Bologne Joseph, Pierre, Julien socialiste
né en 1871 à Liège décédé en 1959 à Liège
Représentant 1910-1932 , élu par l'arrondissement de Namur(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 12 janvier 1940)
Il y a quarante ans, M. Joseph Bologne, Liégeois cent pour cent, était installé comme conseiller communal socialiste, à la « Vieille Violette ». Il ne l'a plus quittée depuis ! C'est un stage !
Il y entra avec Jules Seeliger et Valère Hénault, aujourd'hui disparus.
Joseph Bologne, bon pied, bon œil, barbiche impeccable, lunettes aux verres teintés, est une de ces « tiesses di hoïe » sympathiques, dont il sied de saluer, ici, le profil.
Fait curieux, ce vieux lutteur socialiste s'était spécialisé - lui qui a plutôt ce qu'on appelle le « fransquillonnage » soigné - dans les meetings en patois. C'est ainsi qu'il parcourut tout le Namurois aux heures des luttes homériques. Et c'est ainsi que ce fils de « tchantchet », (la famille Bologne réside sur la vieille montagne Sainte-Walburge depuis le XVIIème siècle) fut élu député de Namur, en 1910. En même temps Camille Huysmans, de Bilsen, était élu député de Bruxelles !
Siégeant à la Chambre pendant vingt-deux ans, Joseph Bologne s'occupa de coopération, du syndicalisme des employés et fut rapporteur sur le contrat d'emploi.
En 1932, il passait au Sénat, comme sénateur coopté.
En avril 1935, il devenait échevin de Liége.
C'est Joseph Bologne qui marie les Liégeois, car il a l'état-civil dans ses fonctions, plus le tourisme - qui n'est pas un vain mot à Liége - et enfin le ravitaillement, depuis les heures sombres de fin 1939. Dans ce dernier domaine, l'homme est particulièrement à la hauteur.
Un patriote
Ce lutteur socialiste, qui savait parler aux masses, fut, dès le 4 août 1914, un ardent patriote. Rentrant de la séance historique du Parlement, il s'en fut avec l'avocat Journez, cet ardent Liégeois, se mettre à la disposition du Général Leman. Et ces deux parlementaires, de plus de quarante ans, à l'époque, furent affectés à la défense des forts de la rive gauche où l'on manquait de pas mal de matériel. Joseph Bologne courut haranguer les ouvriers à la « Populaire » de Liége et les entraîna vers les ouvrages des intervalles, pour remuer la terre et placer du fil barbelé.
L'ennemi une fois dans la ville, de lourdes tâches attendaient ceux qui avaient un mandat public. Le Conseiller devint un collaborateur actif de Gustave Kleyer. II fonda l'œuvre des « Dîners économiques », une institution qui sauva la vie à combien de Liégeois ! - Nanti de pouvoirs assez étendus, il put se rendre en Hollande et au Havre, avec feu Emile Digneffe. Mission ardue mais combien urgente. II fallait tenir haut le moral de la population et assurer sa subsistance. Mais en faisant la navette entre Liége, Maestricht et autres lieux, Joseph Bologne put communiquer des renseignements extrêmement précieux aux Alliés.
C'est ainsi qu'en 1915, il prenait la direction du service de renseignements français, en Belgique. C'était jouer avec la mort. Joseph Bologne ne l'ignorait pas. Mais il s'obstina, fit du zèle, tant et si bien, qu'un jour, à la gare des Guillemins, il fut arrêté et enfermé à la prison Saint-Léonard. Inculpé d'espionnage, avec preuves irréfutables, il ne nia point. Mais, il refusa de donner les noms de ses collaborateurs. C’est ce qui le sauva. on était en 1918, pour le faire parler, les Allemands mirent Joseph Bologne au secret pendant cent soixante-cinq jours. L'armistice le sauva du poteau d'exécution !
Joseph Bologne a été cité, par le Maréchal Pétain, à l’ordre du jour de l'Armée française. II est Croix de Guerre française avec palme, Officier de la Légion d'honneur pour faits de guerre. Il porte le Grand Ordre de l'Empire britannique à titre militaire.
Tout cela ne lui a pas tourné la tête. C'est un homme pondéré, obstiné dans sa besogne et fidèle à son idéal.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 9 février 1940)
L'outsider
Qui sera bourgmestre de Liége ? Lundi, dans certains milieux, on donnait M. Heuse à cinq contre un : les quatre autres restant sur le carreau, en dépit des titres qu'ils peuvent avoir - et que chacun d'eux souligne personnellement dès qu'on lui caresse le bouton du gilet. Ainsi, les citoyens Bologne et Truffaut ne cessent de faire assaut d'héroïsme verbal ; le premier dit son admiration pour le camarade Georges et celui-ci lui « réciproque » la sienne, étant bien entendu, n'est-ce pas, que si M. Bologne emporte la timbale, il la passera à M. Truffaut dans deux ans.
Quoi qu'il en soit,. ni M. Buisseret, ni M. Lohest ne paraissaient tenir la corde. M. Heuse, qui n'est ni trop marqué, comme on dit, ni trop marquant, comme on disait aussi d'Adolphe Max en 1909, avant qu'il ne fit ses preuves, M. Heuse devenait soudain le grand favori... L'éternel coup de l'outsider ! ... Et M. Truffaut, pris d'une mâle rage, dévoilait le fond de son cœur ; le péristyle du Palais de la Nation était témoin de sa douleur :
« - Si Vanderpoorten me fait jamais ce coup-là (sic). il aura affaire à moi... Je le ferai tomber. »
Sur quoi, la démarche chaloupée et le chapeau sur l'oreille, M. Truffaut s'en fut respirer l'air frais.
Non, tout de même !
Nos lecteurs savent déjà que parmi les candidats, nombreux et de qualité, qui postulent à Liége l'écharpe mayorale, se classe en première ligne M. Joseph Bologne, sénateur socialiste, échevin, et par surcroît ancien détenu politique de' 1914-1918. Titulaire d'une citation à l'ordre de l'armée française, M. Joseph Bologne a risqué vingt fois l poteau d'exécution. C'est l'armistice qui l'a sauvé. M. Bologne, voici quelques jours, s'en fut protocolairement présenter à M. Vanderpoorten, ministre de l'Intérieur, sa candidature au siège de bourgmestre à Liége. M. Vanderpoorten, comme on le pense, reçut avec la plus cordiale courtoisie l'honorable sénateur. Et, comme celui-ci émettait quelques considérations sur ses titres :
« - Oui, oui, je sais, interrompit M. Vanderpoorten. Vous avez un passé héroïque... vous représentez à merveille cette Belgique fière de ses droits qui, voici si longtemps déjà, a résisté, heu ! heu ! a résisté... oui, je dis bien, résisté... Mais, à ce propos. Monsieur le sénateur, j'y pense, est-ce que vous ne pensez pas précisément que cet héroïsme, ces citations françaises, tout ça, ça rendrait votre position un peu difficile... que votre nomination du point de vue diplomatique... hé ! hé ! vous saisissez ? »
M. Bologne saisissait fort bien ; même il était un peu saisi.
Alors M. Vanderpoorten insista.
« - En tout cas, si vous étiez nommé bourgmestre, et que les Allemands entraient jamais à Liége, il faudrait vous évacuer... »
Evidemment. Et ajoutons que si M. Max avait vécu jusqu'à cet éventuel coup dur, il eût aussi fallu l'évacuer, mais qu'il eût fallu sans doute l'évacuer de force.
Les membres du comité restreint chargé de régler cet incident et appartenant au même parti, s'étaient formellement déclarés solidaires de la nomination à venir ; dès lundi l'affaire était, comme on le dit vulgairement, dans le sac.
Ce point de procédure et de compétition étant réglé, il faut bien reconnaitre qu'au Parlement, à la Chambre où il siégea pendant seize ans, et au Sénat où il achève sa carrière parlementaire, M. Bologne avait la cote d'amour. Cet aimable, courtois et parfois joyeux enfant du pays de Liége représente assez bien un socialisme généreux, romantique, quarante-huitard, mais pas du tout débraillé. Car la correction extérieure de l'allure est, chez le nouveau maïeur, le reflet d'une correction et d'une dignité de mentalité et d'attitudes reconnue par ses plus déterminés adversaires.
Mais de là à prétendre que M. Bologne doive devenir un maïeur raide et hautain, il v a un monde.
Un seul Liégeois - ne citons pas de nom - eut un peu, jadis, la suffisance du ventre doré. Il dut et sut s'adapter au climat joyeux, familier et bon enfant de la Cité Ardente.
M. Bologne, lui, n'aura pas de peine à s'adapter. Aimable, portant beau et sachant pousser son petit couplet à l’occasion, il deviendra bien vite: « Nos D’Joseph » et pour peu qu'on l'y invite, il est bien capable, dans les banquets pas trop officiels, d'y aller de sa voix de ténor liégeois, de sa chanson bachique prévue : « Les moines de Thélème ».
