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Delporte Antoine (1855-1919)

Portrait de Delporte Antoine

Delporte Antoine socialiste

né en 1855 à Mons décédé en 1919 à Saint-Gilles

Représentant 1900-1919 , élu par l'arrondissement de Bruxelles

Biographie

(Extrait de LIVRAUW F., Le Parlement belge en 1900-1902, Bruxelles, Société belge de Librairie, 1901, p. 189)

Antoine DELPORTE

Représentant socialiste pour l’arrondissement de Bruxelles, né à Mons le 15 décembre 1855.

Ancien typographe, rédacteur au Peuple. - Fit ses études primaires à Mons et obtint le certificat de capacité au premier Concours cantonal entre les Ecoles d'adultes.- Promoteur de l'Ecole professionnelle de typographie de Bruxelles, il fut le secrétaire de son Comité mixte patronal-ouvrier. - Exerça pendant longtemps les fonctions de secrétaire, puis celles de vice-Président de l'Association libre des compositeurs et imprimeurs typographes de Bruxelles. - Fit partie du Conseil de l'industrie et du travail de Bruxelles fut le secrétaire de la Section de l'imprimerie. - Membre du Conseil général du Parti ouvrier belge. - Elu conseiller communal de Saint-Gilles en octobre 1899. - Ancien rédacteur du journal professionnel Le Typographe, auquel a succédé La Fédération typographique belge, il collabore à la revue socialiste L'Avenir social et a publié un opuscule sur les Conseils de l'industrie et du travail et les prud’hommes, ainsi qu'un Rapport sur l'imprimerie à l'Exposition d'Anvers (1885). - Nommé représentant de Bruxelles le 27 mai 1900. Jourdan, 3, à Saint-Gilles.


(Extrait du Peuple, du 12 octobre 1919)

Antoine Delporte est mort...

Comme un glas dont le sanglot descend des tours sur la ville consternée, cette nouvelle inattendue et, par cela doublement douloureuse s'est abattue, samedi soir, sur les assemblées où la classe ouvrière de la capitale poursuivait, dans l'organisation, dans l’étude ou dans la bataille, son incessant labeur d'émancipation.

Aujourd’hui, parvenant dans les coins les plus reculés de la Belgique prolétarienne, elle éveillera chez tous nos frères de travail et de combat, un sentiment de chagrin poignant.

C’est plus que la blessure cuisante d’un coup inopiné, c'est la déchirure de quelque chose de notre être propre qui nous arrache ce cri de douleur. Si notre Parti ouvrier n'était pas un vaste organisme, qu’un afflux persistant d’énergies nouvelles vient sans cesse revivifier, l'on pourrait dire que pareilles morts la mutilent impitoyablement.

Car Antoine Delporte était, par excellence, une personnalité représentative du socialisme belge. Depuis quarante ans, il vivait par lui et pour lui. Par un phénomène de cristallisation de nos idées, il reflétait en sa personne, en sa pensée, en son caractère comme dans son action, toutes les formes, si diverses et si harmonieuses, de la vitalité de notre parti.

Né dans la classe ouvrière. ayant quitté primaire à l'âge où l’on commence à apprendre, il a grandi et s'est élevé parmi les siens, sans jamais les dépasser si ce n’est pour courir aux avant-postes du combat. A cette ambiance prolétarienne, où son intelligence innée avait bien vite découvert la réalité et le pourquoi des misères, des iniquités sociales, il dut le précieux savoir de l’expérience, la profondeur de sa conviction, la ténacité volontaire de son activité, la noble dignité de son caractère et surtout la pure élévation de son âme fraternelle et bonne.

Dans un parti pauvre en hommes, de pareilles qualités devaient naturellement s'extérioriser avec une intensité extraordinaire. Delporte fut, la fois, un syndicaliste fervent, un agitateur politique passionné, un orateur entraînant, un journaliste de tempérament, un parlementaire vigilant et actif, un administrateur public de haute conscience et de féconde initiative.

