'un grand nombre de règlements internationaux qui régissent la navigation pour ainsi dire sur toutes les mers du monde.
Là ne s'arrêta pas son activité sur le plan international. Il fut, pendant longtemps, secrétaire de l'Union Internationale de Droit Pénal, vice-président de l'International Law Association, prit une part importante aux conférences interparlementaires jusqu'en 1926, fut notamment un des fondateurs de la Conférence parlementaire internationale du Commerce. Il représenta la Belgique dans beaucoup d'autres réunions de ce genre et prêta son concours au Comité d'arbitrage et de conciliation entre la Suisse et l'Italie (1926) ainsi qu'au Comité d'arbitrage entre les Etats-Unis et la Bulgarie (1930).
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Si, dans les questions juridiques internationales il n'a cessé de pour suivre l'unification des principes juridiques dominants, son objectif sur le plan juridique national fut la défense des intérêts des groupes non protégés.
L'essentiel de cette partie de son œuvre, commencée longtemps avant sa carrière politique, concerne la défense des droits de l'ouvrier, de l'agriculteur, des classes moyennes et surtout des droits linguistiques des Flamands.
Les débuts de ses interventions en faveur de la langue flamande se placent en 1896, au cours des fêtes du dixième anniversaire de la Conférence flamande du Barreau. Le discours qu'il prononça à cette occasion, Taal en Nationaliteit, élargissait le débat ; loin de s'en tenir aux revendications, se plaçant au-dessus des contingences politiques, il fit ressortir que les arts et les sciences puisent leur originalité dans la langue maternelle. Déjà auparavant, il avait donné des preuves de l'élévation de sa pensée en la matière, notamment au cours de procès où la question de l'emploi du néerlandais dans l'exercice de certaines fonctions était en cause. Jamais il ne changea de ligne de conduite. Et c'est aux classes dirigeantes du pays flamand qu’il attribuait le devoir d’entrer en contact avec la masse pour l'emploi et l'étude de sa langue.
Certains ont regretté que son œuvre juridique ne soit pas plus étendue. En effet, elle comporte peu de travaux de droit pur. Son essence est condensée dans ses consultations, plaidoiries et discours. Mais elle a trouvé également une expression parfaite dans son enseignement du droit maritime.
Il avait du goût pour l'enseignement qui le mettait en contact direct avec les nouvelles générations. Très jeune encore, il fit des conférences sur l'économie politique et le droit maritime à l'extension anversoise de l'Université de Bruxelles et, plus tard, à l'Université Nouvelle (actuellement l'Institut des Hautes Etudes) à Bruxelles. Le meilleur de lui-même, il le donna à l'Université de Bruxelles où, grâce à la fondation Sheid, il créa un Institut de droit maritime, rattaché à la Faculté de droit.
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Ses convictions politiques et linguistiques devaient évidemment inciter les libéraux anversois dont il partageait les opinions fondamentales à rechercher son concours. Il se fit prier pendant longtemps mais finit par céder, en 1906, quand le bourgmestre Jan van Ryswyck eut abandonné sa charge à la Chambre. Pendant une carrière parlementaire de vingt ans, il acquit un ascendant considérable dans son parti ; il fut un des principaux agents de l'unification des divers groupes par la création du Conseil national. A la Chambre, il s'imposa également car, tout en accordant une attention particulière aux intérêts d'Anvers et à la question flamande, il préconisa des solutions habiles à nombre de problèmes importants d'ordre national.
Jusqu'à la guerre il s'occupa avant tout de questions d'ordre social, des intérêts du port d'Anvers, du mouvement flamand et de la reprise du Congo. Aussitôt votée la loi concernant le droit maritime, il entama une série de problèmes traduisant ses vues démocratiques, inaugurant l'évolution que le parti libéral accentuera peu à peu, et déposa successivement des projets relatifs aux commis et employés dont les intérêts n'avaient guère rencontré d'attention jusqu'alors, à la création d'un conseil de discipline pour les accidents de mer, aux locations des fermes et terrains de culture, au crédit à la petite bourgeoisie.
