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Devèze Albert (1881-1959)

Biographie

(Extrait du Soir, du 29 novembre 1959)

M. Albert Devèze, ministre d'Etat, est mort samedi matin, après une longue maladie, en son domicile de la rue Defacqz, à Bruxelles.

M. Albert Devèze était né le 6 juin 1881 à Ypres. Elu membre suppléant de la Chambre des représentants le 22 mai 1010, il était membre effectif le 2 juin 1912. Il fut conseiller communal de Schaerbeek de 1907 à 1921, conseiller provincial suppléant de 1908 à 1912, membre du Conseil de l'Ordre des avocats de décembre 1918 à novembre 1920, bâtonnier le 6 juillet 1937. Il fut ministre de la Défense nationale du 20 novembre 1020 au 6 août 1923 et du 17 décembre 1932 au 13 juin 1936. Après la Libération, il fut ministre des Affaires économiques, puis ministre de la Défense nationale et vice-président du Conseil des ministres. Il avait été nommé ministre d'Etat le 8 avril 1930.

Volontaire de guerre. M. Devèze a participé à la campagne de 1914-1918 et il était major d’artillerie de réserve. Il fut président de l'Institut international des sciences administratives et président du Tribunal administratif de la Société des nations. Il fut membre de nombreuses commissions et notamment des commissions mixtes de la Défense nationale.

M. Devèze portait son attention principalement sur trois secteurs : celui de la défense nationale, celui de 'l'enseignement, celui des lois sociales. Mais on peut dire que rien de ce qui touchait à la politique générale du pays ne le laissait indifférent. Non seulement, il intervenait dans tous les grands débats de la Chambre où il affirmait ses dons brillants d'orateur et de conciliateur, mais encore il acceptait de rédiger les rapports de nombreux projets de loi soumis aux commissions.

Il faudrait évoquer encore ses réalisations en tant que ministre, son action vigilante dans les assemblées de son parti, dans les commissions de la Chambre, lors des crises ministérielles. Quand il entre au Parlement, à l'âge de 31 ans. c'est pour y combattre, aux côtés d’un Paul Huysmans, d'un Janson, d'un Feron. Avocat dès 1902, il gravit tous les degrés d'honneur de l'Ordre. Lorsque la Belgique est frappée, en août 1914, il abandonne la toge de l'avocat et la tribune de la Chambre pour revêtir l'uniforme militaire.

Le 25 mai 1952 la Fédération libérale de l'arrondissement de Bruxelles avait voulu fêter les quarante ans de vie parlementaire de M. Albert Devèze, ministre d'Etat, député de Bruxelles. Tous les dirigeants du parti libéral étaient aux côtés du jubilaire et lui rendirent hommage.

« Devèze, disait notamment M Coulonvaux, savait que la patrie est la première des idées-forces : il la savait évocatrice de souffrances et de deuils, il la savait symbole de liberté et d'indépendance. Il savait que le sentiment de la patrie domine le cœur des Belges et déclenche les actes de courage et de sacrifice. Il savait que la patrie enfante les héros. Aussi Devèze prenait toujours souci de rapporter les grands problèmes de la vie à la conscience de la nation. »

Dans sa réponse, M. Albert Devèze avait affirmé sa confiance dans l(idéal de sa jeunesse : la conception libérale du bien public. « Par une filiation sans brisure, dit-il, elle remonte aux proclamations de principes du congrès de 1846 et aux tâches grandioses que le libéralisme, par ses hommes et par ses œuvres, a inscrites dans notre histoire Elle s'est continuée depuis et jusqu'à aujourd'hui dans les actes et les discours de mes éminents successeurs, dans les décisions généralement unanimes du Conseil national et dans les tâches gouvernementales et parlementaire que tous ensemble, nous avons accomplies au service du pays. »

« La raison de mon optimisme, ajoutait-il ? C'est elle qui nous unit en ce jour dans une réciprocité d'affection, dans une communauté de souvenirs et d'espérance. Elle réside dans la claire vision du passé illustre du libéralisme, de son présent plein de force, des grandes tâches que l'avenir lui réserve et dont il sait être digne. »

M. Devèze aura consacré toute sa vie à la défense des Idées du libéralisme. Il aura été un orateur souvent étincelant. Par la plume aussi, il fut longtemps à notre tribune libre le représentant du parti libéral. il aura milité en faveur de toutes les causes qui lui étaient chères.