Au spectacle d'une vie vécue avec une aussi effarante richesse de travail, on se demande ce qu'il faut admirer le plus, ou de l'aisance avec laquelle cet ouvrier put, pour en orner son esprit, cueillir au milieu de la bataille ininterrompue les fleurs les plus belles de l'intellectualité, ou de la virile robustesse de son être lui permettant d'atteindre la vieillesse sans que la trace des ans ait pu ternir la lucidité de sa pense, ralentir le pouls de son inlassable activité.

Car Antoine Delporte s'est pas éteint dans la reposante sérénité du coucher d’une vie; il tombe debout, en plein combat, à l'aube d'un jour où de nouvelles et décisives batailles le trouvaient prêt, l’arme au poing. Il fut de ces hommes auxquels nous avons trop demandé et dont il arrive parfois de penser qu'en se fût montré plus fraternel, en payant leur dévouement sublime par quelques années de douce quiétude et de vénération filiale.

Pour n'avoir pas connu ces heures reposantes, Antoine Delporte a pu, au moins, vivre dans la haute estime et dans l’inaltérable affection de l’entièreté de la classe ouvrière belge. Celle-ci le pleurera, comme on porte le deuil d'un grand frère aimé et respecté, qui était la fierté et l'orgueil de la famille.

Retracer les épisodes de cette vie, c'est suivre les étapes de l'histoire du Parti ouvrier. Chaque fois qu'un ancien disparaît le même devoir s'impose, mais cette répétition n'est pas vaine, puisqu'elle est une perpétuelle leçon, par l'exemple, de travail, de dévouement et de sacrifices. Venu à Bruxelles du pays montois pour gagner sa vie dans l'industrie du livre, ce jeune ouvrier typographe, dont une précoce calvitie accentue l'aspect sérieux et réfléchi, conquiert rapidement la confiance et l'amitié de ses camarades d'atelier. Ils ont deviné en lui l'homme d'énergie, de ténacité et de lucide bon sens qui, aux côtés des Nestor de la vieille corporation, ira négocier, parlementer avec les patrons, pratiquer cette méthode de diplomatie à laquelle la vénérable Association des compositeurs typographes reste fidèle et doit ses contrats collectifs qui, pendant des années, on assuré à ses adhérents, une situation privilégiée parmi les travailleurs bruxellois ; il est de toutes les délégations, de tous les congrès et, malgré sa jeunesse, il est bientôt hissé à la présidence de ce puissant syndicat. Mais le socialisme naissant attire son attention. Par-dessus les revendications corporatives, il aperçoit les clartés du vaste mouvement prolétarien qui se dessine, et cette lumière éclairera désormais toute sa vie. Pour propager la doctrine nouvelle qui l’a conquis, dans son proche entourage, il crée le cercle typographique d’études sociales « En avant ! » avec Maheu, Vandendorpe et Gustave Defnet. Il collabore au « Peuple » dès sa fondation. Il est en 1885, dans la vieille maison du Cygne, autour du berceau où va naître le frêle enfant auquel Jean Volders donnera le nom de Parti ouvrier.

Après la tourmente de 1886, il vient, à la Commission d'enquête sur le Travail, exposer les revendications politiques et sociales de ses frères de classe et son émouvant plaidoyer eut un retentissement qu’Hector Denis dit, en sortant de la séance : « C’est la voix du peuple ouvrier de Bruxelles que vous venez d’entendre, Messieurs. »

A la Maison du Peuple de la place de Bavière, dans cette maisonnée intime où tout était fraternité confiante, Delporte trouve un foyer familial. Les anciens comme Brismée, De Paepe et Verreycken, voient en lui l'espoir de leurs projets d'avenir et lui accordent leur amitié. II y rencontre la jeune femme qui deviendra la douce et vaillante compagne, le grand et touchant amour de sa vie. Il devient le guide et le conseil des syndicats en voie d'éclosion, Avee Vandendorpe, il est, en 1890, aux élections communales de Bruxelles, le premier candidat ; les démocrates progressistes s'effacent devant et ne lui opposent pas de compétiteur. Mais le corps électoral censitaire et capacitaire est trop étriqué pour l'accueillir et il échoue.