La loi de 1909 introduisant le sevice militaire personnel passa en grande partie grâce à sa diplomatie. Ses amendements et ceux de son col lègue Mechelynck firent capituler le gouvernement et la droite catholique, hostiles au service personnel obligatoire. Le service fut ramené à quinze mois - non à un an comme il le désirait -, le système du remplacement supprimé ainsi que la formule « un fils par famille » que soutenait la droite. Mais son amendement destiné à instaurer immédiatement le service général fut repoussé par la droite et certains socialistes. On affirme que s'il avait été voté, l'armée belge aurait pu aligner 380.000 hommes en 1914.
Tout aussi considérable fut son apport dans la lutte pour le suffrage universel dont il était un des parti sans les plus convaincus. C'est lui qui signa, avec Emile Vandervelde, le projet de loi modifiant la Constitution dans ce sens.
Il ne cessa de lutter pour donner aux Flamands un idéal linguistique capable d'élargir leur horizon culturel. La loi de 1910 sur l'emploi du flamand dans l'enseignement est l'une de ses grandes réalisations. Il supporta seul le débat sur le projet déposé depuis longtemps par le député Coremans, auquel l'Episcopat était hostile. Avec l'appui du président Schollaert, il parvint à faire envoyer ce projet en commission ; des semaines de manœuvres menées avec le député catholique Segers aboutirent à la signature du projet qui devint la loi Franck-Segers. Ce vote fut considéré comme une victoire ; si l'opposition était disposée à reconnaître les droits des Flamands en matière administrative et judiciaire, il n'en était pas de même en ce qui concerne l’enseignement moyen et supérieur.
La lutte pour la flamandisation de l'Université de Gand l'associa à Fr. Van Cauwelaert et C. Huysmans, les « trois coqs chantants » — de drie kraaiende hanen — comme on appelait à l'époque ces hommes, les plus représentatifs du mouvement flamand de chacun des trois partis.
Les meetings de propagande débutèrent le 18 décembre 1910 à Anvers, conduisant les trois hérauts de ville en ville. Le projet Franck tendant à une flamandisation automatique mais progressive des facultés gantoises prit la suite de textes défendus antérieurement sans succès ; connu sous le nom de projet Franck-Van Cauwelaert-Anseele, et déposé le 31 mars 1911, il ne fut adopté par la Chambre que peu avant 1914. La bataille allait se déplacer de la Chambre au Sénat quand survint l'invasion. Il fallut attendre plusieurs années après la guerre, marquée par les trahisons activistes, avant de pouvoir reprendre la question dans une atmosphère plus sereine. Le 22 novembre 1922 le projet fut à nouveau déposé, dans les termes et avec les développements rédigés par Franck onze ans auparavant. Au cours de longs débats et de négociations ardues, il aboutit à la formule de la loi Nolf, à l'élaboration de laquelle il avait pris une part importante et qu'il défendit avec force. La flamandisation intégrale de l'Université de Gand ne fut votée qu'en 1930.
C'est avec la même âpreté et la même application qu'il défendit les intérêts de la ville d'Anvers au Parlement.
Lorsque, quelques années avant la guerre, le Roi, le gouvernement, le parti catholique d'Anvers et à peu près toute la presse avancèrent le projet de la « Grande coupure » modifiant le lit du fleuve entre Anvers et le Kruisschans, il opposa, avec l'appui de Jan van Ryswyck, aux conclusions de l'expert du gouvernement, l'ingénieur allemand Frantzius, celles de deux hydrographes hollandais : Conrad et Welcher, et obtint gain de cause.
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Son activité au niveau local fut considérable ; nombre de propositions qu'il fit avant la guerre en faveur du port et de l'armement national aboutirent après celle-ci. Depuis 1911, il faisait partie de l'administration communale. Mais ce fut pendant la guerre qu'il donna toute la mesure de son intelligence, de sa fermeté et de son courage. Quand la tourmente éclata, il se trouvait au Katanga. Il partit à l'instant même et arriva dans la joie éphémère suscitée par la victoire de la Marne. Le Roi, avant de quitter le réduit national, le fit appeler avec le bourgmestre De Vos et leur recommanda de veiller sur la métropole. A ce moment, il venait d'être nommé président de la Commission intercommunale chargée de veiller à la sauvegarde des quatre-vingt-deux communes de l'enceinte fortifiée. Les autorités civiles étaient seules le vendredi 10 octobre 1914, n'ayant pas été prévenues de la retraite ordonnée la nuit précédente par le général Deguise. Pour arrêter les destructions, Franck accepta, avec le bourgmestre et le sénateur Ryckmans, de prendre contact avec l'assiégeant en vue de faire cesser le bombardement. Ils y réussirent. Cette intervention a fait couler beaucoup d'encre. Pendant de longues années, les bavardages allèrent bon train en dépit de l'approbation du Roi qui, averti de cette cabale, envoya aux deux responsables de la ville un télégramme sympathique et élogieux.