M Devèze faisait preuve d'une activité débordante Dans la polémique, tout en étant vigoureux et parfois incisif, il savait rester courtois et affable, lançant ses banderilles, le sourire aux lèvres. Ses interventions à la Chambre étaient suivies avec attention. Il avait l'art de résumer un débat, de défendre des positions conciliatrices Ses adversaires l'appréciaient et le respectaient.

M. Albert Devèze aura joué dans l'entre-deux-guerres, et après la Libération, un rôle important, souvent capital, dans la politique du pays.


(Extrait du Standaard, du 30 novembre 1959)

Albert Devèze, minister van staat, is zaterdagmorgen te 7 u. in zijn woning, Defacqzstraat te Elsene, overleden.

Albert Devèze, die 6 juni 1881 te Brugge werd geboren, studeerde aan de universiteit te Brussel. In 1900 werd hij voorzitter van de studentenvereniging van die universiteit. Toen hij advokaat was, werd hij in 1903 gekozen tot voorzitter van de Liberale Jeugd en in 1906 tot voorzitter van het nationaal verbond van de Liberale Jonge Wacht.

In 1901 werd hij gekozen tot gemeenteraadslid van Schaarbeek, welke funktie hij gedurende 14 jaar uitoefende. In 1912 kwam hij in de Kamers als volksvertegenwoordiger voor Brussel en bleef zulks tot in 1939. Van 1939 tot 1946 was hij volksvetegenwoordiger voor Verviers en van 1946 tot de jongste verkiezingen van 1958 opnieuw volksvertegenwoordiger voor Brussel. Bij die verkiezingen kwam hij, niet meer op.

Devèze nam 4 augustus 1914 dienst als vrijwilliger in het leger en behaalde er acht frontstrepen en vijf eervolle vermeldingen. In 1918 was hij kapitein van de artillerie, in 1936 werd hij tot réserve-majoor benoemd en in 1940 nam hij deel aan de achttiendaagse veldtocht.

Hij was eveneens stathouder van de orde van advokaten van Brussel van 1937 tot 1939.

Zijn ministeriële loopbaan begon in november 1920 toen men hem het ministerie van landsverdediging toevertrouwde, dat hij tot in 1923 behield. Van 1931 tot 1936 was hij titularis van dezelfde portefeuille. Hij was ook voorzitter van de liberale partij van 1926 tot 1933 en voorzitter van de liberale kamerfraktie van 1930 tot 1933.

Hij werd 8 april 1933 tot minister van staat benoemd. Van april 1939 tot januari 1940 was hij minister van binnenlandse zaken ; van maart 1946 tot augustus van hetzelfde jaar minister van ekonomische zaken en van augustus 1949 tot juni 1950 minister van landsverdediging.

Hij was houder van het grootlint in de Leopoldsorde en van de kroonorde, hij was officier in de orde van Leopold II met zwaarden en houder van het oorlogskruis (acht palmen), het IJzerkruis, vuurkruis, Frans, Italiaans en Pools oorlogskruis.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 1 novembre 1920)

Albert Devèze

Nous sommes à la veille d'un remaniement ministériel. C'est entendu, c'est couru. M. Paul Hymans est parti. M. Paul-Emile Janson vient d'en faire autant. M. Louis Franck suivra le mouvement. M. Vandervelde parle de se retirer à Nicomédie. M. Delacroix, restera-t-il ? Mystère. Il est assez habitué au gâchis pour qu'on l'estime seul capable d'y vivre, mais on ne voit pas très bien quelle espèce de gâchis il pourra nous offrir. Le parlement et le public manifestent un certain dégoût de notre vieux personnel usagé. Ils réclament des hommes nouveaux. Mais lesquels ? Où sont-ils, les hommes nouveaux .