C'est d'ailleurs au suffrage universel que le Parti ouvrier en appellera et Delporte se trouva activement engagé dans la campagne révisionniste. Son tempérament d'orateur le hisse au premier plan. II y a dans sa parole chaude imagée, des accents si prenants de franchise et de sincérité, des évocations si émouvantes de la détresse ouvrière, une telle précision de faits, une telle clarté de pensée, que les auditoires populaires sont conquis d'emblée. Cet éloge de l'orateur n'est pas une flatterie qui serait, hélas, bien inutile. Paul Janson, qui s'y connaissait en maîtres de la tribune, lui rendit un jour un hommage retentissant.

C’était dans la salle des fêtes du Marche de Saint-Josse-ten-Noode.

Le tribun libéral qui défendait alors, par raison d’opportunité, l'électorat à la capacité, se trouvait engagé avec Delporte dans une joute contradictoire sur le suffrage universel. Quand notre ami eut achevé son exposé, admirable de forme et de pensée, Paul Janson se leva et prononça ces simples paroles : « Je devrais parler et j’écoute encore. L'ouvrier qui vient de parler m'a convaincu. Je n'ai plus rien à dire. »

Que vaudrait un dithyrambe à coté de pareil éloge ?

Vint la première élection du vote plural. Les socialistes du Centre offrirent à Delporte de figurer, avec Berloz et Lekeu, sur la liste socialiste de l'arrondissement de Thuin opposée aux barons de la houille et aux hobereaux cléricaux. Ce fut, dans cette région où le socialisme da bassin industriel débordait à peine sur les villages une féconde semaille d'idées socialistes dont le blé devait lever, peu après, en lourdes moissons. La R. P. permit enfin aux socialistes de la capitale de se faire représenter au Parlement en 1900, et Delporte fut investi d’un mandat législatif que la confiance de ses mandants ne cessa de lui renouveler, pendant près de vingt ans. Candidat au prochain scrutin du 16 novembre, Antoine Delporte était déjà entré en lice et se flattait, non sans raison, d’être un des artisans d'une victoire qu'il y a trois jours à peine, il nous prédisait certaine.

A la Chambre, son rôle fut considérable. Mandataire laborieux et appliqué, assidu à toutes les réunions, tant aux assemblées législatives qu'aux réunions des sections, il apportait dans tous les débats une conviction éclairée par l'étude, une volonté tenace et un souci de loyauté et de scrupule qui frappait et quelquefois ébranlait ses adversaires. Ceux-là diront sans doute, lundi, à la dernière séance de cette cession dont il n'aura pas vu la fin de quelle estime ils entouraient sa personne et sa parole.

Nous n'oublierons ses interventions heureuses dans la discussion des lois militaires, des pensions ouvrières, du travail dans les prisons, des accidents de travail, des habitations ouvrières et dans la défense des régies contre {es monopoles capitalistes. Ce fut plus qu'un mandataire irréprochable : ce fut un mandataire d'élite.

C'est ainsi que l'apprécièrent ses camarades de la Ligue ouvrière de Saint-Gilles quand ils l'envoyèrent ers 1899, au conseil communal, et quand, en 1904, ils le forcèrent littéralement à accepter la succession échevinale de Gustave Defnet, que la mort venait de frapper, en pleine jeunesse. Grâce ses dons prodigieux d'assimilation, à son ardeur au travail que rien ne venait détourner de la tâche acceptée, il s'adapta aux responsabilités considérables et aux connaissances techniques profondes qu'exige la direction du département des travaux publics. A ce labeur écrasant pour qui veut faire honneur à son mandat et à son parti, il donna quinze années de sa vie, et si quelquefois, au sortir de ces interminables séances d'études, sa parole accusait quelque fatigue, c’est que la probité et la conscience de son effort avaient tendu à l'extrême ses nerfs et sa persévérance attentive.