La tâche du président de l'Intercommunale fut lourde, presque tous les bourgmestres et échevins des communes ayant fui. Outre ses fonctions présidentielles, Franck assuma, avec d'autres, la direction du Comité National de Secours et d'Alimentation pour la province d'Anvers et le Pays de Waes.
Avec Michel Levie, Fulgence Masson, Max Hallet et quelques autres parlementaires, il aida à la constitution d'une sorte de petit gouvernement occulte, approuvé par Le Havre, qui se réunissait presque chaque semaine à Bruxelles, après la séance du Comité National.
Il fut parmi les plus actifs pour grouper les bonnes volontés éparses, organiser la résistance, s'opposer aux réquisitions, aux contributions de guerre, aux déportations et surtout à l'activisme. Il ne cessa de tenailler l'occupant, usant d'un franc-parler dont celui-ci n'avait guère l'habitude. En 1914, ayant refusé au nom de la ville de payer une contribution de guerre, il fut arrêté une première fois. Le 4 mars 1918, il fut fait prisonnier dans son bureau de l'hôtel de ville et condamné à deux mois de prison et à l'internement jusqu'à la fin des hostilités. Au camp de Celle-Schloss il retrouva Braun, Digneffe, Lippens, Masson, Max et d'autres amis. Le 25 octobre, au moment de la demande d'armistice, il fut renvoyé en Belgique.
Peu après son retour, le 21 novembre 1918, il entra dans le premier gouvernement Delacroix, avec les libéraux Hymans et Jaspar. Il prit le portefeuille des Colonies, charge à laquelle il était préparé de longue date. Dès sa jeunesse, il avait été enthousiasmé par l'œuvre coloniale de Leopold II, d'Albert Thys, de Félicien Cattier. Le Roi lui avait exposé, dès 1906, ses vues quant à l'avenir du Congo et l'avait gardé en particulière estime bien qu'il n'eût pas approuvé le projet de Fondation de la Couronne et qu'il fût favorable à la reprise du Congo. Franck s'était fait remarquer lors de la discussion du projet de loi relatif à la reprise, et avait vu adopter deux amendements auxquels il tenait beaucoup : le premier soumettait au contreseing ministériel les dépenses à faire sur le fonds spécial mis à la disposition du Roi, le second interdisait aux parlementaires de faire partie du conseil d'administration des sociétés coloniales où l'Etat avait un intérêt. Il avait prononcé à cette occasion un discours qui fut considéré, même à l'étranger, comme le plus démonstratif qu'on eût entendu sur la question coloniale.
Il garda son portefeuille près de six ans, dans les deux cabinets Delacroix, les cabinets Carton de Wiart et Theunis. Pendant quelques mois, il remplaça, à la Justice, Emile Vandervelde, retenu par les négociations de la paix de Versailles. Dès qu'il put se libérer, il se rendit en Afrique en février 1920 et resta au Congo pendant près de neuf mois, après avoir étudié l'organisation des deux colonies anglaises devenues depuis lors le Kenya et l'Uganda, qui tenaient compte des institutions indigènes au maintien desquelles il attachait énormément d'importance. Ainsi il fit son expérience in vivo, ne se fiant pas uniquement à celle du personnel blanc d'Afrique, mais multipliant les contacts avec les chefs noirs, questionnant, donnant des conseils, décidant sur place.
L'œuvre coloniale de Franck se présente essentiellement sous un aspect économique et social. Il inaugura une nouvelle politique financière, abandonnant l'ancienne directive : « Le Congo ne doit rien coûter à la Belgique ». Il contribua à l'industrialisation par un ensemble de travaux ferroviaires, la refonte des grandes conventions économiques avec l'Union Minière et d'autres sociétés importantes, l'abandon des dernières grandes concessions léopoldiennes. Il organisa un nouveau type de régies autonomes à direction industrialisée mettant fin à l'étatisme colonial (Régie des mines d'or de Kilo-Moto, Compagnie Cotonnière Congolaise, etc.). Thys, Francqui, Cattier lui apportèrent un concours précieux.