(Extrait de La Wallonie, du 10 avril 1940)
Joseph Bologne est nommé bourgmestre de Liége
Liége a enfin un Bourgmestre.
Sur proposition du Ministre de l'Intérieur, le roi a signé mardi matin l'arrêté nommant notre ami Joseph BOLOGNE, bourgmestre de la ville de Liége.
Cette nouvelle nous réjouit profondément. D'abord parce que cette nomination reconnaît les éminentes qualités de l'homme, du citoyen, ensuite, parce qu'elle honore le Parti Ouvrier tout entier.
Rappelons que Joseph Bologne, conseiller communal de Liége depuis quarante ans, fut député de Namur de 1910 à 1932 et est actuellement sénateur coopté. En avril 1935, il succéda à feu François Galopin à la tête de l'échevinat de l'Etat civil. D'une activité débordante il s'adjoignit la régie des Eaux, le Tourisme et, tout récemment, le Ravitaillement.
Conseiller communal, échevin, parlementaire, il est partout « the right man et in the right place. » Jouissant de l'estime de tous ses collègues, ses interventions oratoires sont toujours écoutées avec une vive attention.
Durant la dernière guerre, tant aux points de vue civil que militaire, Joseph Bologne joua un rôle de premier plan.
Fondateur de la plupart des organismes de ravitaillement de la population il contribua pour une grande part au soutien du moral civil dans les régions envahies.
Animateur du service de renseignement allié, il fut, au cours de l'été 1918, dénoncé aux Allemands et condamné à mort. L'armistice lui sauva heureusement la vie. Son courage lui valut les plus hautes distinctions honorifiques. Bologne est officier de la légion d'honneur, croix de guerre française avec palme, grand ordre de l'Empire britannique, commandeur de l'ordre de Léopold.
Notre ami assume la charge de Bourgmestre de Liége à un moment particulièrement grave.
Son courage, son sang-froid, son amour passionné de « sa ville » nous donnent la certitude qu'en tous temps et en toutes circonstances il sera le Premier des Liégeois.
Et maintenant « vive le nouveau Maïeur de Liége. »
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 12 avril 1940)
Voilà M. Bologne maïeur
Dans le fracas des graves et périlleuses nouvelles Internationales se succédant et se heurtant comme les blocs d'un éboulement de rochers, vous pensez bien que l'on se préoccupe assez peu, à cette rentrée de vacances, des points noirs surgis à l'horizon de notre politique intérieure.
L'un d'eux a été effacé par le Roi signant, au matin même de ce mardi tragique, la nomination au titre de bourgmestre de Liége, de M. Joseph Bologne.
On sait les difficultés qui ont surgi à propos de la nomination du successeur de M. Neujean, et les bagarres que devait susciter le départage entre les compétiteurs à l'écharpe. Et l'on sait aussi quelles conséquences politiques et ministérielles aurait eu l'échec - légitime ou non - d'un des groupes les plus importants de la majorité. Vous voyez cette bagarre au milieu de notre alerte internationale !
* * *
Après être resté un trimestre et davantage sur la balance, voilà M. Joseph Bologne bourgmestre de Liége. L'opinion publique, il faut bien le dire, avait fini par être intriguée, voire agacée par de si longs atermoiements. Les Liégeois, et la Belgique avec eux estimaient à juste titre qu'il n'était point convenable que la troisième ville du royaume, face aux marches de l'Est, restât ainsi sans pilote en une période aussi orageuse que celle que nous vivons. Et l'on faisait ça et là courir, autour des retards apportés à cette désignation, de sombres histoires où tantôt M. Vanderpoorten, tantôt M. Bologne, tantôt M. Buisseret, son principal concurrent, étaient diversement critiqués et minimisés...
A la vérité, les hésitations de M. Vanderpoorten étaient surtout d'ordre arithmétique. C'était plutôt une question de procédure qu'une question de personne qui l'arrêtait...
En effet, les libéraux, les socialistes, les catholiques liégeois avaient fait autour de la personne de M. Xavier Neujean une sorte d union sacrée. Bien que le conseil communal comportât 13 socialistes, 9 catholiques, 7 libéraux, plus 10 sauvages formant opposition et ne participent pas à la vie scabinale, il avait été convenu que les trois grands partis resteraient serrés autour du sympathique maïeur qui répondait si pleinement au cœur de la vieille cité francophone...
Cette union, fruit d'une trêve, portait sur la personne du maïeur et non pas sur son parti. Ce n'était pas le libéral que l'on plébiscitait ainsi ; c'était Neujean.
Neujean mort, les socialistes, représentant la majorité, réclamaient l'écharpe maïorale. A ceci M. Vanderpoorten répondait . « Pardon ! Il n'y a pas eu d'élections qui m’aient fourni les indices d'un changement dans la ligne politique liégeoise : A maïeur libéral, successeur libéral... » « Pas du tout, arguaient à leur tour les socialistes, pas du tout, la présidence de M. Neujean à l'Hôtel de ville ne signifiait nullement que c'était avec l'assentiment socialiste que Liége était administrée par un libéral, et moins encore que nous entendions prolonger cette situation jusqu'à la fin de la législature. Elle signifiait simplement que nous voulions M. Neujean comme maïeur en tant qu'individu, exclusion faite de sa qualité de libéral. Il n'est plus là ; nous recouvrons notre liberté ; nous avons treize conseillers ; à noua l'écharpe, comme le veut l'usage ! »
M. Vanderpoorten s'est incliné devant ce raisonnement. Les gens bien informés prétendent que ça n'a pas été sans ronchonner un peu, car enfin, M. Bologne est un Liégeois très francophile ; M. Vanderpoorten est Vlaamschvoelend, sans cymbales ni trompette, à la façon de l'eau dormante, qui n'est pas la moins riche en moustiques. Mais le P.O.B avait fait de la candidature de M. Joseph Bologne une question de principe, presque une question de Cabinet ; il a donc fallu signer. On sait que M. Vanderpoorten avait objecté qu'en cas d'invasion de la Belgique, il faudrait évacuer M. Bologne, que les Allemands le regardent d'un œil torve. Nous avons fait connaître nos réactions au sujet de cette remarque aussi opportune que digne ; on nous affirme aujourd'hui que M. Bologne a fait comprendre depuis à M. Vanderpoorten que s'il fallait quitter Liége, il s'en irait le dernier. Il a confirmé son point de vue à un grand quotidien ; ses amis ajoutent que, bien que presque septuagénaire, il est plus ferme vieillard que Semblançay...
* * *
Il appartient à cette catégorie de dures têtes et de durs travailleurs que le bon peuple de Liége a toujours produits en abondance. Ces gens-là sont jaillis du terroir tout d' une pièce. Ils sont rocailleux comme leurs côteaux, limités comme leur horizon que ferme des collines, mais braves jusqu'à la bravade à la façon des Franchimontois de l’histoire ; pleins de finesse et même quelquefois de malice, et pleins aussi de naïveté ; un singulier mélange d'esprit pratique, de réalisme, avec un côté idéaliste qui parfois les tire d' eux-mêmes, et peut faire d'un brave type un grand bonhomme. Cette grandeur, sous une forme assez simple, en somme, mais solidement authentique, Joseph Bologne l’a rencontrée plusieurs fois, pendant la guerre. Nous allons dire comment, au cours d un rapide curriculum.
Il est fils d un tourneur en bois du quartier Sainte-Walburge, citadelle escarpée et grouillante de l'antique Liége artisanale. Si loin qu'ils remontent dans l’histoire, les Bologne ont toujours tourné le bois, à côté des voisins qui battaient le fer. Les parents n'étaient pas riches, il y avait des escouades de sœurs à la maison ; il fut décidé que ce Joseph-là, finies ses primaires, « tournerait » comme les anciens. Mais il avait le goût de l'étude, et le père, avec cette magnifique générosité d'esprit que l'on rencontre si souvent dans les familles ouvrières, se fendit pour satisfaire aux aspirations du gamin : ers 1882-1883, il consentait à l'inscrire à l'Ecole moyenne de l'Etat, et à lui payer trois ans d’écolage. Au dessus de ça, on eût été exténué ; et les humanités, l’université, ça n'était pas fait de ce temps-là pour qu'on y fît pousser de la graine de tourneur. A seize ans, Joseph Bologne fut placé chez un patron, qui se nommait Dumont et manufacturait aidé de quelques ouvriers, des cigares, des cigarettes, des rolles et du tabac de pipe. Ce Dumont était d’origine allemande ; sans doute tirait-il un patronyme latin d'une lointaine ascendance parpaillote que l'Edit de Nantes avait envoyé se faire lanlaire en Rhénanie. Homme excellent, libéral à côtelettes et à faux col, qui s'intéressa au petit Bologne parce qu'il était turbineur et décidé et qui fit de lui un ami en même temps qu'un secrétaire. Et le petit Bologne tout fier, fut initié par son patron à l'arôme du Virginie, aux proportions de Kentucky qu'on peut mêler au Semois d'origine, en même temps qu'aux théories de Cobden et aux délices du manchestérianisme... Alors, il se produisit ce qui se produit neuf fois sur dix dans ce cas; le catéchumène libéral devint un néophyte socialiste. En 1900 - il avait 29 ans – Joseph Bologne était un des fondateurs du mouvement coopératif liégeois.