La guerre le trouva à son poste de combat et de travail ; résistant aux menaces et à l'étreinte de l'ennemi, avec la ferme dignité qui s'imposait aux magistrats communaux, il s'employa à raffermir le moral de ses concitoyens et à préserver, le plus possible, les travailleurs des misères de la guerre. Il concentra, dans ses mains, tous les rouages du comité local de secours et d'alimentation, et le plus bel éloge que l’on puisse faire de sa gestion, c'est que les Magasins communaux de Saint-Gilles furent cités, partout, en exemple.

Il nous resterait à parler de son passage, parmi nous, à la tête de la rédaction du « Peuple. » Succédant, en 1894, à Louis Bertrand qui venait d'entrer au Parlement, remplaçant Gustave Defnet au secrétariat de la rédaction, il eut à présider la transformation technique de la petite feuille à faible tirage en un grand organe quotidien. Mais c'est moins dans cette besogne matérielle où le guidait sa compétence professionnelle que dans l'œuvre de combat par la plume que l'homme se révéla, dans la plus affectueuse et la plus cordiale des intimités. II écrivait comme il parlait, clairement, simplement, avec toute la fougue d’un tempérament enthousiaste, toute la conscience de celui qui, écrivant pour la classe ouvrière, sent profondément la grave responsabilité de sa mission. Un amour profond pour les humbles, un esprit en révolte déclarée contre toute injustice, un dédain de tout ce qui est phraséologie, démagogie, le refus systématique d'ajuster les faits à une doctrine quand ces faits s'en écartent, le cuite scrupuleux de l'objectivité, le devoir de dire toujours et à tous la vérité, la volonté persistante d'éclairer et d'instruire et de convaincre, telles étaient les règles immuables qu'il s'imposait et dont il demandait aux autres de s'imprégner. Pour y réussir, sa ténacité eût été jusqu’à l'entêtement, mais il n'avait pas besoin de cette autorité de fait pour créer autour de lui cette atmosphère.

La dignité exemplaire de sa vie, la probité irréductible de son caractère, ses attitudes, la cordialité de son caractère, joyeux et bienveillant, égayé par sa fine bonhomie d'enfant du terroir wallon, tout était en lui, la prenante leçon de l'exemple. Qui l'approchait, vivait et travaillait à ses côtés, connaissait le prix et la douceur de l'amitié attachante et indestructible. Et peut-être nous sentirons-nous confus de traduire ici la douleur intime qui remplit notre maison endeuillée, si nous ne savions qu'elle reflète la peine et l'affliction qui se manifesteront, dans toute la classe ouvrière de Belgique quand elle apprendra par ces lignes que nous traçons, les yeux embués de larmes, dans la hâte fiévreuse du devoir à remplir quand même qu'Antoine Delporte nous est ravi, à jamais.

F. FISCHER.


(Extrait du Peuple, du 13 novembre 1919)

Fraternel hommage à notre ami Antoine Delporte.

Bien que tout ce qui devait être dit, ait été traduit, hier, à cette place, en termes poignants, par notre camarade Franz Fischer, avec la simple éloquence qui part de l'émotion vraie et de l’affection sincère, qu'il me soit permis d'évoquer à mon tour la noble figure du bien-aimé et vénéré frère d’armes que nous venons de perdre en Antoine Delporte ; ainsi, aux veillées funèbres, ceux qui pleurent trouvent une âpre consolation à faire revivre. dans le douloureux égrenage de leurs réminiscences, les traits et les épisodes qui caractérisent le plus fidèlement, à leurs yeux, la physionomie que la mort a figée et la carrière qui vient d'arriver à son terme.

