De Bue François, Xavier, Marie catholique
né en 1860 à Uccle décédé en 1925 à Uccle
Représentant 1910-1925 , élu par l'arrondissement de Bruxelles(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 3 avril 1925)
Cet article n'est pas une réclame électorale: A Dieu ne plaise que l'intéressé et ses amis puissent le prendre pour un pamphlet. Que M. De Bue soit ou non député de Bruxelles, peu nous chaut. Si ce n'était lui, ce serait un autre de la même farine. Comme il figure en bonne place sur la liste catholique, il est d'ailleurs absolument certain d'être réélu, à moins que, d'ici au tour du scrutin, il ne s'avise de voler les tours de Sainte-Gudule, ou d'adhérer à la troisième internationale, éventualités infiniment peu probables. Mais les élections mettent en lumière un type caractéristique de politicien de chez nous dont M. De Bue est peut-être l'exemplaire le plus caractéristique. C'est l'occasion ou jamais d'essayer de fixer sa physionomie.
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Depuis la guerre, nous avons quelques hommes difficile, qui ont vu le monde. Ils ont été au Havre, à Paris, à Londres, à Genève ; ils ont fréquenté les grands financiers, ces maîtres du monde. Ces hommes-là ne sont pas plus « province »que leurs congénères des autres nations. Quelques-uns mettent même leur gloire à être « très européens » Seulement, quand, au retour des palabres internationales, ils retombent dans le milieu politique et parlementaire national, ils sont bien forcés de constater que, pour arriver à quoi que ce soit, il leur faut reprendre le ton local, le ton province. M. le comte Carton de Wiart, ancien premier ministre, ancien candidat à l'ambassade de Paris, membre correspondant de l'Institut de France, académicien, ne compterait sans doute pas pour grand-chose au sein de la droite s'il n'avait l'appui de son excellent collègue Xavier De Bue, bourgmestre d' Uccle. fils de toute une lignée de maraichers, d'épiciers de village, excellents représentants de notre vieux cléricalisme rural : M. Carton de Wiart est un homme politique homme du monde, un homme politique homme de lettres ; M. Xavier De Bue est un homme politique tout court. Aussi la droite catholique l'a-t-elle choisi comme leader et elle ne pouvait mieux faire . Nul mieux que lui ne la représente. Et sa carrière, considérée sous cet angle, est d'un magnifique exemple.
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Avant d'être un grand homme national, M. de Bue fut, et est encore, un grand homme local. Cela est excellent. On pourra dire de lui, noblement, qu’il tient au sol natal par de fortes racines et, plus « réalistement » qu'il tient dans sa main une partie importante du corps électoral. C'est donc par ta conquête d' Uccle qu'il préluda à la conquête de la droite parlementaire, ce qui l'amènera peut-être un jour - on ne sait jamais - à la conquête du pouvoir.
A la vérité, la conquête d' Uccle ne lui fut pas très difficile. Dès sa jeunesse, il y était prédestiné. Adolescent, il était un de ces heureux phénomènes que tout une ville de province couve de sa sympathie et promet aux grandes destinées. Or, Uccle, que l'étranger superficiel prend pour un faubourg de Bruxelles, est, en réalité, une petite ville de province extrêmement provinciale ou même un grand village. Sans doute, cette assertion ne manquera pas d'étonner les citadins très citadins qui habitent les villas et les maisons bourgeoises de l'avenue Brugmann : ceux-là se croient Bruxellois, citoyens d’une grande capitale. Mais les autochtones, les vieux Ucclois, les regardent comme des immigrés, des métèques, presque des indésirables, qui ont le droit de payer des contributions, mais qui n'ont rien à dire dans l'administration de la commune. Pour un Ucclois pur-sang, Uccle a son histoire, ses titres de noblesse qui valent bien ceux de Bruxelles. Ne fait-on pas remonter son origine à la vieille abbaye de Saint-Pierre, et même - pourquoi pas à Charlemagne ? S'étendant en bordure de la vieille route d’Alsembourg, le vénérable bourg a essaimé et de populeux hameaux : Le Chat, célèbre dans les annales brabançonnes par le cabaret de Pachter Ziele ; Saint-Job, niché dans sa pittoresque petite vallée et comme isolé du reste du monde ; Stalle, Callevoet, groupant leurs maisons au haut de la colline. C'est là, vous dira-t-on, qu'est le véritable Uccle, là que vit encore aujourd'hui l'âme d' Uccle. Pourquoi Uccle n'aurait-il pas une âme ?...