Et l'histoire serait banale, si elle s'était terminée, dénouement prévu, par une rupture idéologique et tabacconique entre l'apprenti et le patron. Mais il n'en fut rien : Dumont, libéral parfait, poussait le libéralisme jusqu'à le pratiquer vraiment. Il y en avait des tas comme ça à cette époque. Il trouva fort bon que son petit commis combattit son idée ; le commis resta dans les tabacs, et dans la confiance de son patron.
Désormais Joseph Bologne s'attache en s'y limitant aux questions sociales. Employé, il s'occupe du sort de ses congénères. Il entre au conseil municipal en 1900 ; et comme on veut l'envoyer à la députation, il refuse, se réservant de rester, strictement, un homme d'œuvres municipal. Et sa popularité, dans Liége, s'affirme bientôt considérable parce qu'il rend beaucoup de services, et aussi parée qu'il est orateur wallon, et de première force. Bologne fait ses meetings en liégeois ; en faut-il plus pour enlever Sainte-Walburge, la Batte, et le reste ?
Alors, comme il faut bien qu'il y ait dans une carrière, une page de la partition qui dissonne, il finit par accepter d'être député. Mais à Namur... Discipline envers le parti. Mais de 1910 à 1931, Bologne député de Namur n'est pas tout à fait heureux, il est trop loin de la principauté. En 1931, il tombe au poll. Une petite vacherie politique dont il se sent très affecté. Nameur ? T'avais pas besoin d’y aller, m'fi ! Liége prend comme un affront personnel. On a dégommé son Joseph à Nameur ! Liége, Kleyer regnante, en fait un sénateur coopté.
* * *
Mais, direz-vous, qu'avait-il fait pour être ainsi choyé, dorloté par sa Grande Mosane ?... Rendu beaucoup da services, nous l'avons dit ; mais aussi, tenu bellement le coup face à ceux qu'en ce temps-là, nous appelions les Boches. Au lendemain de la déclaration de guerre, Bologne, conseiller communal, se met aux ordres de Leman ; il porte des messages périlleux, participe à la défense avec une vaillance civile, mais indéniable. Et voyez ! pendant l'offensive sur les forts, il rencontre un peloton débandé et sans chef. Il le harangue. il se fait connaître, et en qualité de représentant du peuple, délègue à la tête de ce troupeau de fuyards un caporal qui a l'air d'avoir plus de cran que les autres ; puis, il les renvoie vers l'Est ; une bonne direction qu'il faut toujours tenir. Dès l’occupation, il participe à la résistance aux déportations ; il se charge de payer clandestinement les cheminots, les petits fonctionnaires dont on craint que ne cède la résistance ; il prend contact avec les milieux militaires français et se charge de ce que nous appellerons, selon l'euphémisme reçu, un service de renseignements. En 1918, en Hollande, l’indiscrétion d un de ses agents le fait donner à l’ennemi. On l’arrête, on l’emprisonne à Saint-Léonard.
Et la commence pour le hardi Liégeois, un longue torture. Bologne ne veut rien avouer ; le lieutenant Landwehrlen qui instruit l’affaire, le martyrise avec méthode : douche écossaise, flatteries, intimidations, brimades ; Landwehrlen va jusqu'à lui offrir des cigares, à lui déclarer qu'il est, lui aussi, socialiste, à lui promettre une liberté immédiate s'il mange le morceau ; puis, changeant de jeu, il bondit sur son revolver, le braque sur le Tiestu Wallon.
Bologne tient bon, comme le roc des rives de la Meuse. L'affaire traîne, lui toujours au secret. Le 11 novembre, sa prison s’ouvre ; le lieutenant Landwehrlen apparait cocarde rouge à la boutonnière ; il lui déclare avec un sourire suave : cher citoyen et ami, nous venons de faire la révolution mondiale. Vous êtes libre ! Et il pousse la bonté jusqu'à lui faire restituer une livre de beurre qu'on avait confisquée au détenu et qui, sans doute, avait un peu ranci à la pistole.
En témoignage de cette aventure, Joseph Bologne porte la Croix de guerre française avec palme, citation à l'ordre de la Nation, il a été honoré par « The most excellent Order » de l’Empire britannique, à titre militaire. Plus tard, on lui a donné la Légion d'honneur, mais à titre civil. Il n'a pas été très content, car il estime y avoir droit au titre des services rendus aux armées, et c'est un homme exact, strict, qui tient à son dû et paie cc qu'il doit.
* * *
Tel est le nouveau maïeur de Liége. Socialiste modéré, mais très fidèle aux disciplines de son parti, il gérera la commune en homme d'ordre, en homme d'œuvres, rompu aux tâches administratives, et qui d’ailleurs, à lui seul, vaque actuellement aux devoirs de cinq échevinats. Car ce fils de tourneur en bois, redisons-le, malgré ses soixante-neuf ans, est taillé dans le rouvre le plus résistant. Et maintenant, si on se demande ce que sera son maïorat, il est possible qu'il s'oriente vers un projet qu'il caresse depuis longtemps. Une intercommunale d’abord, puis la création du grand Liége, la réunion, sous une édilité unique, de cette ceinture de faubourgs qui varie, mais entrave parfois la vie liégeoise. De ce projet. nous ne dirons rien. Le Gouvernement, croit-on, n'y serait pas hostile. Mais il convient que nous réservions l'opinion de Pourquoi Pas ? qui n'a pas l'habitude de s'écarter du « wait and see. »
Pourtant, et sans vouloir prendre ici dans les affaires liégeoises une position téméraire, nous croyons pouvoir saluer avec sympathie un homme dont nous n'épousons pas les doctrines politiques, mais dont le courage personnel force l'estime, et qui a souffert pour une civilisation à laquelle nous restons attachés sans défaillance : Liége est un bastion en face d'un horizon brouillé. II y faut un chef qui ait gardé des souvenirs nourris sur les choses et les gens du temps de la Kommandantur.
(Extrait du Monde du Travail, octobre 1944)
Coup de théâtre : J. Bologne, bourgmestre de Liége, coupable de dénonciation à l’ennemi ? Il a été exclu par la Fédération liégeois du parti socialiste belge
Un coup de théâtre vient de se produire à Liége sur les plans administratif et patriotique.
Il est une conséquence de l’internement de M. Schöner, commissaire de commissaire de police en chef, qui a non seulement reconnu avoir dressé sur l'ordre du Bourgmestre Bologne la liste des militants liégeois du parti communiste, mais a déclaré lui avoir remis cette liste, qui contenait 74 noms.
A la suite de cette déclaration, M. Joseph Bologne n'a pas pu nier plus longtemps avoir transmis à l'Oberfeldkommandantur, non seulement cette liste de communistes, mais encore la liste des souteneurs et des réfractaires au travail.
A la suite de ces graves révélations, le comité de la Fédération liégeoise du Parti Socialiste Belge, à l'unanimité, a prononcé l'exclusion de M. Joseph Bologne, réservant son droit d'appel devant l'assemblée générale.
Ajoutons que le bourgmestre n'a plus paru aux séances du collège échevinal et n'a pas davantage présidé la séance du Conseil communal de samedi.
Il est vraisemblable que le Sénat se prononcera, à la. séance de vendredi, sur une demande de levée d'immunité parlementaire.
On sait que, pendant l'autre guerre, J. Bologne fut condamné à mort par les Allemands.
Cette grave affaire a soulevé une émotion bien compréhensible dans tous les milieux de la cité ardente où l'attitude du bourgmestre pendant la guerre semblait avoir été exempte d'équivoque.
(Extrait de La Libre Belgique, du 9 février 1945)
L’épuration. M. Destexhe, procureur général de Liége sous l’occupation est arrêté. L’ex-bourgmestre-sénateur, M. Bologne, malade, est laissé en liberté
Une instruction a été ouverte depuis quelque temps par M. Huwart, avocat général près la Cour militaire, à charge de M. Bologne, bourgmestre de Liége ; de M. Destexhe, procureur général près la Cour d’appel de Liége ; de M. de Waique, faisant fonctions de procureur du Roi sous l'occupation ; de M. Schoener, commissaire en cher de la police liégeoise, et de M. Pierson, commissaire aux délégations judiciaires près le Parquet de Liége.