Il élabora une politique indigène rationnelle, veillant au bon traitement, à l'hygiène et au bien-être des individus. Tout en favorisant les grandes cultures européennes, il rcommanda de ne pas négliger les petites cultures indigènes. Il s'efforça d'améliorer le régime alimentaire et de combattre les maladies endémi ques et épidémiques. L'éducation des noirs, il la voulait essentiellement technique, associée à l'industrialisation, adaptée à leur milieu, donnée dans les langues indigènes, réservant à ceux qui étaient particulièrement doués une instruction plus semblable aux normes européennes.
Dans le domaine politique, il prit trois mesures essentielles : il réorganisa la justice sur base de l'idée que le véritable juge de l'indigène devait être le fonctionnaire territorial pour les affaires d'une certaine importance, le chef indigène pour les autres, le magistrat professionnel contrôlant d'en haut ; il instaura une politique d'hygiène énergique, envoya des missions médicales, créa cinq écoles d'assistants médicaux noirs ; enfin il créa une véritable carrière coloniale en établissant un régime de pensions libéral et en ouvrant, en 1920, l'Ecole Coloniale Supérieure, transformée en Université Coloniale en 1923. Cette fondation ne fut possible que grâce aux dons du Comité National de Secours et d'Alimentation - dont il avait été un des principaux délégués - ainsi qu'à la générosité de la Commission for Relief in Belgium. L'Université Coloniale fut son œuvre de prédilection ; il présida à ses destinées jusqu'à ses derniers jours.
Par la parole et par l'écrit, il donna l'exemple de cette propagande intense et méthodique en faveur de l'idée coloniale qu'il désirait voir contribuer à transformer l'opinion publique long temps rebelle à celle-ci. C'est dans ce but qu'il créa l'Office Colonial. C'est aussi pourquoi il favorisa la littérature coloniale et instaura un prix triennal dont le secrétaire permanent du jury fut Gaston-Denis Périer.
Un de ses beaux succès fut la cession par l'Angleterre du territoire de Kisaka, gouverné par le sultan Musinga. Il se dépensa sans compter auprès de Lord Milner, secrétaire d'État aux Colonies, et de Winston Churchill, il fit agir les missions comme la diplomatie et obtint le transfert de ce territoire sans compensation, fait peut-être unique dans l'histoire.
Il était partisan de la décentralisation mais se rendait compte que c'était une œuvre lente, progressive et collective, le ministre devant avoir la décision finale en attendant qu'elle fût assise sur des bases durables. Dans cette optique, il nomma gouverneur général Maurice Lippens qui avait une grande expérience personnelle des affaires industrielles, commerciales et des questions administratives. Mais la personnalité de ces deux hommes était trop forte pour ne pas provoquer de conflits et Lippens démissionna au début de 1923, refusant de transiger sur une question qu'il considérait comme essentielle.
Franck quitta le ministère des Colonies en 1924, retourna à son cabinet, à ses études, au Parlement et prépara une série de travaux relatifs au Congo. En 1924, il publia des Études de colonisation comparée, en collaboration avec de hautes personnalités du monde colonial anglais, français et néerlandais. En 1926, il publia Congo, Land en Volk et entreprit un ouvrage collectif monumental qui parut en 1928 : Le Congo Belge.
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Après quelques mois de labeur, dans un isolement relatif, il revint à ses préoccupations en matière internationale. Même pendant son ministère, il avait brillé à la Conférence internationale interparlementaire du Commerce qui avait, depuis la guerre, repris l'étude du problème de la faillite et des conflits de loi qu'il soulève. Il avait préparé, avec Charles Dupont, le rapport qui aboutit à Prague, en 1923, à un avant-projet de convention. A cette occasion le comte Bettoni, sénateur italien, salua Franck comme « un des plus savants juristes internationaux de tous les pays ».
Son attention fut retenue avant tout par les dangers que suscitait l'inflation. Partisan d'une politique financière prudente, il avait, en mai 1913 déjà, fait une critique acerbe de la gestion financière du gouvernement catholique et causé une profonde impression en dénonçant les abus d'une politique d'emprunt à jet continu.