En voici un : Albert Devèze.

* * *

Albert Devèze, un homme nouveau ?

Entendons-nous. En politique, un homme nouveau doit avoir déjà un peu servi. Il doit connaître les règles du jeu parlementaire et savoir qu'on ne doit pas prendre un Van Remoortel au sérieux, par exemple.

C'est le cas d’Albert Devèze. Il a déjà servi, mais pas trop. Il est avocat comme tout le monde, mais pas trop. Dangereux, les hommes politiques qui restent trop avocats ; ils ont une tendance à plaider tous les dossiers. Il a été soldat, et même officier, pendant la grande guerre, mais, à la rentrée, il a eu le bon goût de ne pas faire le « fier-à-bras ». Il ne dit pas comme l'inénarrable Van Remoortel : « Nous autres du front. » Par exemple, il est libéral, foncièrement libéral. A ses débuts, il affectait même un certain sectarisme anticlérical, d'un ton tout à fait « Dernière Heure. » C'était le feu de la jeunesse. Depuis la guerre, bien qu'il ait parfois malmené l'union sacrée, il semble tendre à devenir un modéré . Il prend des allures d'homme d'Etat. Il a des idées, ou, du moins, il parle comme s'il en avait – sait-on jamais jusqu'à quel point les idées d'un homme politique sont à lui ? Il parle bien.

Il a de la flamme, de la force, une certaine élégance de forme, qui est trop rare au parlement belge. Quand il débuta à la Chambre, il parlait même trop bien. si bien qu'à s'écouter il semblait prendre un plaisir extrême. Il avait l'air du brillant rhétoricien de chez les bons pères qui a gagné le prix d'éloquence et qu'on produit en public ad majorem Dei gloriam. Mon Dieu ! qu'il avait l'air satisfait de lui-même ! Il n'en est pas mécontent aujourd'hui ; mais, depuis, il a su s'adapter au milieu et il a compris ce que vaut pour un orateur parlementaire, la familiarité. Bref, il a tout ce qu'il faut pour être ministrable. C'est un jeune, mais qui a déjà de la bouteille.

* * *

Sera-t-il ministre?

Il a manifestement beaucoup désiré cette timbale, et c'est tout de même une raison pour la mériter. Mais, maintenant, il fait celui qui n'est pas pressé.

Logiquement, pour qu'il fût ministre, il faudrait que le parti libéral consentît à faire une nouvelle expérience de ministère mixte. Or, Devèze lui-même s'est prononcé contre cette solution.

Evidemment. cela n'est pas une raison : un homme politique peut toujours céder aux instances de ses amis et se sacrifier sur l'autel de la patrie. Mais tout de même…

C'est donc que Devèze n'est pas pressé.

On lui reprochait jadis, quand sur les bancs de l'université il se formait à la politique, de marcher assez volontiers sur les pieds de ses petits camarades et de bousculer un peu vivement tous ceux qui faisaient mine de lui barrer la route, mais il apparaît que, dans l'ennui des cantonnements et les méditations de la tranchée, il a eu le temps de réfléchir et de se dire que pour un homme politique le grand art est de savoir se tenir en réserve. Tout vient à point à qui sait attendre. Il n'y a que les naïfs ou les sots qui se précipitent sur le premier portefeuille venu, et le dédain supérieur des ambitions faciles est peut-être le meilleur moyen de les satisfaire. Savoir attendre, wait and see, comme disait ce vieux renard d'Asquith, qui n'avait cependant pas beaucoup de temps devant lui.