Cette maison que la brusque disparition de notre pauvre et cher Antoine met en deuil fut la sienne ; elle lui appartint de tout le cœur de ceux qui, il y a vingt-cinq ans, furent ses fraternels compagnons de travail et de pensée. Il en avait imprégné l'atmosphère, d'une mutuelle confiance d’une fière solidarité qui faisait de notre chère collaboration, une communion intime, dont le charme et la douceur ne s'effaceront jamais de notre mémoire.

Il y avait là, comme un carrefour prédestiné, venus de toutes les routes et de tous les points du pays, une pléiade de jeunes hommes dont la plupart étaient nantis de diplômes académiques ; et pourtant, entre tous, moins par la décision officielle du Parti ouvrier que par le concert spontané d’un unanime hommage, ce fut Antoine Delporte, le modeste typographe de la veille, le brave petit gars qui à neuf ans avait été arraché à l’école primaire pour devenir soutien de famille. l'humble provincial, débarqué un beau jour sur le pavé de la Capitale, n'ayant pour faire face au "Struggle for life", que son habilité professionnelle, la puissance de sa volonté, la droiture de son esprit et la sûreté de son jugement, oui, ce fut l'humble prolétarien, né avec l'instinct et le destin d'un leader ouvrier, qui, en 1894, quand les anciens comme Louis Bertrand et Gustave Defnet s'en allèrent siéger au Parlement, prit la barre et assuma la lourde et délicate charge de rédacteur en chef.

Jamais plus grave mandat ne fut remis en des mains plus sûres.

C'est qu'Antoine Delporte, qui était avant tout un convaincu et qui possédait, à un prodigieux degré, le don d'assimilation, avait, en dehors et au-dessus de toute visée d’autoritarisme. une véritable et puissante âme de chef.

Il savait se faire obéir sans avoir besoin da commander. Son exemple valait le plus impérieux des ordres. Et pour atténuer parfois la rigueur d’un sacrifice au devoir, comme il avait l'art du sourire qui réchauffe l’ardeur et l'enthousiasme du verbe amical qui stimule le courage et l’abnégation !

Ce qui, à mon regard, le revêt d'un incomparable mérite, c'est le profond sens humain qu'il portait, en lui et qu'on retrouvait dans son merveilleux art de psychologie et dans l'analyse critique qu'il savait faire instantanément des situations, des événements et des choses.

Rarement sa pénétration et sa perspicacité furent mises en défaut. II n'allait pas, fonçant droit devant lui, négligeant les qualités ou oubliant les défauts de ceux qui étaient, à côté de lui, attachés à la même tâche ; ces qualités, il les avait scrutées et il en tirait pour le service de notre cause, le summum d'effet utile ; ces défauts, il les avait jugés et il y parait avec tant de tact et de maîtrise, qu'il arrivait à les corriger ou parfois à les utiliser sans pactiser avec eux ni déchoir.

Antoine Delporte incarnait la science et la mentalité qui sont le propre du mouvement socialiste belge, j'entends cet esprit « Parti ouvrier » qui allie avec tant d'aisance et de magnanimité le point de vue pratique, ne se ravalant jamais jusqu'aux compromissions du terre à terre, et la flamme d’idéalisme qui nous apparente à la doctrine la plus pure et la plus intégrale. De ce double attribut, l'œuvre de notre parti porte l'indéniable empreinte. Ce sont des artisans comme Antoine Delporte qui l'en ont indébilement marqué.

Rien ne pouvait lui faire plus honneur, rien ne lui gardera plus justement la gratitude et l'amour de notre classe.

Sa mort ravive les deuils qui nous ont désolés durant la guerre ; et son image s'associe plus particulièrement dans notre souvenir éploré, à celles de Laurent Vandersmissen et d'Emile Royer.

Du grand avocat du parti des pauvres gens, il avait, lui, le modeste entre les modestes, l'infinie délicatesse, le doigté exquis, le sentiment affiné, l'intuition de la mesure et des nuances et cet aristocratique reflet de noblesse morale qui restera toujours l'apanage des meilleurs. « Soyons bons »; écrivit-il un jour, dans une inoubliable page ; et ce fut là sa constante et sereine devise.