MM. de Walque, Schoener et Pierson sont arrêtées depuis plusieurs semaines. Le procureur général Destexhe a été mi, mercredi, sous mandat d’arrêt par M. Huwart. Il n'a pas été procédé à la même mesure en ce qui concerne M. Bologne, dont l Sénat a levé l’immunité parlementaire, en raison de son état de santé. En effet, trois professeurs de l'Université de Liége, qui ont examiné M. Bologne, ont estimé que son état ne permettait pas une détention éventuelle.
(Extrait de La Libre Belgique, du 6 octobre 1945)
Charleroi. Le procès du procureur général Destexhe et du sénateur Bologne, ancien bourgmestre de Liége
Le 6 novembre sera appelée devant le Conseil de guerre, l'affaire de dénonciation à charge du procureur général Destexhe, de Liége, et de M. Bologne, sénateur, ancien bourgmestre de Liége, accusés d'avoir fourni aux Allemands des listes de communistes. En raison de la personnalité des accusés, ce procès retentissant occupera vraisemblablement la première chambre du Conseil de guerre pendant tout le mois de novembre. Des audiences sont même prévues pour décembre.
L'accusation sera soutenue par M. l'avocat général Huart. Régulièrement cette affaire aurait dû être jugée à Liége. La Justice prétend se dégager de l'ombre de la moindre suspicion qui ne manquerait pas de se produire si des magistrats dépendant de la Cour de Liége avaient à s'occuper de ce procès. C' est la raison pour laquelle cette affaire viendra devant un conseil le guerre composé de magistrats dépendant de la Cour d'appel de Bruxelles.
(Extrait de La Libre Belgique, du 6 novembre 1945)
Le procureur général Destexhe et l'ex-bourgmestre de Liége Bologne devant leurs juges
Aujourd'hui a commencé, devant le Conseil de guerre de Charleroi, le procès à charge d’'Alfred Destexhe, procureur général à Liége, et de Joseph Bologne, ex-bourgmestre de Liége. En raison de leur âge et de leur état de santé, les prévenus comparaissent en liberté ; ils sont accusés d'avoir, peu de jours avant l'entrée en guerre de l’U.R.S.S., en juin 1941, livré à l'Oberfeldkommandantur, une liste de quelque 300 noms de communistes, à laquelle avait été ajoutés les noms de quelques personnalités de gauche.
Si cette affaire est jugée à Charleroi au lieu de Liége, c'est parce qu’un procureur général ne peut être jugé dans le ressort d'une Cour d'Appel dont il a été le chef du Parquet.
(Extrait de La Libre Belgique, du 7 novembre 1945)
Le procureur général Destexhe et l’ex-bourgmestre de Liége, Bologne, devant leurs juges
Dès l’ouverture des débats. M. l’avocat général donne lecture de l'exposé des faits reprochés aux deux inculpés qui comparaissent librement.
Le 3 mai 1941, la Kommandantur de Liége exige un relevé des communistes et des organisations antifascistes. M. Bologne a un échange de vues avec son commissaire de police en chef qui, lui, va prendre l'avis du procureur général Destexhe. Ce dernier estime ne pas devoir donner de conseil sur les questions purement administratives. Finalement, le 7 main M. Bologne transmet aux Allemands une liste de 180 noms. Destexhe ayant reçu une même demande sollicite l'avis de ses collègues qui lui conseillent de ne livrer que des listes restreintes de noms. Ayant pris connaissance de la liste arrêtée par les services de police de Liège, M. Destexhe en efface quelques noms et n’en transmet que 33 aux Allemands. Le 22 juin 1941, de nombreux communistes furent arrêtés. 47 d’entre eux, repris sur la liste de M. Bologne, subirent une détention de plus d’un mois. Plusieurs eurent leur santé ébranlée. 16 moururent dans les bagne nazis. Dans ceux désignés par M. Destexhe, 17 subirent une détention de plus d’un mois. 5 furent malades et 7 succombèrent. En 1942, les Allemands demandèrent les noms des repris de justice ; M. Bologne suggéra de donner la liste des souteneurs et il y eut une rafle assez sérieuse, malgré les adresses brouillées par la police.
L'acte d'accusation terminé, on procède à l’interrogatoire de M. Bologne qui prétend avoir fait détruire la documentation qui aurait pu intéresser les Allemands. il avoue n'en avoir livré que les noms des mandataires publics. Se retranchant derrière l'énormité de la tâche, M. Bologne affirme qu'il avait pleine confiance dans son commissaire décédé aujourd'hui et qu'il a signé sa correspondance sans la contrôler.
Dans son interrogatoire, M. Destexhe affirme que ce n'est qu'après la libération qu'il a appris que M. Bologne avait fourni des listes de communistes aux Allemands. Jusqu’en juin 1941, fait remarquer M. Destexhe qui se défend avec énergie les communistes étaient plutôt pro-allemands. Depuis lors ils ont changé d'opinion.
Audience de l’après-midi
On continue l'interrogatoire de M. Destexhe qui se défend avec énergie. Il reconnaît avoir fourni une liste comportant une quarantaine de noms sur laquelle il a biffé une dizaine d'antifascistes qui n'étaient pas des mandataires publics. Il considérait alors les Allemands comme les alliés des Russes. D'autre part, il craignait de tomber dans un traquenard. Après la déclaration de guerre de l'Allemagne à I'U.R.S.S., le prévenu a changé d'opinion.
L'interrogatoire de l'inculpé étant terminée, on procède à l'audition du premier témoin. C'est M. Léon Delwaide, procureur général à Liége. Il considère que si M. Destexhe avait refusé de livrer la liste réclamée, les Allemands, qui avaient des indicateurs partout, auraient saisi la documentation et le mal eût été pire. La suite des débats est reportée à mercredi matin.
(Extrait de La Libre Belgique, du 8 novembre 1945)
Le procureur général Destexhe et l’ex-bourgmestre de Liége Bologne devant leurs juges
Audience de mercredi
L'interrogatoire des témoins s'est poursuivi : c'est d'abord M.de Frotdcourt, avocat -général près la Cour d’appel de Liége.
Prié de donner son opinion sur le sentiment du Parquet général de Liége pendant l'occupation, il déclare : « Je pense que ces gens ont cru en la victoire allemande et qu'Ils ont adhéré à une politique qui n'a pas réussi. » A son avis. L’attitude du Parquet était celle-ci : « Une soumission totale aux Allemands. »
Maître Philippart, qui défend Bologne, remet alors au président de la lettre, rédigée en allemand et qui accompagnait la liste des communistes. Une discussion s'engage au sujet de ce document. M. Hubert Beugnier, inspecteur principal de la police judiciaire de Liège, signale que c'est à lui que Pierson, agent de la police judiciaire et homme de confiance de Destexhe, a réclamé les fiches des communistes.
« - Quelles fiches avez-vous remises ?
« - Seulement celles des communistes notoirement connus, répond le témoin.
« - Vous n'avez jamais eu l'intention de détruire cette documentation ?
« - Oui. répond M. Beugnier; j'avais même préparé un colis avec ces papiers et ces fiches ; j'étais sur le point de les emporter lorsque survint Pierson qui s'écria : « Non, vous ne pouvez pas. Il faut, avant de commettre un tel acte, consulter le procureur général. » Quelque temps après, Pirson revint dire que M. Destexhe « ne voulait pas.
On entend encore plusieurs témoins.
(Extrait de La Libre Belgique, du 9 novembre 1945)
Le procureur général Destexhe et l’ex-bourgmestre de Liége Bologne devant leurs juges
Audience de jeudi
Au début de l'audience, Maître Collignon s'inquiète de savoir si l'on a fait l'inventaire des fiches composant la documentation.
Il y en a 10.000, répond l'avocat-général.
On donne ensuite lecture des dépositions de Maître Charles Collard, premier avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, au sujet de la conférence des procureurs.
Ce témoin précise que le procureur Destexhe a déclaré : « En tous cas, je ne livrerai que la liste des mandataires communistes. »
Il n'en est pas de même de celle du commissaire de police de Liége, décédé depuis la libération.
« - Le commissaire a-t-il attiré votre attention sur les conséquences du transfert des listes aux Allemands », demande le président à M. Bologne.
« Mais c'est moi qui lui dit d'être prudent et de ne livrer que les listes des mandataires publics ! »
« - Avez-vous dit votre commissaire en chef : « Commencez par réclamer les listes aux policiers de l’arrondissement de Liège, on verra après. »
M. Bologne proteste aussitôt. Il n’a jamais parlé de cela.
A tour de rôle d'ailleurs, les prévenus se lèvent pour démentir telle ou telle affirmation contenue dans la déposition écrite du commissaire.
C'est au tour de Maître Collignon, défenseur de M. Destexhe, d'intervenir pour demander par voie de conclusion la saisie du dossier relatif au commissaire de police, et qui se trouve à Liége. Le Conseil de guerre fait droit à cette demande et déclare l’incident clos.