A l'heure qu'il est, toutes les espérances sont permises en politique. Qui eût songé, il y a dix ans, à faire un ministre des affaires étrangères et même un ministre des finances de ce bon M . Delacroix ? Qui eût cru que Jaspar ferait un jour figure d'homme d'Etat ? Tout est autour de nous paradoxe et contradiction. Au moment de l'armistice, on était à peu près d'accord pour essayer d'un ministère de « compétence » : on a choisi des avocats dont toute la compétence administrative consistait en ceci, qu'ils étaient politiquement incompétents . Ils se sont montrés plus politiciens que des vieux parlementaires. On a essayé de l'union sacrée. Tout le monde, sans oser le dire, en est fatigué jusqu'à la nausée . Peut-être va-t-on essayer d'un ministère de parti.

Mais lequel ?

Le parti catholique est divisé, désorganisé, désemparé, rongé par la lèpre flamingante .

Le parti socialiste ?

Il est en pleine crise doctrinale. Empoisonné par Lénine, il ne sait s'il sera national ou internationaliste, révolutionnaire ou réformiste, et ses vieux dirigeants en sont à se demande r s'il vaut mieux être mangé à la sauce syndicaliste ou à la sauce communiste.

Reste le parti libéral.

Il est numériquement le plus faible, mais il semble le moins désuni. Il a fait jadis tant de sottises qu'il ne lui en reste plus beaucoup à faire et qu'il a peut-être acquis quelque sagesse. Pourquoi dans un temps x, le pays, fatigué de tant d'expériences. ne ferait-il pas une expérience libérale ? Pourquoi n'essayerait-il pas d'un gouvernement de libéralisme , d'un libéralisme expurgé, délesté de son anticléricalisme et de cette morgue bourgeoise qui lui a fait tant de tort ? Pourquoi ? Après tout, on a vu des choses plus incroyables.

Et Devêze se tient en réserve...


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 2 novembre 1934)

Albert DEVÈZE

C’est l’homme du jour, le triomphateur.

En somme, le discours du Roi, d’une sagesse où l’on retrouve la marque paternelle et d’une autorité qu’on est étonné et heureux de trouver chez un si jeune souverain, lui donne tout de même raison : le pays sera défendu à la frontière. Mais il lui conseille implicitement d’avoir raison sans jactance et de triompher avec modestie. Le Roi a dit, en somme, avec une fermeté polie : « Messieurs, vos querelles de doctrines sont vaines, puisque je me suis prononcé en connaissance de cause et d’accord avec la représentation nationale. Vos querelles personnelles sont sans intérêt et ne peuvent désormais que faire du mal à l’armée et au pays. Taisez-Vous ! »

On peut être sur que M. Albert Devèze, bon Belge et ministre discipliné, se taira. Mais avant le discours du Roi, il avait parlé et il était très utile, sinon indispensable, qu’il parlât.

Albert Devèze, en effet, durant ces derniers mois exceptionnellement agités, a été, en somme, le plus discuté de nos ministres. Tous nos ministres sont discutés et d’ailleurs discutables. Il n’est pas de semaine où la voix publique n annonce leur prochaine démission et - O misère des journaux hebdomadaires ! - nous ne savons jamais si, en donnant un portrait ministériel, nous ne devons pas lui donner la forme d ’un adieu ou d’un au revoir. L’olympien Jaspar entend le rire de Thersite derrière les portes matelassées de ses bureaux ministériels, où sa grande idée du bloc de l’or trouve des adversaires plus ou moins sournois. Tschoffen, le colonial, est dérangé dans sa quiétude par les potins de traversée. Sap, restaurateur de nos finances, voit ses nuits troublées par les gémissements des fonctionnaires et les grondements de ses ex-amis du Boerenbond. Bovesse est poursuivi par les clameurs flamingantes. Dierckx lui-même commence à perdre le. sourire et leur chef à tous, l’ondoyant et divers Comte de Broqueville, commence à s’apercevoir que ses ficelles parlementaires sont usées. Mais Devèze fut, de tous, le plus âprement combattu et le plus ardemment défendu.