Quand, le 12 novembre 1925, le Cabinet Poullet-Vandervelde présenta le programme de stabilisation et un projet de loi prorogeant le privilège de la Banque Nationale, c'est Franck qui fut chargé par le parti libéral de signaler les inconvénients et les erreurs de méthode, dont la principale à ses yeux était que « rien de sérieux n'était fait au point de vue de la dette publique ». Il était tellement convaincu de l'exactitude de ses vues que, le 30 décembre 1925, après le vote des premiers projets et avant de partir en vacances, il crut de son devoir d'entretenir le Premier Ministre des risques inhérents à une demande massive de remboursements de bons du Trésor.
L'échec du projet de stabilisation de M. A.-E. Janssen aboutit à la démission du Cabinet Poullet-Vandervelde. Franck joua un rôle déterminant pendant ces journées tragiques.
Le 5 mai, les débats de la veille ayant eu lieu dans une atmosphère de crise à la Chambre, il suggéra une entente entre tous les partis pour sauver la situation. Le 7 mai, M. Janssen donnait sa démission. Le 29 mai, Henri Jaspar constitua un ministère d'union nationale dans lequel Franck avait refusé d'entrer. Il ne se retira pourtant pas de la lutte, aida de toutes ses forces Emile Francqui, ministre du Trésor, et soutint énergiquement la politique de redressement du nouveau gouvernement.
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Francqui qui le connaissait depuis le début de la guerre appréciait à tel point ses qualités qu'au moment où M. F. Hautain, gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, donna sa démission, le 26 septembre 1926, il lui offrit la succession de celui-ci. Il l'accepta. Il avait cinquante-huit ans et commença ainsi la dernière phase d'une existence désormais soustraite à la politique. Il abandonna ses fonctions parlementaires, mais garda vives ses préoccupations pour les activités qui l'avaient occupé dans le domaine colonial, maritime, juridique, artistique et littéraire.
Le gouverneur Franck fut aussi actif que l'avait été l'avocat, le juriste, le député, le ministre. Il imprima sa forte personnalité à la politique de l'institut d'émission et répandit un esprit nouveau dans la Banque, entre autres par l'élargissement des conseils où les grands intérêts économiques et sociaux se trouvaient désormais représentés. Franck avait recommandé à Francqui cette réforme qui était bien dans la ligne de son esprit démocratique et conforme à son habitude de r courir à la collaboration d'hommes de formation et d'expérience diverses.
Sa tâche de gouverneur fut loin de l'absorber complètement. Il assuma également les fonctions de président de la Banque du Congo depuis 1927 et de président de la section monétaire du Conseil supérieur des Finances ; il garda la présidence du Comité maritime international, la vice-présidence de l'International Law Association et resta membre de l'Institut Colonial International. En outre, il continua à enseigner les principes généraux du droit maritime à l'Université de Bruxelles et à veiller comme président du Conseil d'administration aux destinées de l'Université Coloniale.
Les années qu'il passa à la Banque et qui devinrent particulièrement difficiles à partir de la grande crise lui fournirent l'occasion de donner des preuves nombreuses de son sens aigu des responsabilités, notamment au moment de la réforme monétaire de 1926 dont il fut le grand artisan avec Emile Francqui.
Cette réforme, ainsi que celle des statuts de la Banque Nationale elle-même, fut bien accueillie, tant en Belgique qu'à l'étranger, et son succès fut rapide. Elle fut suivie d'une reprise économique remarquable au cours de laquelle Franck s'affirma homme plein de ressources dans un milieu nouveau. Il joua un rôle important à l'étranger, notamment à la Banque des Règlements Internationaux créée en février 1930. Son prestige devint énorme. Il avait été nommé ministre d'Etat en 1926. En 1931, le roi Albert, mécontent de la gestion financière du gouvernement, appela Paul Hymans pour lui dire qu'il faudrait confier les finances « à Louis Franck, qui inspirera confiance et qui a l'autorité qu'il faut ». Mais celui-ci refusa, comme il refusera, après la retraite du cabinet Theunis, peu avant la dévaluation de 1935, de former un nouveau gouvernement.