M. Joseph Verees, secrétaire du commissaire en chef de Liége déclare : « J'avais la conviction que les listes n'avaient pas été transmises aux Allemands. Si 'avais connu la vérité, si j’avais connu la cérité, j'aurais averti alors les intéressés.».
L'audience est alors suspendue.
(Extrait de La Libre Belgique, du 10 novembre 1945)
L’affaire Destexhe-Bologne
Audience de vendredi
Vendredi s'est poursuivi devant le Conseil d guerre de Charleroi les débats du procès à charge du procureur général Destexhe et l’ex-bourgmestre de Liége, Bologne.
On entend de nouveaux témoins. Le premier entendu est M. Victor Pierson, commissaire aux délégations judiciaires, qui confectionna la liste des personnalités communistes de la région liégeoise.
Le président. « - Votre attention n'a-t-elle pas été attirée sur le but des Allemands. »
Le témoin. « - Non. »
Le président. « Vous avez pourtant rédigé un rapport prouvant que les communistes se livraient à une certaine activité. »
Le témoin. « Je ne pouvais détruire les fiches sans ordre. »
M. Pierson déclare que c'est seulement en 1942 qu'il a appris que les listes avaient été livrées aux Allemands. En résumé la déposition du témoin n'apporte aucun élément de nature à clarifier les débats.
M. Lecrenier, procureur du Roi à Liége vient donner des précisions sur la double documentation existant au Parquet et la police judiciaire.
Il est maintenant question du commandant de la gendarmerie de Seraing qui, le 22 juin 1941, reçut l’ordre des Allemands d’arrêter les communistes. Lecrenier déclare avoir donné l'ordre de ne pas obtempérer. On évoque l'affaire Duchatto, bourgmestre socialiste de Herstal, abattu par les rexistes. Maître Collignon fait préciser que les poursuites ordonnées par la justice belge contre Wauthy, le principal auteur, furent reportées jusqu'à la fin des événements. L'audience est levée après un incident soulevé par la partie civile à propos d'une circulaire du Parquet prescrivant de rechercher les auteurs de tracts. Le procureur du Roi Lecrenier déclare que cette circulaire, mal rédigée par un de ses substituts, ne put jamais appliquée.
Au début de l'audience de l'après-midi, on procède à l'audition de M. Joseph Lebrun, commissaire en chef aux délégations judiciaires à Liége, qui affirme n'avoir fait aucune démarche au début de l'occupation chez M. Dewalque, procureur du Roi, en vue de détruire la documentation. Il nie avoir pris connaissance des documents transmis par le commissaire de police Schoner à la police judiciaire et au procureur du Roi, documents annonçant la demande de noms faite par M. Bologne.
M. Huwart. « Il est réellement étonnant de constater que ni M. Lebrun ni M. Lecrenier, procureur du Roi, ne se souviennent d'avoir pris connaissance d'une affaire aussi Importante, et pourtant ce document a bien passé par leurs services. »
Maître Philippart demande au témoin le résultat d’une perquisition faite par Pierson au local de Rex-Liége. On trouva une lettre par laquelle Schoner demandait l'appui du chef de Rex, Leclercq, pour être nommé commissaire de police en chef de la ville de Liége.
M. Strauwen, commissaire de police en chef à Liége, vient déclarer que Schoner était au premier rang comme invité à un meeting de Degrelle à Liége. Le témoin confirme la déposition de M. Lebrun visant la démarche faite Rex par Schoner pour qu'il appuie sa candidature au poste de commissaire en chef rendu vacant par le limogeage du témoin par les Allemands.
M. Marquet, commissaire de police adjoint à Liége, est interrogé au sujet d'une arrestation par ses soins de trois communistes. Le plus fort c'est que le témoin ne connaît pas un mot de cette affaire en dépit d un procès-verbal rédigé en son nom. Le témoin a soin de faire remarquer que Schoner avait l'habitude de mettre en cause à leur insu ses subordonnés.
On entend encore le commissaire adjoint Bergers qui n'apporte rien de nouveau, et la suite des débats est reportée au mardi 13 novembre.
(Extrait de La Libre Belgique, du 14 novembre 1945)
L’affaire Destexhe-Bologne
La cinquième journée
Au début de l'audience, le Président Feron annonce qu'il a reçu une lettre de M. Remacle Schroner protestant contre l'accusation d'affiliation à Rex portée à l'audience précédente contre son père défunt. On entend ensuite le colonel de gendarmerie Delehouzée, de Liége, qui dit avoir détruit toute sa documentation dès l’invasion du territoire.
M. Witmeur, professeur à l'Université de Liége, fut pendant la guerre le conseiller de Bologne et dépose avec fougue comme s’il donnait un cours passionnant d'intérêt : « J’ai toujours entendu dire par M. Bologne qu'il ne donnerait aucune liste et que s'il le fallait on ne livrerait que les noms des communistes notoirement connus de tous y compris des Allemands. »
M. Witmeur est si fougueux qu'il s’adresse un moment au banc de presse. Il va, vient, ponctue ses paroles de gestes et met une telle ardeur que le Président l'invite à déposer avec plus de calme.
Le Président. « Pourquoi M. Bologne n'a-t-il pas consulté ses collègues du collège échevinal quand il s’est trouvé en demeure de fournir des listes pour le 6 juin ? »
Le témoin. « Il y avait des choses plus graves telles que les grèves et les troubles qui étaient dans l’air. »
Le Président. « Pourquoi n'a-t-on songé à prévenir les intéressés. »
Le témoin. « Il n'y avait pas lieu le faire. A ce moment les communistes étalent les alliés des Allemands. Nous ne pensions donc pas qu’il il s’agissait de leur faire du mal. M. Bologne ne pouvait être bienveillant à l’égard des communistes parce qu'ils étaient des fauteurs de désordre mais cette malveillance n'a eu l’occasion de se traduire d’une manière tangible.
Cette déposition pittoresque terminée, M. Louis Paques et M. Camille Beugnier, commissaires à la Sûreté d’Etat, n’apportent rien de nouveau aux débats.
M. Georges Vieillesse, de Tilff, secrétaire de la Conférence des bourgmestres du Grand-Liége, ne sait rien quant à la confection des listes. Il expose ensuite comment Il rédigeait le mensuel sur la situation, qu’il devait adresser aux Allemands.
M. Bologne considérait que ces rapports constitueraient pour plus tard documentation précieuse.
M. le Président donne ensuite lecture d’un rapport adressé aux Allemands. Il y est notamment question de femmes de prisonniers en manifestations, manifestations inspirées par les communistes qui étaient surveillés par la police.
Le Président. « Comment se fait-il que ce rapport s'étend longuement sur ces faits et suggère aux Allemands de prendre des sanctions ? »
Le témoin. « Ce rapport n’est pas de moi mais émane de M. Bologne. »
Invité à s’expliquer, M. Bologne déclare : « Nous devions bien donner aux Allemands l’illusion que nous faisions quelque chose de peur qu'ils ne réclament davantage.
« -Quel risque couriez-vous en ne mettant pas l'accent sur certains faits?
« - Je n'en voyais pas. Je n'y ai pas pensé.
« - Pourquoi n'avez-vous pas recommandé aux policiers d’être prudents dans la rédaction de leurs rapports ?
« - Je leur ai probablement dit d'éviter d'appuyer sur le rôle joué par les communistes. »
Interrogé, M. Troclet, député et premier échevin de la ville de Liége, déclare : M. Bologne avait trop confiance en son commissaire de police en chef.
Le premier président : « Quel était le sentiment des communistes envers les Allemands à l'époque des faits ? »
M. Troclet : « La masse ouvrière était hostile aux Allemands. Quant aux dirigeants, la grosse majorité restait sous l'influence du pacte germano-russe. »
M. Jennissen, échevin de Liège, est persuadé que Bologne ignorait que les listes comportaient 180 noms. Il considère M. Bologne comme un des plus grands patriotes de Belgique. Il endura pendant toute la guerre une vraie vie de martyr. Ajoute-t-il.
Entendant ces mots, M. Bologne fond en larmes.
« - Et M. Destexhe ? »
« -M. le procureur général Destexhe s'est trouvé dans la même situation. »
M. Depresseux, échevin de Liége, regrette que M. Bologne n’ait pas averti le collège échevinal de l’exigence formulée par les Allemands.
(Extrait de La Libre Belgique, du 15 novembre 1945)
L’affaire Destexhe-Bologne
Audience de mercredi
L'avocat général dépose le dossier Schroner saisi à l'hôtel de ville de Liége. L'avocat, chef du contentieux de la ville de Liége, déclare que l'affiliation du commissaire Schroner au parti rexiste est établie et qu'il fit appuyer par Rex sa candidature au poste de commissaire en chef. Maître Colignon lit alors un ordre de service signé de Schroner où il est question d'un commissaire de police d' élite odieusement assassiné alors qu'il s'agissait tout simplement de Joba abattu par les patriotes.