Il a des amis, parfois un peu compromettants, qui ont toujours vu en lui le sauveur de la patrie, la dernière réserve et le dernier espoir du régime parlementaire... ou celui qui lui succédera et qui l’ont un peu trop dit. Reprenant solennellement le sobriquet qui lui fut donné un peu ironiquement : « notre petit caporal », ils le coifferaient volontiers du légendaire petit chapeau agrémenté d ’une cocarde rouge, jaune et noire. Il a aussi des adversaires passionnés qui lui jettent volontiers à la face l’injure à la mode d ’extrême-gauche : « Fasciste », et qui l’accuseraient de visées dictatoriales.

Sa querelle avec le général Nuyten a pris les proportions d ’une affaire d’Etat. Il était temps quelle prît fin, car elle commençait à diviser l ’armée ou, du moins, le corps des officiers, en deux camps d’ailleurs inégaux. Nous avons été, croyons-nous, les premiers à dire tout haut, sur cette affaire, ce qui se chuchotait tout bas et dangereusement dans tous les cercles militaires et à dévoiler la petite conspiration qui se tramait dans les bureaux de l’Etat-Major contre un ministre qui se permettait d’avoir, sur la défense du territoire, d’autres idées que celles du général Galet et d’appliquer un plan qui avait été approuvé par le Parlement et par le feu Roi. Nous n’y reviendrons pas. Le Roi a parlé et il a mis fin à la querelle des généraux de telle manière qu’il serait indécent d’insister.

« Nous aurons sa peau », aurait-on dit du ministre dans la petite camarilla qui entourait le général Nuyten. C’est celui-ci qui, vaincu, a quitté la partie, payant d’un limogeage anticipé son entêtement ; c’est peut-être dommage, car ce militaire obstiné était incontestablement un militaire de valeur. La cause est entendue et le général est parti avec une dignité devant laquelle nous nous inclinons. Mais si la querelle militaire que l’on cherchait à Devèze s’est terminée à son avantage, l’affaire a repris tout de suite sur le plan politique.

* * *

Il fallait s’y attendre. Si l’Etat-Major, dans cette querelle, s est servi de certains concours politiques, les politiciens se sont, en retour, servis de l’Etat-Major. Il a eu d’étranges alliés, l’Etat-Major ! Il y a plusieurs mois déjà, on constatait que les petits journaux spécialisés dans l’antimilitarisme et le pacifisme intégral, s’étaient procuré, pour combattre le système de la défense des frontières, une documentation technique assez surprenante. Les objecteurs de conscience étaient devenus stratèges. Ils ont été de plus en plus fort, avec un surprenant concert. Devèze est devenu leur bête noire : c’est eux qui l’ont accusé de la manière la plus absurde et la plus perfide de vouloir défendre la frontière pour l’unique profit de la France. Asservissement à l’étranger! Tous les petits malins qui se donnent à bon marché un brevet d ’esprit supérieur en donnant d’abord tort à leur pays, en doutant de la culpabilité de l’Allemagne en 1914, en considérant le Traité de Versailles comme « la plus monstrueuse injustice de l ’histoire », et en qualifiant de « bourrage de crânes » non seulement les légendes héroïques de la guerre, mais même les vérités historiques les mieux contrôlées, sont contre Devèze. De même, les socialistes - l’hostilité de ceux-ci est d’ailleurs normale, loyale et de bonne guerre, car Devèze les a toujours combattus - de même les flamingants, pour qui ce Bruxellois d’origine Wallonne ne sera jamais un « echte Vlaming », de même tous les adversaires plus ou moins sournois de toute entente avec la France, et puis les objecteurs de conscience, les pacifistes plus ou moins intégraux, le bon M. Ottlet, apôtre de la mondialité. Telle était l’armée qui marchait derrière le général Nuyten, peut-être malgré lui, d’ailleurs. Le général s’est retiré sous sa tente, mais l’armée marche toujours. C’est pour lui faire front que Devèze a prononcé, la semaine dernière, une petite apologie qui, ne serait-ce qu’au point de vue oratoire, était une réussite.