Du regretté secrétaire général du Parti ouvrier, si prématurément enlevé à son poste de combat, Antoine n'avait-il pas, d’autre part, en précurseur, synthétisé en lui toutes les énergies d'initiative et d'action ?

Mais plus que personne, Delporte a typé le génie de notre prolétariat et de notre parti ; et c'est à ce titre qu'il nous lègue l’enseignement impérissable d'une vie dont l'effort et l'objectif se prolongeront dans les nôtres, jusqu’à notre dernier souffle, et dans l'effort et l'objectif de notre prolétariat et de notre parti, jusqu'à leur triomphe final.

De tels hommes se perpétuent dans les générations et les œuvres qu’ils ont aidé à créer...

Va, Cher Ami, par delà ton sommeil sans fin, ta pensée et ton œuvre te survivent, de même que notre plus fraternel attachement.

Jules LEKEU.


(Extrait des Annales parlementaires de Belgique. Chambre des représentants, session 1918-1919, séance du 13 octobre 1919, pp. 2053-2054)

M. le président se lève et prononce l'allocution suivante, que la Chambre écoute debout . - Messieurs, cette session, qui s'est caractérisée entre toutes par le nombre d'hommages que nous avons été appelés à rendre à des collègues défunts, se termine sous l'impression d'un deuil nouveau et particulièrement cruel.

La mort vient de frapper un collègue, mêlé depuis vingt ans à tous nos débats et qui assistait encore à notre dernière séance !

M. Antoine Deiporte, député de Bruxelles, est décédé à Saint-Gilles samedi dernier, après une courte crise provoquée par la maladie qui le minait depuis un certain temps déjà.

Elu pour la première fois le 27 mars 1900, lors de la première application de la représentation proportionnelle, M. Delporte a vu constamment renouveler son mandat. C'est qu'il jouissait de la confiance absolue du parti dont il fut l'un des ouvriers de la première heure et dont il devint l'une des personnalités les plus en vue.

La féconde carrière de M. Delporte met en relief les situations auxquelles peut conduire dans nos sociétés démocratiques un homme d'origine modeste, n'ayant fait que des études primaires, lorsqu'aux dons de l'intelligence et du cœur se joignent chez lui la volonté inlassable de s'instruire, le désir inné de se dévouer à ses concitoyens et l'ardeur à servir un idéal.

L'administration des grandes œuvres syndicales ou coopératives, la participation quotidienne à l'administration d'une grande cause achève de donner cet homme l'expérience des difficultés et des responsabilités de la vie publique

Lorsqu'on se remémore l'activité si variée qui caractérisait Antoine Delporte, on se demande comment il pouvait suffire à la tâche qu'il s'était imposée. Echevin d'une grande commune, il s'y distingua par plusieurs initiatives fécondes. Syndicaliste convaincu, il fonda et géra l’un des premiers groupements professionnels et qui fut aussi l'un des plus puissants de notre pays, celui des typographes, auquel il appartint par sa profession.

Dans cette assemblée, il n'est pas de projet ni de loi importante dans laquelle il ne soit intervenu. Une grande facilité de parole, beaucoup des clarté, une ardeur sans pareille à discuter ses idées caractérisent sa manière.

Journaliste fécond et propagandiste infatigable, il ne cessait de travailler à gagner l'opinion à ses idées et à son parti.

Nous avions tous avec lui les relations les plus cordiales et les plus sympathiques et nous garderons à sa mémoire un pieux souvenir.

Je propose à la Chambre d'adresser à Mme Delporte l'expression sincère des profondes condoléances de l'assemblée. (Très bien ! très bien !, sur tous les bancs.)