L'épouse Grognard, née Marie Bastin, a vu la liste de l'inculpé Destexhe quand la Gestapo s'est présentée chez elle. L'avocat Philippart fait remarquer que le commissaire aux délégations judiciaires Pierson qui confectionna la liste de Destexhe, était le confident de Graft, agent de la Gestapo.
Le train des témoins étant bloqué par un déraillement, l'audience est suspendue.
Quand la séance reprend, M. Léon Wettinck, conseiller provincial et bourgmestre de Jemeppe-sur-Meuse, est entendu. MM. Grognard et Thonet ont, à son avis, fait preuve de civisme et d'un esprit de résistance.
Questionné sur les voyages de M. Lahaut en France en 1940, le témoin déclare qu'ils obéissaient plus à des buts électoraux qu'à des mobiles supérieurs.
« - Que savez-vous du comportement de M. Bologne sous l'occupation ?
« R. - Le bourgmestre de Liége s'est dévoué pendant la guerre à la chose publique. Son patriotisme ne peut être mis en doute. S'il a livré des listes aux Allemands, c'est le fait d'une erreur regrettable assez explicable, à mon avis, si l'on tient compte du travail auquel était astreint le premier magistrat de la ville. Si l'on m'avait demandé à moi aussi des listes de mandataires communistes, je les aurais peut-être fournies.
M. Alfred Hougardy, conseiller provincial et conseiller communal à Flémalle-Haute, confirme, dans l'ensemble, les déclarations du témoin précédent, mais il estime que M. Lahaut a obéi à des mobiles humanitaires et philanthropiques tout en essayant peut-être d'augmenter sa popularité.
L'audience est ensuite levée. Elle sera reprise vendredi matin.
(Extrait de La Libre Belgique, du 22 novembre 1945)
L'affaire Destexhe-Bologne
M. Paul Tschoffen, ministre d’Etat, remarque que M. Destexhe paraissait trop enclin à faire des concessions aux Allemands. Il ajoute : « Il considérait les communistes comme un danger national et croyait de son devoir de les surveiller de près. Il avait la hantise du communisme sans toutefois prétendre qu'il se serait prêté à nuire aux communistes si les Allemands lui en avaient fourni l'occasion. » M. Antoine Delfosse, ancien ministre, estime que le procureur général Destexhe considérait les communistes comme des êtres nuisibles. Il précise que les milieux du Barreau auraient espéré plus de fermeté de la part du procureur général vis-à-vis de l’occupant.
Continuant, il déclare . « Je crois que M. Destexhe était capable de remettre des listes en se disant : « C'est un bon débarras pour le pays. » Mais je pense aussi, termine l'ancien ministre, qu'il n'a pas réfléchi aux conséquences de cet acte. »
* * *
A l'audience de mercredi on entend notamment M. Raymond Baumans, inspecteur principal à la Sûreté de l'Etat, qui fut chargé de remplir certains devoirs dans les milieux communistes. Le conseil de M. Destexhe intervient pour dire qu'à Seraing, 28 personnes ont été arrêtées le 22 juin 1941 : 8 seulement sont reprises sur la liste de M. Destexhe. Ces mêmes personnes et deux autres étaient également mentionnées sur les listes de M. Bologne, ce qui prouve que les Allemands ne se sont pas servis desdites listes. L'avocat incrimine les rexistes.
(Extrait de La Libre Belgique, du 29 novembre 1945)
L’affaire Destexhe-Bologne
Déposition du ministre Buisseret et de M. Merlot, ministre d’Etat
Le Conseil de guerre de Charleroi entend la déposition de M. Bounameau. conseiller communal Liége. qui vient dire à la barre que, déjà en 1932, M. Destexhe traitait les communistes de… bêtes féroces. M. Destexhe proteste et affirme solennellement qu'il ne lui est jamais arrivé d'insulter qui que ce soit. Mais le témoin maintient ses affirmations.
Le ministre Buisseret, qui fut échevin de Liége, déclare que si M. Bologne avait consulté le collège échevinal, celui-ci se serait opposé à la remise des listes. Quant à l'état d'esprit de la magistrature, le ministre estime qu'au Parquet général de Liége régnait une certaine faiblesse vis-à-vis de l'occupant.
On entend encore M. Merlot, bourgmestre de Seraing et ministre d’Etat. Il se refuse à juger M. Bologne et croit qu'il a été victime des circonstances.
(Extrait de La Libre Belgique, du 6 décembre 1945)
L’affaire Destexhe-Bologne
Un incident
La partie civile a demandé que M. Paul Lévy soit entendu au sujet des documents qu'il aurait découverts à la Chancellerie du Reich, à Berlin.
Aussitôt un avocat de la défense protesta : « Si M. Lévy, qui est journaliste, est en possession de tels document qui intéressent la justice, son devoir est de les communiquer au Parquet militaire. »
Comme l'avocat général Huwart est de cet avis, il est décidé que M. Lévy ne sera pas cité comme témoin.
M. Léonard, président de la F. N. I. G., et de l’O.N.I.G fait un vif éloge de M. Bologne.
Les témoins qui suivent s’expriment dans le même sens pendant que M. Bologne pleure silencieusement à son banc.
Au cours de l'audience de l'après-midi, on a entendu M. Scheurette, premier président de la Cour d'appel de Liége, qui affirme qu'on doit s'incliner devant le courage civique de M. Bologne. Parlant de la magistrature, il déclare que cette dernière a fait tout son devoir en restant en fonctions jusqu'au bout.
M. François Leroux, président de la Cour d'appel de Liége, déclare qu’il a toujours considéré M. Destexhe comme étant d'une impartialité inaltérable.
M. Charles Mons, également président de la Cour d'appel de Liége, déclare à son tour qu’il a l’absolue conviction que M. Destexhe est un homme intègre.
Plusieurs personnalités appartenant à la Cour d'appel de Liége sont encore entendues.
(Extrait de La Libre Belgique, du 13 décembre 1945)
Le réquisitoire
Le premier avocat général Huwart a commencé mercredi son réquisitoire. Il commence par retracer la vie de chacun des prévenus. Joseph Bologne, qui adhère très jeune au socialisme, n'hésita pas. dit-il, à courir le risque d'aider la résistance pendant l'occupation, comme il l'avait fait pendant la guerre 1914-1918. Malheureusement, dit l'avocat général, la fermeté de M. Bologne vis-à-vis de l'occupant subit quelques éclipses. Il est incontestable qu’il avait du ressentiment envers un autre parti que le sien ; c'est-à-dire le parti communiste Quant à M. Destexhe, il accomplissait avant-guerre les fonctions de procureur général avec dignité. Mais homme de droite, il était arrivé à force de les redouter, à abhorrer tous les partis de l'extrême-gauche. Il voyait en ceux-ci l'ennemi de l'ordre et de la patrie. Et c'est de cela qu'il ne fut pas capable de s'évader au début de la guerre. L'avocat général retrace ensuite les faits reprochés aux prévenus : en ce qui concerne M. Bologne. il fait ressortir que 180 noms de communistes furent livrés aux Allemands, alors qu'il n'y avait à Liége et dans les environs que 81 mandataires publics de ce parti ; quant M. Destexhe, une liste comportant 40 à 50 noms fut dressée sur ses ordres, dont il raya 5 à 10 noms avant de l'envoyer à l'occupant.
En terminant, l'organe de la loi réclame 15 ans de travaux forcés pour Destexhe et 10 ans de la même peine pour M. Bologne. Maître Paul Philippart, bâtonnier du Barreau de Liége, a commencé ensuite sa plaidoirie pour le bourgmestre de Liége.
(Extrait de La Libre Belgique, du 14 décembre 1945)
L'affaire Destexhe-Bologne
La parole est à la défense
Maître Philippart, bâtonnier du barreau de Liége, défenseur de Bologne, veut prouver qu'un homme occupant une fonction publique doit rester à son poste en temps de guerre. Il s'appuie, pour démontrer cette thèse, sur l'article 43 de la Convention de Haye et sur les articles du livret de la mobilisation civile. Le bourgmestre de Liége est responsable de la police et a pour devoir de maintenir l'ordre.
Il parle ensuite des procès-verbaux envoyés par M. Bologne aux Allemands et exiges par ces derniers, qui n'apprennent rien à l'occupant puisqu'ils ne font que rapporter des événements dont tout le monde a eu connaissance. Il conclut que M. Bologne n'a pas dénoncé méchamment à l’ennemi et s'exclame : « Un officier n'abandonne pas ses hommes et je me considère comme officier de Bologne car, je vous l'ai dit, je l'ai sauvé du poteau pendant l'autre guerre. Messieurs, vous m'accorderez son honneur. »
Ensuite, Maître Collignon, du barreau de Liége, défenseur du procureur général Destexhe commença sa plaidoirie.