Il considérait que sa place était désormais à la Banque, d'où il pouvait le mieux défendre l'idéal pour lequel il avait combattu si longtemps, celui d'une monnaie stable et solide, garante d'un développement harmonieux de l'économie nationale. Son action en faveur de celle-ci dépassa d'emblée largement le secteur monétaire et du crédit. Par tous les moyens en son pouvoir, il tenta de développer le commerce d'exportation. Au cours de ses voyages à l'étranger, en particulier en Grande-Bretagne, aux Indes et aux Etats-Unis, il attira l'attention des milieux compétents sur celles de nos productions qui incorporaient beaucoup de main-d'œuvre. En 1927, d'accord avec le ministre des Affaires étrangères, il organisa une mission destinée à poursuivre aux Etats-Unis l'étude des débouchés. La même année, il incita la Chambre de Commerce de Bruxelles à accueillir et renseigner les agents commerciaux étrangers visitant la Belgique et réussit à resserrer les liens entre les chambres de commerce et l'Office commercial de l'Etat ; il s'efforça également de ramener en Belgique les opérations de rembours de banque liées au règlement des importations qui avaient complètement quitté le pays depuis la guerre.
Non moins importantes furent ses initiatives pour rapprocher la Belgique et le Congo en donnant un régime monétaire solide à ce dernier, en faisant admettre diverses valeurs de la dette coloniale au bénéfice des avantages dont jouissait la rente belge en matière d'avances, en ouvrant des crédits gagés par des warrants sur produits coloniaux transformés en Belgique, en assurant à la Banque la production d'or coloniale et en obtenant l'affinage de celui-ci dans le pays exclusivement. De même, il parvint à donner une base plus solide aux liens monétaires créés entre la Belgique et le Grand-Duché par l'Union Économique.
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La tempête de la grande crise allait lui donner d'innombrables soucis, à commencer par la réalisation de toutes les craintes que le Gold Exchange Standard lui inspirait. Au cours de la semaine précédant l'abandon de l'étalon-or par l'Angleterre, qui ébranla le monde entier en septembre 1931, la Banque, alertée par la baisse inattendue du sterling, convertit en or la majeure partie de ses avoirs en livres, après avoir décidé, au cours d'une réunion à laquelle assistaient les plus hautes personnalités financières appelées par le ministre des Finances, qu'il était opportun de relever la quotité de l'encaisse sur laquelle l'Etat subit une perte importante à raison de la garantie qu'elle avait accordée à la Banque sur les pertes de change de cette nature. Quand le texte de cette convention fut connu par le public, il y eut des remous considérables qu'une meilleure connaissance du système en vigueur finit pourtant par dissiper.
Les attaques firent long feu. Un arrangement, signé le 27 juillet 1932 et approuvé par le Parlement deux jours après, ne coûta rien à l'Etat, l'amortissement se faisant par un prélèvement sur les bénéfices de la Banque revenant à ce dernier.
La poursuite de la stabilité monétaire sur la base du franc rattaché à l'or, rencontra de nombreux obstacles après la chute de la livre, accrus par les difficultés économiques provoquées par une dépression sans précédent. C'est avec une profonde satisfaction que Franck signa à Paris, le 8 juillet 1933, après l'échec de la Conférence monétaire et économique de Londres, avec les banques d'émission de la France, de l'Italie, de la Pologne, des Pays-Bas et de la Suisse, la convention créant le bloc-or et confirmant la volonté des signataires « de maintenir le libre fonctionnement de l'étalon-or dans leurs pays respectifs aux parités-or actuelles et dans le cadre des lois monétaires existantes ». Il ne négligea aucune occasion par la suite pour affirmer sa volonté de maintenir le franc à sa valeur-or de 1926 et se déclara radicalement opposé aux manipulations monétaires.
La crise pourtant accumulait les difficultés économiques, les tensions sociales, les embarras politiques. Au cours de cette période, Franck déploya une activité extraordinaire, aidant le gouvernement comme le secteur bancaire privé et semi-public en toutes occasions, conscient du rôle de l'Institut d'émission au cours de telles périodes, qui ne peut cependant pas aller jusqu'à assumer des responsabilités gouvernementales. Ce partage des responsabilités, Franck l'observa constamment, tout en prêtant largement son aide personnelle et celle de ses collaborateurs au gouvernement ; il rendit sa liberté au vice-gouverneur van Zeeland qui devint ministre sans portefeuille en 1934 et premier ministre de 1935 à 1937 ; personnellement, il collabora, souvent avec l'aide de ses fonctionnaires, à la mise sur pied de l'Association nationale des industriels et commerçants pour la réparation des dommages de guerre (A.N.I.C), du contrôle bancaire, du Fonds temporaire des Classes Moyennes devenu depuis lors la Caisse nationale de Crédit aux Classes Moyennes, de l'Office national du Ducroire.