Et ne parlez pas à ces ruraux enracinés de tous qui sont venus bâtir leur maison à l'ombre de leurs bocages, venant de Liége, d'Anvers, de Gand, ou de cette orgueilleuse ville de Bruxelles, qui fait la renchérie. Que les quartiers urbains d'Uccle aient pris tout à coup, ces dernières années, une telle Importance qu'il a fallu leur reconnaître quelque influence au conseil communal, on ne le saurait contester. Mais le vieil Uccle se défend ; les Ucclois citadins, les métèques, ont eu leur bourgmestre : c'était M. Paul Errerra ; les Ucclois ruraux ont maintenant le leur, c'est: M. Xavier De Bue, « miinheer Xavier » comme on dit encore entre Saint-Yob, Callevoet et le Dieweg.
« L'histoire d'Uccle, nous disait dernièrement un vieux Bruxellois qui a émigré dans les environs du Globe, c'est l'histoire d'un paysan enrichi qui a épousé une « demoiselle » de la ville, une bourgeoise habituée à la vie mondaine. Le mari s'étonne des désirs et des délicatesses de sa femme, de ses goûts et de ses habitudes, de ses relations, de ses élégances. II a conservé les côtés frustes de la vie paysanne, le besoin de liarder, la bigoterie villageoise. II est en défiance contre tout ce qui vient de la ville, tout ce qui renforce l'influence de sa femme dans la conduite de sa maison. »
Dans ce ménage, plus ou moins mal assorti, M. De Bue représente donc le mari, avec tous les défauts traditionnels du mari, peut-être aussi avec certaines de ses qualités, dans tous les cas avec la certitude de son bon droit. Obéissant à la voix de ses ancêtres, il est persuadé qu'il a été désigné par un décret nominatif de la Providence pour préserver le vieux village le ceux qu'il a un jour appelés dans une campagne électorale: « vreemde luizen » (vermine étrangère) ainsi que des tentacules de Bruxelles.
Pendant l'occupation, il fit preuve du plus irréprochable patriotisme, ce qui lui valut quelques mois de prison ; sans doute sa conduite lui était-elle dictée par ses sentiments de bon Belge ; mais ce qui avait porté à l'extrême son indignation contre les Allemands. c'est que ceux-ci avaient eu te toupet de rattacher Uccle au « gross Brüssel ». Ce crime-là, entre autres, était impardonnable.
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Et comment M. Xavier De n'aurait-il pas eu cette conception spécifiquement uccloise de la politique de l'univers ?
Né dans une famille de gros commerçants de village, petit-fils de bons cultivateurs brabançons, il fut de ces enfants studieux qui naissent parfois dans les familles rurales et dont, autrefois, on faisait invariablement un prêtre. Aujourd'hui, on en fait un avocat. Du studieux petit Xavier, on fit donc un avocat. Mon Dieu, au Palais de Bruxelles, on ne le considère peut-être pas comme une des lumières du barreau ; il n'a rien d'un foudre d'éloquence, ni en flamand ni en français et, comme science du droit, il n'en remontre à personne. Mais, à Uccle, il est un grand avocat, il est le grand avocat ; il est, dans tous les cas, l'avocat qui convient à une population rurale qui, très procédurière, tient à trouver chez son homme de loi un conseiller, un confident, une sorte d'arbitre officieux el même, au besoin, d'homme d'affaires. M. Xavier De Bue est merveilleux dans ce rôle parce qu'il a de la rondeur, de la finesse et que personne mieux que lui ne peut comprendre à demi-mot ses clients et administrés.
Aussi était-il tout désigné pour faire de la politique. Les dirigeants du parti catholique ne tardèrent pas à le comprendre : ils eurent, sur les libéraux, la supériorité de sentir, dès 1884, l'Importance électorale de la banlieue. Jusque-là, on avait imposé aux électeurs ruraux des avocats de Bruxelles, hommes politiques de carrière, comptant sur la docilité de ceux que Léon Vanderkindere eut un jour l'imprudence d'appeler « les barbares des campagnes. » C'était déjà une erreur en 1884: depuis l'institution du suffrage universel, même plural, c'était devenu une absurdité. Les catholiques qui, cependant, tenaient les campagnes eurent le mérite de comprendre que, quelle que fût l'influence des curés. il fallait ne pas trop compter sur les châtelains et faire place à l'élément vraiment rural : c'est de cette conception profondément politique que bénéficia M. De Bue. Comme il était déjà conseiller provincial et communal, on lui fit une bonne place sur la liste conservatrice et, bien entraîné, bien appuyé, il commença la course aux honneurs sous d'excellents auspices, arrivant à la Chambre « comme -dans un fauteuil. »
II n'y fit d'abord pas grand bruit, se contentant de. jouer modestement les utilités. Serviteur fidèle, agent docile de M. Woeste, il devint ensuite le factotum de M. Carton de Wiart quand se leva le soleil de cet aimable homme d'Etat. Docile, finaud, habile à tous les marchandages et à tous les maquignonnages, incapable d'une idée personnelle, il fut le lieutenant favori de tous les chefs de la droite. C'est comme cela qu'il est devenu chef à son tour.