(Extrait de La Libre Belgique, du 25 janvier 1946)
Le procureur Destexhe et le sénateur Bologne ACQUITTES
Le conseil de guerre a rendu jeudi midi son arrêt dans l’affaire mise à charge de MM. Destexhe, procureur du Roi, et Bologne, sénateur socialiste et bourgmestre de Liége.
Une foule nombreuse se pressait dans la salle lorsque le président commença la lecture du jugement. Celle-ci dura plus d’une heure et demie. La conclusion du jugement dit que les préventions ni l'intention méchante ne sont établies pour aucun des deux accusés. En conséquence tous deux sont acquittés et les parties civiles sont déboutées.
(Extrait de La Libre Belgique, du 26 janvier 1946)
Les raisons des acquittements de MM. Bologne et Destexhe
Nous avons annoncé dans nos précédentes éditions que MM. Bologne, bourgmestre de Liége, et Destexhe, procureur du Roi, avaient été acquittés par le conseil de guerre de Charleroi pour la raison qu'il n'y eut, de leur part, de dénonciation méchante à l'ennemi, cette dénonciation ayant été le résultat d'une contrainte morale qui supprime le libre arbitre et l'état de nécessité inéluctable qui impose l'agent de choisir le moindre mal pour éviter le pire. II a été reconnu d'autre part que le bourgmestre, dans l'obligation de rester à son poste, a dû composer avec l'occupant pour maintenir l'ordre, que, dans les relevés des personnes désignées, se trouvaient des originaux et des copies, qu'on ignore comment le dossier est sorti du cabinet du bourgmestre et qu'il est malaisé d'établir quels furent les relevés parvenus aux Allemands. M. Bologne ignorait par ailleurs la véritable personnalité de Schoner qui transmit du courrier aux autorités belges et allemandes. Divers actes ont été accomplis par les communistes dans la région liégeoise. Le bourgmestre fut l'objet, à ce sujet, de rappels et d'observations pressantes de l'ennemi. Au lieu de donner tous le renseignements aux Allemands, M. Bologne s’en tint à un minimum de relations avec eux. A cette époque, du reste, l'occupant semblait être favorable aux revendications ouvrières - car le pacte de non-agression germano-russe n'était pas dénoncé et les communistes passaient pour être plutôt les alliés des Allemands - et on ne soupçonnait pas que l'Allemagne comptait de nombreux camps de concentration. Le bourgmestre, malgré tout, exécrait l'occupant.
Quant à M. Destexhe, avertl que l'occupant se disposait à lui demander la liste des mandataires publics, il prit l'avis dei ses collègues. II ne pouvait détruire tous les dossiers, et ne céda aux ordres que sur réquisition et céda dans la mesure que sa réponse ne devait rien apprendre aux Allemands. Le 10 ma 1940 le gouvernement donna ordre d arrêter les suspects. Le procureur du Roi avait une documentation. Impressionné par certains tracts, M. Destexhe redouta le chaos qui résulterait d’une prise de pouvoir par les éléments d'extrême-gauche dans l'éventualité d'un repli de l'ennemi et il conserva la dite documentation. D'autre part, il est regrettable que le procureur général ne se soit pas, en l'occurrence, occupé personnellement de certaines questions au lieu d'en charger son substitut De Walque, un germanophile. Enfin, le comportement de M. Destexhe ne peut s'expliquer que par un complexe physiologique et par une certaine animosité envers les communistes, et l'élément moral restant confus en l'espèce ne revêt en tout cas le caractère de méchanceté propre à constituer le dol spécial.
Le texte intégral de la décision de la Cour d’appel de Charleroi a été publié dans le Journal des Tribunaux, du 24 février 1946, pp.94-104. Il est disponible en ligne, sur le site de la KUL (consulté le 8 janvier 2026)
(Extrait de La Libre Belgique, du 2 février 1946)
L’affaire Destexhe-Bologne
Les sept parties civiles, qui s’étaient constituées devant le Conseil de guerre de Charleroi, ont, comme l'auditeur général, interjeté appel du jugement acquittant MM. Bologne et Destexhe.
(Extrait de La Libre Belgique, du 28 mai 1946)
L’affaire Bologne-Destexhe
Lundi matin est venue devant la Cour militaire l’affaire Bologne-Destexhe. Le Conseil de guerre de Charleroi avait, on le sait, acquitté les prévenus, le premier, bourgmestre de Liége et ex-sénateur socialiste, le second, procureur-général dans cette même ville.
Le jugement d’acquittement contenait de multiples attendus, suivant lesquels, en substance, pour ce qui concerne Bologne, s’il était patent que c’est sur son ordre qu’une liste d’ouvriers qualifiés a été envoyé, il reste établi aussi qu’il fut l’objet de rappels pressants de la part de l’occupant ; qu’en outre, à l’époque des faits, le pacte de non-agression germano-soviétique n’était pas encore dénoncé, qu’il a été prouvé enfin que le prévenu exécrait l’ennemi.
Quant au procureur général Destexhe, l'instruction a prouvé que tout faisait prévoir que celui-ci aurait eu à livrer à l’occupant la liste des mandataires publics et des dirigeants communistes, que dès lors il avait à prendre des dispositions en conséquence. Mais, reconnut le jugement de Charleroi, il est constant que l'intéressé a pris avis de ses collègues et que cet avis reconnaissait qu’il avait impossibilité pour lui de détruire la documentation en question, que de plus il a fait signifier à l'occupant qu'il ne pouvait et ne savait pas lui donner satisfaction.
Bref, le jugement écartait l'intention méchante de dénonciation et le Conseil de guerre acquittait.
Devant la Cour militaire sont déposés des documents en masse et des casiers avec fiches.
M. Huybrechts préside.
Quelques personnes seulement occupent l'enceinte réservée au public. L'affaire ne fait pas recette.
Dès l'ouverture de l'audience, à 9 h. 25, M. le président Huybrechts signale que plusieurs personnes s sont constituées partie civile. La Cour, dit-il, aura examiner si, effectivement, il y a eu dénonciation et si cette dénonciation a revêtu un caractère de méchanceté.
Le Conseil de guerre de Charleroi a estimé que Bologne et Destexhe ont agi sous la contrainte et que les listes de personnes susceptibles d'être arrêtées, en particulier des communistes. ne pouvaient quasi échapper et qu'en tout cas les arrestations opérées l'ont été avant la rupture du pacte germano-russe.
Le Présidents poursuit la lecture du jugement et apprécie nombre de documents, ce qui nous conduit jusqu'à midi 15, heure à laquelle il suspend l'audience.
Audience de l’après-midi.
A 14 h. 45, Huytrechts poursuit la lecture de l'exposé des fats. A plusieurs reprises, au rappel de certaines dépositions recueillies par l'instruction. Bologne, malgré ses 70 ans, réagit avec vigueur, tandis que le procureur général Destexhe reste figé dans une impassibilité totale.
L'un et l'autre, chacun suivant son tempérament, revivent la quarantaines d’audiences du Conseil de guerre de Charleroi et des trois cents témoins qu'ils ont vu défiler devant eux.
Un à un, tous les documents sont rapportés. Ainsi le veut la procédure judiciaire. Mais rien de nouveau ne transpire de cette lecture qui aura pris toute une journée. A certain moment, une question de droit est soulevée propos des parties civiles contre la Ville de Liége rendue civilement responsable en la personne de son bourgmestre, et contre l'Etat en ce qui concerne le procureur général.
Finalement, les parties civiles renoncent à voir déclarer la Ville de Liége civilement responsable de son bourgmestre, et de même l'Etat et le ministère de la Justice de son procureur
A 18 h., l'audience est levée et sera reprise mardi matin, 9 h.
(Extrait (non intégral) de La Libre Belgique, du 24 septembre 1946)
L’affaire Bologne-Destexhe
Interrogatoire de M. Bologne
M. le président procède ensuite à l’interrogatoire de M. Bologne.
« - Quelle était votre attitude vis-à-vis des communistes avant et au début de la guerre ?
« - J'avais pris la résolution en tant que bourgmestre de me conduire comme gouverneur et non comme homme politique. Au début de la guerre, ma tâche fut très lourde. Je vous donne ma parole d’honneur que je n’ai jamais rien voulu tenter contre les communistes. J'ai toujours été germanophobe convaincu et actif. J'ai eu de nombreuses discussions avec l'occupant à propos des sabotages. mais il n'y eut jamais d'incidents entre les communistes et moi.
« Vous saviez cependant qu’en juin 1940, les Allemands tenaient les communistes à l'œil.
« En 1940 et 1941, les procès-verbaux de la police accusaient les communistes de tous les incidents qui se passaient dans le communes. Ces procès-verbaux étaient envoyés au commissariat central ; les Allemands en prenaient connaissance.