M. Delacroix, ministre des finances. - Messieurs, le gouvernement tout entier s'associe à l'hommage que M. le président de la Chambre vient de rendre à la mémoire de M. Antoine Deiporte. Il était FIn, subtil, d'une intelligence toujours en éveil ; réaliste dans ses conceptions on le sentait profondément accroché au souci de la cause de ceux qu'il considérait plus spécialement comme ses mandants.

Laissez-moi honorer en lui le travail et le dévouement. C'est par le travail accompli, pour les siens d'abord, et surtout pour les autres, qu'il s'est élevé pour s'éteindre, entouré des regrets et du respect de tous.

Nous avons été atterrés en apprenant que lui, hier encore debout là, luttant pour son idéal politique, s'était couché subitement pour ne plus se relever à l'âge de 64 ans. Il avait pendant l'occupation donné la mesure de son attachement au bien général, se dépensant pour concourir au bien de ses concitoyens jusqu'à y user sa santé.

Dans cette enceinte où la lutte des idées et l'ardeur des convictions se traduit parfois par un verbe âpre, ses adversaires comme ses amis rendaient justice à la sincérité qu'il apportait dans la défense de ses principes. Je prie M. le président de bien vouloir associer le gouvernement aux condoléances qu'il adressera au non du parlement à la famille du regretté défunt. (Nouvelles et unanimes approbations.)

M. Wauwemans. - Durant les jours cruels de l'occupation, nous avons eu l'occasion de nous serrer les coudes et de mieux nous connaître ; c'est ainsi que tous ceux qui sont restés à Bruxelles ont pu apprécier de plus près le vaillant, le dévoué, le loyal collègue que certains d'entre nous ne connaissaient encore que dans la vie publique, Antoine Deiporte. Ils ont été témoins, ceux-là, de tout le patriotisme qui était dans son cœur, de tout son amour pour les siens et pour la chose publique, de tout son dévouement pour la classe ouvrière. Il s'est révélé à nous tous dans sa vie tel qu'il était déjà apparu à beaucoup d'entre vous.

Cet homme qui, le premier de tous, avait, dans cette corporation composée des meilleurs de la classe ouvrière, semé les germes de l'idée syndicaliste, qui s'était dévoué corps et âme au bien de la cité, qui plus tard défendit son idéal ici avec une ardeur que nous avons tous admiré quoi que pût être notre désaccord sur les formules et les solutions, ce lutteur qui donnait tout son temps à la classe ouvrière, ce travailleur qui s'était élevé jusqu'à une situation enviable et d'ailleurs méritée, c'est avec le plus profond regret que nous le voyons disparaître.

Frappé au champ d'honneur, - car s'il est des maladies contractées au front, il en est d'autres qui peuvent avoir eu leur source dans le travail intensif, au milieu de l'occupation, dans la résistance à l'ennemi, dans la souci du bien public, - il meurt au moment où un grand nombre de ses idées ont reçu leur consécration. Ce fut sans doute sa consolation suprême.

Nous conservons le souvenir de cet ami dévoué des ouvriers, de ce collègue affable, qui n'eut jamais une parole amère ou désagréable pour aucun de ses collègues Mourir ainsi après le travail accompli, entouré de l'estime et de la considération de tous, c'est le meilleur héritage que l'un des nôtres puisse laisser à sa famille, à tous ceux auxquels nous adressons aujourd'hui nos plus respectueuses condoléances. (Très bien ! Très bien ! sur tous les bancs.)

M. Lemonnier. - Au nom de la gauche libérale, je m'associe à l'hommage qui vient d'être adressé à la mémoire da notre collègue Antoine Delporte.

Lors qu'après l'armistice nous nous sommes retrouvés ici pour la première fois, nous avons tous été frappés de l'altération de la physionomie de notre regretté collègue.

Peu de temps après, nous constations, avec plaisir, que sa santé s'améliorait ; malheureusement, dans ces derniers jours, nous avons vu que le mal qui minait notre collègue reprenait le dessus et son état de santé nous paraissait alarmant. Nous ne pouvions croire, cependant, que nous allions le perdre si tôt ; jeudi dernier il siégeait encore parmi nous.