Car, ne vous y trompez pas, ce politicien rural est un des principaux, sinon le principal chef de la droite. Dans l'ancienne Chambre, son influence était considérable. Il est probable qu'elle ne sera pas moindre dans la nouvelle. Des gens austères, des intellectuels de marque vous diront : « Cela juge un parti » ; d'autres diront même : « Cela juge un régime. » N'exagérons rien. Tous les partis et tous les régimes ont toujours eu leur Scapin et leur Maître Jacques. Un De Bue est à la droite belge ce que le père Mascaraud fut au vieux radicalisme français : une utilité indispensable. Au reste, son influence n'est pas toujours mauvaise. A défaut de brillant, à défaut de génie, M. De Bue a du bon sens et, plus d’une fois, dans les temps difficiles que son parti vient de traverser, il a su lui éviter les gaffes où la peur des activistes et des démagogues menaçait de l'entraîner. Il passe, d'ailleurs, pour un aimable collègue, bon vivant, ne craignant pas la plaisanterie et ne reculant jamais ni devant un verre de gueuze-lambic ni devant une bouteille de Bourgogne. Vrai bourgmestre brabançon, il tiendrait aussi bien sa place dans un tableau gothique, en donateur, les mains jointes, que dans un tableau de Teniers.
(Extrait de La Libre Belgique, du 1 décembre 1925)
Nous apprenons avec peine la mort de M. De Bue, député catholique de Bruxelles, bourgmestre d'Uccle. II s'est éteint doucement mercredi vers 9 heures du soir, entouré de sa famille, de M. le doyen d’Uccle et de son médecin particulier.
Peu d'existences furent plus occupées par la politique que celle de M. Xavier De Bue. A cet égard, il est un exemple : à l’encontre de la nouvelle génération de politiciens trop pressés d'arriver au sommet, il a passé par tous les stades de la vie de l’homme public, depuis les épreuves de l'étudiant militant jusqu'au parlement.
Francois-Xavier-Marie De Bue est né à Uccle le 4 juin 1860. Il fut élu conseiller communal à Uccle en 1888I, échevin de cette commune de 1869 à 1900 ; bourgmestre de 1909 à 1911, et de 1921 jusqu’à sa mort.
M. Bue passa aussi par le conseil provincial du Brabant où il fut élu conseiller et secrétaire de 1894 à 1900.
Il entra à la Chambre en 1902 ; il fut réélu à toutes les élections. En 1912, les députés l'élurent questeur.
Dans les milieux politiques et parlementaires, M. De Bue ne rencontrait que des sympathies, même chez ses adversaires touchés de sa bonté foncière. C’était un grand chrétien.
Sous un aspect bonhomme, il y avait en lui une réelle finesse d'esprit et des qualités émotives qu'il trahissait quand il avait à faire, au nom de la Droite, une déclaration ou l'éloge d'un de ses collègues. La Droite l'avait choisi comme président à la mort de Charles Woeste. II s'est dépensé beaucoup pour elle, pour raffermir son unité. Fidèle à son engagement électoral, il ne crut pas pouvoir appuyer la combinaison gouvernementale catholico-socialiste mise sur pied au lendemain du 5 avril.
Si ses occupations à la questure le tenaient éloigné parfois des débats, il était à son banc lorsqu'on discutait des intérêts agricoles ou des questions d’ordre provincial et communal. Homme d'œuvres, il présida de nombreuses associations de bienfaisance, notamment le comité de patronage des sociétés mutuellistes des cantons de Hal et de Lennick.
Récemment, le Roi l’avait nommé grand Officier de l'ordre de Léopold.
(Extrait du Soir, du 2 octobre 1925)
M. Xavier De Bue a succombé, mercredi, à 9 heures du -soir, au mal qui le tenait éloigné des affaires.
Avocat à la cour d'appel, bourgmestre d'Uccle, membre de la Chambre des représentants depuis le 22 mai 1910, nommé questeur le 21 novembre 1912, M. De Bue de toutes les sympathies.
Il était né à Uccle, le 4 juin 1860, d'une famille de gros commerçants. Son enfance et sa jeunesse furent studieuses. Il ne tarda pas à mériter, comme avocat d'affaires, une grande réputation. Sa rondeur et sa finesse furent justement appréciées.
Il était déjà très populaire à Uccle quand il se présenta aux élections de 1910 sur la liste catholique. Son élection se fit très aisément. M. Woeste, puis M. Carton de Wiart trouvèrent en lui un collaborateur remarquable, jouissant d'une grande influence à la Chambre.