Innombrables furent ses interventions en vue de sauver du désastre les banques privées au cours de la période qui connut la chute de la Banque belge du Travail, du Boerenbond, de tant d'autres institutions financières de moindre importance. C'est à son initiative que fut créé l'Office national de la petite Epargne, qu'il dirigea lui-même, et grâce auquel fut écartée une catastrophe sociale.
Ses principaux efforts étaient pourtant tendus vers le maintien de la stabilité du franc. Au moment où survint la crise politique de novembre 1934, se dessinèrent des manœuvres en vue d'une dévaluation. La campagne, un instant assoupie par l'avènement du gouvernement Theunis dans lequel M. C. Gutt était ministre des Finances, reprit de plus belle au début de l'année suivante ; au slogan « dévaluation » s'en joignit un second : « rattachement à la livre ». La situation monétaire internationale était très tendue ; les réunions du bloc-or, prévues pour janvier 1935, n'avaient pas eu lieu. La situation des banques devenait de plus en plus difficile. Le 12 février, M. Hubin, député de Huy-Waremme, prononça le premier plaidoyer pour la dévaluation à la Chambre, suivi par plusieurs de ses collègues. Une grande partie de l'opinion publique enchaîna.
Franck aida de ses conseils le gouvernement qui essaya in extremis de sauver la situation en demandant un crédit au gouvernement français et à la Banque de France. Mais la tentative échoua le 17 mars ; le gouvernement instaura le contrôle des changes le 18 et démissionna le lendemain.
« J'ai vu s'établir les mesures de contrôle, la mort dans l'âme », dit Franck devant la Commission d'enquête parlementaire chargée de rechercher les responsabilités de la dévaluation du franc, se rendant compte que, pour la deuxième fois en dix ans, le franc allait être amputé. Il avait insisté pour qu'une telle opération se fît par le truchement d'un gouverneent national, ce qui fut fait. Il avait insisté aussi pour ne pas rattacher le belga à la livre et était parvenu à obtenir un vote dans ce sens, le 28 mars, au Conseil de Régence, bien qu'il y eût des partisans du rattache ment parmi les régents. Le gouvernement le suivit. Le franc fut dévalué de 28 p. c. mais resta basé sur l'or.
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Les années qui suivirent auraient pu être heureuses pour Louis Franck. L'économie prit un essor rapide ; les nouveaux organismes de crédit étaient mis en place ; la sécurité du lendmain paraissait assurée sur le plan économique ; le dollar, la couronne tchécoslovaque, le florin dantzikois étaient de nouveau directement rat tachés à l'or, avec le belga qui fut définitivement stabilisé au printemps de 1936 ; quelques mois plus tard la Belgique adhérait à l'accord tripartite avec la Suisse, les Pays-Bas, la France et la Grande-Bretagne, contribuant ainsi à généraliser l'utilisation de l'or dans les règlements internationaux.
Mais l'atmosphère politique devenait de plus en plus trouble. Les rexistes et les nationalistes flamands, exploitant la vertu révolutionnaire du scandale, croyaient avoir découvert des irrégularités dans la gestion de la Banque et la traînèrent sur la place publique. Ils s'en prirent également au premier ministre van Zeeland, ancien vice-gouverneur de la Banque, et créèrent une atmosphère si empestée que même Franck, qui pourtant n'avait rien à se reprocher, perdit courage.
Le 24 octobre 1937, le Parquet de Bruxelles qui avait entrepris une information à propos de la Banque à l'occasion des « révélations » de Léon Degrelle, mua celle-ci en instruction pour irrégularité dans certains jeux d'écritures.
Fatigué par un labeur épuisant, écœuré par les basses manœuvres dont il était l'objet, Franck exprima au Roi le désir de ne plus voir renouveler son mandat et d'obtenir un congé de trois mois. Le même jour, le ministre van Zeeland, revenu précipitamment de l'étranger, démissionna avec tous ses collègues du gouvernement.
Le jour de l'an, le gouverneur mourut sans avoir eu le bonheur d'apprendre que l'instruction à charge de la Banque avait été clôturée par un non-lieu et que van Zeeland avait obtenu gain de cause dans le procès en diffamation qu'il avait entamé.
Voir aussi : DE SPIEGELEER C. – MERTENS J, Franck, Louis, sur le site de la Digitale Encyclopedie van de Vlaamse Beweging (consultée le 10 mars 2026)