* * *

Il a toujours eu du cran et du creux, le camarade Devèze, et, ce qui est peut-être plus rare en Belgique, le goût des phrases bien faites, du discours bien ordonné, du bel ouvrage oratoire, enfin, mais, à ses débuts à la Chambre, il était un peu trop le Monsieur qui parle bien et qui le sait. Il avait l’air du brillant rhétoricien qui a décroché le prix d’éloquence. Il affichait un peu trop le sourire heureux de l ’homme à qui tout a réussi et qui est fermement convaincu que c’est à ses seuls mérites qu’il doit ses réussites. Depuis, la vie a passé; Devèze a été plusieurs fois ministre, il a mis la main à la pâte, la pâte humaine. Il a appris ce qu’il y a de relatif dans les plus brillantes réussites et son éloquence moins fleurie est devenue plus simple, plus ferme, plus réellement élégante. Son « pro domo » du Cercle Gaulois est un excellent morceau. On pouvait craindre un peu de nervosité, d’âcreté personnelle. Elle eût été excusable, étant donné les attaques dont le ministre de la Défense Nationale a été l ’objet. Dans le milieu ami où il parlait, quelques traits un peu vifs décochés à ses adversaires ne lui eussent valu que des applaudissements; il a eu la sagesse de s’en abstenir. Il s’est contenté de répondre avec une parfaite netteté à ceux qui l’ont accusé de travailler pour les beaux yeux de la France. « - Asservissement à l’étranger, dit-on enfin, , écrit-on dans d’abominables petits journaux, qui cherchent criminellement à dresser la Flandre contre la Wallonie, a-t-il dit, et dont les mensonges et les perfidies trouvent parfois quelque écho dans la grande presse.

« Ma réponse est simple et claire : je l’ai faite d’avance au Parlement.

« Pour que la Belgique entre en guerre, il faut qu’elle soit attaquée. Ce jour-là, en plein usage de sa souveraineté, elle ferait appel à ses amis ; comme elle l ’a fait, neutre et loyale, en 1914.

« Mais pour que ces amis arrivent, non plus trop tard, mais en temps utile, il ne suffit pas que nous soyons résolus à nous défendre. Il faut encore que leur intervention ait été prévue; que les modalités en aient été réglées à l’avance par des études techniques dont le contenu est nécessairement secret par sa nature, et qui ne peuvent être établies qu’en prévision de l ’hypothèse où l’intervention amie serait demandée, leur seule portée étant d’assurer la pleine et immédiate collaboration des forces unies contre l’ennemi devenu commun. »

Cette réponse a le mérite d’aller à l’avance à l’encontre des reproches attendus de ceux qui sont toujours prêts à dire que « prévoir l’éventualité de la guerre équivaut à la provoquer ». C’est aussi, par contre-coup, une excellente riposte à ceux qui reprochent à un ministre de la Défense Nationale d’être « militariste ».

Militariste ! Entendons-nous. Dans sa querelle avec l’Etat-Major, Devèze combattait le militarisme, c’est-à-dire l ’influence des militaires dans la politique. Il était le champion du pouvoir civil et même du Parlement, dont il interprétait les votes, mais on peut être antimilitariste, c’est-à-dire adversaire du militarisme, et cependant aimer les militaires, à condition qu’ils se tiennent à leur place. C’est le cas d’Albert Devèze. Engagé volontaire, cet avocat, qui n’avait pour l’uniforme que la considération distinguée qu’un avocat doit aux pouvoirs établis, il a fait connaissance avec l ’armée à l’époque héroïque, à l’époque où elle était l’espoir de la nation et peut-être bien ce qu’il y avait de meilleur dans la nation et, comme tous ceux qui ont vécu cette douloureuse et magnifique aventure, il en a été marqué pour la vie. On l’a appelé le « petit caporal » : c’est qu’il est resté très soldat. Les petits camarades du Parlement ont « rigolé », quand il a passé des revues à cheval; ce fut une source d’interminables plaisanteries. Aurait-on voulu qu’il s’y rendît en casquette, en chapeau melon et un parapluie sous le bras ou en robe d avocat? Il aime l'uniforme qu'il a porté, il aime peut-être le panache. Pourquoi pas?