Pendant la guerre, sa patriotique attitude devant l’ennemi avait valu à M. De Bue la commanderie de l'ordre de Léopold, avec rayure d'or.
Bourgmestre d'UccIe, M. De Bue y était aimé et même par ses adversaires politiques. La jolie commune gardera longtemps le souvenir et le regret d'un de ses meilleurs bourgmestres.
(Extrait du Journal de Bruxelles, du 2 octobre 1925)
M. le questeur De Bue vient d'expirer ce soir, à 9 h. II est mort paisiblement à côté de son doyen et de son médecin.
Né à Uccle le 4 janvier 1860, François-Xavier-Marie De Bue s'est consacré avant tout, pendant sa vie entière, à sa paroisse et sa commune natales Pour ce qui regarde sa paroisse, il y fut chantre et organiste ; ami personnel très intime du doyen Boone, Il vit dans le décès de celui-ci comme un avis de sa propre mort, très proche, et ne se départit plus, depuis, d'une mélancolie étonnant ceux qui, toujours, l'avaient connu si gai, si allant.
Il exerça, de 1894 à 1909, les fonctions de trésorier du Conseil de fabrique de St-Pierre.
N'oublions pas son zèle pour la conférence de St-Vincent-de-Paul et sa constante affection pour les sociétés catholiques d'agrément.
Avocat de talent, dévoué aux intérêts de ses clients comme s'il se fût agi de ses affaires personnelles, il s'occupait surtout des pauvres pour qui il plaidait gratis, avec autant de soins que s'il se fût agi des capitalistes pouvant lui verser de lucratifs honoraires. En 1890, il devint juge de paix suppléant et laissa dans ce domaine une œuvre fort intéressante comme jurisprudence : son grand bon sens servait admirablement sa science juridique.
Combien fructueuse fut sa carrière administrative communale ! Conseiller dès 1888, il devint échevin de 1896-1900. C'était une première trouée dans le bloc libéral que présidait le bourgmestre Van Goidsenhoven. A celui-ci succéda Léon Vanderkindere, mais de nouvelles élections renversèrent la majorité et De Bue devint bourgmestre, à la grande joie de ses ministres, le 28 février 1909. Il le resta jusqu'au 31 décembre 1911.
Une nouvelle victoire libérale mit Léo Errera à la tête de la commune, mais l’infatigable lutteur ne se tenait pas pour battu : en 1912, il restait à l'administration d'Uccle comme simple conseiller communal, toujours sur la brèche, jusqu'au jour où, les élections de 1921 ayant été favorables aux catholiques, le ministère Carton de Wiart rendit à De Bue l'écharpe de bourgmestre, le 13 juin.
M. Xavier De Bue n'était pas cher aux seuls Ucclois, les services rendus par lui ayant bien dépassé les limites de sa riante commune : élu conseiller provincial le 29 juin 1892, il fut secrétaire du Conseil de la province de 1894 à 1900.
Une arène plus importante réclamait sa féconde combativité. Candidat à la Chambre, il fut élu représentant suppléant en. 1902 et devint effectif en 1910. Depuis, il ne cessa d'être réélu à chaque scrutin, toujours en belle place.
En dehors de la part active qu'il prit à maint débat, il se rendit utile à es collègues dans les délicates fonctions de questeur et l'on sait avec quel zèle il s'en acquitta.
Cette serviabilité lui valut d'être choisi, d’enthousiasme, comme président de la Droite parlementaire. II était aussi vice-président de la Fédération des Associations et Cercles catholiques de Belgique, que préside avec tant d'autorité M. Paul Segers depuis la mort de Charles Woeste.
Décoré, pour ses nombreux états de services administratifs, de la croix civique de première classe et, pour acte de dévouement, de celle de seconde classe, il était grand officier de l'Ordre de Léopold.
Le dernier travail qu'il acheva fut son marquable discours, tout vibrant d'ardent patriotisme, à l'inauguration du monument des Ucclois morts pour la patrie. II ne put le prononcer lui-même, la maladie qui vient de le terrasser l'ayant forcé à s'aliter la veille de la cérémonie.
II est mort doucement dans sa maison de l'ancienne rue du Presbytère, qui va de l'Hôtel communal à l’église : les deux centres préférés de son activité. De cette rue, qu'après le retour triomphal de nos souverains et de nos troupes, on avait baptisée « rue da 22 Novembre », la partie emprise entre la chaussée d' Alsemberg et la Place Communale porte, depuis le jubilé du bourgmestre, le nom de « rue Xavier ».
C'est lundi prochain, à 11 heures, qu'auront lieu à Uccle, les funérailles de M. Xavier De Bue, le regretté questeur de la Chambre des représentants.