Antoine Delporte est encore une victime de la guerre ; il succombe aux soucis, aux angoisses, au labeur et aux privations de ces quatre longues années de la guerre mondiale.

Ouvrier typographe, parvenu par son travail et ses grandes qualités aux fonctions de conseiller communal et d'échevin de Saint-Gilles , nommé député, il n'a jamais tiré vanité de ces honneurs, il est toujours resté l'ouvrier dévoué à ses compagnons de labeur et toute son énergie, tout son travail étaient employés à l'amélioration du sort de la classe ouvrière. Esprit droit, au jugement sain, Antoine Delporte avait la parole claire et souvent chaleureuse. Dans toutes les discussions, il se montra un debater redoutable pour ses adversaires.

Dans cette Chambre, où il a pris part à presque toutes les discussions, dans lesquelles était intéressée la classe des travailleurs, il s'est surtout attaché aux questions de l'armée et du bien-être du soldat. Ses observations judicieuses, marquées au coin du bon sens, étaient toujours appréciées.

Il a voué toute sa via à la défense de ses camarades de travail ; ils perdent en lui un défenseur inlassable. Nous perdons en Antoine Delporte un excellent collègue qui avait conquis toutes les sympathies de la Chambre.

Nous adressons à sa mémoire un souvenir profondément ému, et nous exprimons à sa famille nos cordiales et sympathiques condoléances. (Vive et unanime approbation.)

M. Bertrand. - Messieurs, au nom de la gauche socialiste, je remercie M. le président, M. le premier ministre, nos collègues MM. Wauwermans et Lemonnier, des paroles qu'ils viennent de prononcer à la mémoire de notre cher camarade Antoine Delporte.

Pendant près d'un demi-siècle, notre regretté collègue a consacré sa belle intelligence et son travail de chaque jour à l'amélioration du sort de ses frères malheureux.

Au syndical dès typographes de Bruxelles, dans les groupes du parti ouvrier, à la Chambre, au conseil communal et au collège de Saint-Gilles, Delporte fut un mandataire dévoué et zélé.

Vous l'avez vu à son banc, la semaine dernière, fortement atteint par la maladie qui le faisait souffrir depuis plus d'un an. Il ne se plaignait pas, il résistait au ravage du mal qui le minait, et, avec une volonté rare, il voulait, jusqu'au bout, remplir consciencieusement le mandat qui lui avait été confié.

Antoine Delporte fait honneur à la classe ouvrière de ce pays. Il emporte l'estime, la sympathie de tous ses amis et aussi, vous venez de l'entendre, de tous ses collègues.

C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire d'un mandataire public, et cet éloge, Delporte l'a grandement mérité. (Très bien ! Vive approbation sur tous les bancs.)

M. Verdure. - Messieurs, la députation parlementaire de l'arrondissement de Mons peut mettre une note particulière d'émotion dans les regrets que cause la disparition d'Antoine Delporte, car notre regretté collègue était né à Mons.

Il y a passé la première partie de sa vie et y a appris son métier de typographe.

Il a conservé à Mons des parents honorables et estimés, auxquels nous présentons, comme à sa veuve et ses enfants, nos plus profondes condoléances.

Tous ses concitoyens, et particulièrement ses anciens condisciples et compagnons de travail, ont été consternés de la brusque fin de ce défenseur invétéré de la classe ouvrière, et, en associant leur témoignage de sympathie à celui da la Chambre, je montre ainsi l'unanimité des regrets qui font une auréole de souvenirs émus au vaillant députe qui, pendant toute sa carrière, a personnifié, avec un dévouement sans limite, les aspirations et les droits légitimes du peuple. (Très bien ! très bien !)


Voir aussi : MAHOUX J.P. - NEUVILLE J.Delporte, Auguste, sur le site du Maitron (consulté le 6 mars 2026)