Il y a deux écoles. On peut penser que, pour un pays comme la Belgique, l'armée est complètement inutile ; qu'en cas d’agression, il faut s'incliner, accepter le fait accompli et attendre patiemment sous l’orme que la justice immanente rétablisse le droit violé. Il faut, en ce cas, supprimer immédiatement le budget de la Défense Nationale, Mais si l'on pense qu’une nation n’a le droit de vivre que si elle a le courage de s’affirmer et de se défendre, si elle fait les frais d’une armée, il faut donner à cette armée l’esprit militaire qui n’est pas du tout l’esprit agressif, et le politicien qui accepte le portefeuille de la Guerre - pardon, de la Défense Nationale - avec l’idée que l armée doit être le moins militaire possible, est, au fond, un malhonnête homme. Sans doute, dans le système de défense du territoire adopté et défendu par Albert Devèze, y a-t-il un acte de foi, foi dans la force et le sentiment national de la Belgique, foi dans la loyauté, l’esprit de justice et la force des puissances qui sont ses alliés naturels, mais sans cette foi, il n’y aurait plus qu’à jeter le manche après la cognée.

« Etre ministre, ce n’est rien, a-t-il dit en terminant son laïus du Cercle Gaulois. Les hommes n’ont pas d’importance. Ce qui importe, c’est l’œuvre »

« Le général Hellebaut, brisant les résistances de l’électoralisme et les incompréhensions antimilitaristes, arracha, en 1909, l’abolition du remplacement, l’instauration du service personnel.

« Le Comte de Broqueville obtint, en 1913, le service généralisé ; il fut l’homme d’Etat de 1914, c’est sous son égide que fut décidé le plan de 1931.

« A la suite de tels prédécesseurs, j’ai arrêté, fait approuver et j’exécute le programme de 1933 ; à sa mise en œuvre je me suis voué de tout mon cœur et quelques mois suffiront pour quelle soit achevée.

« Pour que la Belgique, couverte dès l’alerte par sa ligne avancée de protection, défendue dans la direction du Limbourg, puissamment installée au plateau de Herve, sûre de la protection du Luxembourg, jusqu’à l’arrivée de l’aide amie, puisse se confier à son armée moralement et matériellement apte à la défense intégrale du territoire ; pour que cette armée soit certaine de trouver, quoi qu’il advienne, sur la Meuse, une puissante ligne fortifiée, et sur l’Escaut, une ligne de repli. Pour qu’ainsi personne n’ait intérêt militaire à pénétrer sur notre territoire, et qu’à l’abri du bouclier solide que nous lui aurons forgé, la Patrie vive heureuse et libre dans la paix, dans le droit, dans l’honneur.

« Cette tâche remplie , me serai-je acquitté de mon devoir de Belge, de ministre du Roi, et - j’ose le penser, ancien combattant - de soldat ? Vous me le direz. »

Eh oui ! nous le dirons. Devèze est un homme politique. Il a sans doute quelques-uns des défauts des hommes politiques. Il n’est certes pas infaillible, mais quand il a accepté le portefeuille de la Défense Nationale, il savait qu’il entreprenait une tâche difficile. Il s’y est attelé avec courage et avec foi et il s’est élevé, cette fois, au-dessus de la politique.


Voir aussi : LANNEAU C., Albert Devèze, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2007, tome 9, pp. 149-153