« - Vous rédigiez également des rapports ?
« - Oui, en reprenant les éléments des procès-verbaux.
« -N’était-il pas dangereux d’attirer l’attention des Allemands sur une catégorie de Belges ?
« - Les Allemands savaient tout. Je ne leur apportais rien de neuf. Il s’agissait de tromper les Allemands.
« - Vous avez trop appuyé l’activité communiste. Vous avez accentué la note dans vos rapports.
« - Si vous avez cette impression, je puis vous affirmer que ce ne fut jamais mon intention.
« - Rien ne précéda la demande de la liste des communistes?
« - Ce fut une surprise. J'avais donné ordre de brûler tous les procès-verbaux des meetings communistes. Je me suis demandé ce que j’allais faire.
« - Vous ne vous êtes pas demandé dans quel but les Allemands vous demandaient cette liste ?
« - Non.
« - Vous ne vous êtes pas rendu chez les Allemands pour obtenir de ne pas livrer les listes ?
« - Non. C’est de fantaisie. Si j l’avais fait, je n'aurais pas décidé de livrer une liste de tous les mandataires. Leurs noms étaient de notoriété publique et les Allemands les connaissaient. Ainsi nous avions l’ait d'obéir. J'ai transmis l'ordre des Allemands aux communes qui devaient y répondre.
« -Pourquoi l’avez-vous fait puisque vous étiez décidé à ne livrer que les mandataires ?
« - Je ne pouvais faire autrement.
« - Vous ne leur avez pas indiqué votre décision de ne fournir que les mandataires ?
« - Non. Elles n'ont d'ailleurs fourni que très peu de nom.
« - Oui, elles ont écouté leur patriotisme.
« - Vous n’avez pas convoqué le Collègue pour leur faire part de votre décision ?
« - Non, je n’y ai pas pensé. Je le regrette.
« - Avant d’envoyer le rapport aux Allemands, vous ne l’avez pas vérifié ?
« - Non, j’avais confiance en mon commissaire en chef.
« - Ce rapport vous était cependant adressé.
« - Oui, mais j’avais pleine et entière confiance. Je n’ai rien vérifié, j’ai eu tort. J n savais pas que mon commissaire en chef était rexiste.
« - Vous n'avez pas prévenu les communistes ?
« - Je n’y ai pas pensé, je ne croyais pas que c’était si grave.
« - Les Allemands ont-ils exercé une certaine pression sur vous pour obtenir ces listes ?
« - Non. J'avais d'ailleurs la certitude que les communistes étaient sur leurs gardes et qu'ils prenaient leurs précautions.
« - Lorsque les communistes ont été arrêtés, vous n'avez fait aucun rapprochement entre ce fait et la remise des listes ?
« - Non. J'ai donné des ordre pour qu'on s'occupe de leurs lemmes et enfants.
« - Vous n'avez donc pas consulté vos archives pour savoir ce que vous aviez envoyé ?
« - Non. La guerre fut déclarée à cette époque entre l’Allemagne et la Russie. Ces arrestations étaient une mesure de simple précaution, toute naturelle.
« - Avez-vous transmis la liste de travailleurs volontaires?
« - Non, j’ai donné les instructions, c’est tout.
« - Les Allemands vous ont demandé des listes de Juifs et de francs-maçons ?
« - Oui, mais j’ai refusé catégoriquement.
« - Pourquoi n’avez-vous pas adopter une attitude semblable vis-à-vis des communistes ?
« - Je n'ai jamais eu l'intention de leur nuire.
« - Vous avez dirigé le tirage au sort des prisonniers militaires devant retourner en Allemagne à la suite des sabotages.
« - Non. Je n’en ai pas été saisi directement.
« - Ne tombiez-vous pas sous l’application de l'ordonnance allemande sur la mise à la pension ?
« - Oui. Mais j’ai été maintenu comme beaucoup d'autres bourgmestres. J’ai refusé ls 100.000 francs.
Maître Philippart. – « Un échevin n'a t-il pu communiqué régulièrement la liste des Juifs inscrits sur le registre spécial
« - C’est exact. » (…)
(Extrait (partiel) de La Libre Belgique, du 26 septembre 1946)
M. le premier avocat général Huwart prononce son réquisitoire. La Cour a à juger une des plus pénibles affaires qui soient soumises à la juridiction militaire. Deux hommes revêtus des plus hautes fonctions et entourés de la considération unanime, comparaissent en effet ici. Ils auraient dû se trouver à la tête de la Résistance et cependant ils ont commis un crime abominable en dénonçant à l'ennemi des Belges qu'ils haïssaient et en les livrant aux horreurs des camps de concentration.
Au début de la guerre, Bologne venait d'être nommé bourgmestre. Il résista aux exigences de l’ennemi, mais avec quelques défaillances. On peut cependant rappeler qu'il fut démis de ses fonctions pour s'être opposé la création du Grand-Liège. Il a partagé les succès, les déceptions et les rancœurs du parti socialiste. II a vu le communisme s'infiltrer dans la classe ouvrière. Il s'en est irrité, son hostilité s'est accrue au fur et à mesure du développement de l'action communiste dans la résistance. (…)
Les Allemands harcelèrent bientôt Bologne et Destexhe, les rendant responsables du peu d’activité mis à poursuivre les fauteurs de troubles. Il leur faut un prétexte pour dégager leur responsabilité et ils accusent les communistes C'est dans cette atmosphère qu'ils répondent immédiatement à la demande allemande, se disant que cela ne peut avoir aucune conséquence. Ifs prétendent avoir envoyé les listes sans en connaître le contenu. Et c'est invraisemblable. Ils ne sont pas hommes à cela. Mais pourquoi donc ont-ils fourni ces listes, alors que sur d’autres points égaux en importance ils ont résisté avec courage ? Ils ont cédé devant l'animosité qu'ils portaient aux communistes, animosité terrible et sans frein. Pour eux, c'était se débarrasser de ceux qui leur causaient tous leurs ennuis, c'était rétablir le calme et l'ordre public. C'était un bon nettoyage, mais dont profitait seul l'ennemi.
Ils ne les ont point fait prévenir, crime plus horrible encore.
L'audience est levée. La suite du réquisitoire est renvoyée à jeudi matin.
(Extrait de La Libre Belgique, du 27 septembre 1946)
L’affaire Bologne Destexhe
Poursuivant, jeudi matin, son réquisitoire, M. le premier avocat général Huwaert continue à prouver l'intention méchante des deux prévenus. Ils se sont rendus coupables en conservant par devers eux la documentation communiste ; ils ont trompé leurs collègues en leur faisant croire que cette documentation était trop importante pour être détruite : ils auraient pu tout au moins faire prévenir de façon discrète les personnes visées. Ils en avaient toutes les possibilités. Ils prétendent n'avoir eu aucun geste de solidarité à poser vis-à-vis de gens qui, jusqu’en 1941, étaient un véritable danger pour l'Etat.
Les prévenus savaient très bien ce qu'ils faisaient en dénonçant les communistes. Ils ne pouvaient ignorer Breendonck. Et cependant ils dénoncèrent sans un sursaut de dégoût, sans un remords. Que ceux qu'ils ont livrés, souffrent, soient torturés, meurent, que leur importe ! L'ordre public est rétabli ; ils se sont délivrés de la façon la plus simple de leurs tracas. Eux qui vivent dans la crainte du grand soir, ils ont accompli un acte de salubrité publique. L'intention méchante est donc clairement établie.
Le premier jugement du Conseil de guerre de Charleroi est donc la négation de tout esprit de résistance à l'ennemi, il donne raison à toutes les compromissions, à toutes les faiblesses, à toutes les trahisons, à toutes les collaborations.
Les prévenus ont accommodé leurs devoirs aux exigences de l'ennemi. Ils n'ont point écouté la voix de leur conscience, alors qu'ils ne subissaient aucun effort de contrainte.
Qu'un procureur général poursuive les communistes quand ils troublent l'ordre, il ne fait que son devoir. Mais qu'il éprouve pour eux de la haine et que cette haine aille jusqu'à la dénonciation à l'ennemi, voilà qui est inadmissible.
Les prévenus n'avaient pas à sauver les citoyens de la « troisième Internationale. » Ceux-là ont pourtant enduré toutes tes souffrances, subi toutes les humiliations, toutes les tortures, la mort lente et les fours crématoires. Ceux qui en sont revenus ont défilé pour accuser leurs persécuteurs, gardant encore dans leurs yeux hagards la vision atroce de leur calvaire.
La justice humaine n'est pas un vain mot. L'organe de la loi réclame la réformation du premier jugement, et la condamnation de Destexhe à 15 ans de travaux forcé et celle de Bologne à 10 ans de travaux forcés.
* * *
Les plaidoiries de la défense
Maître Philippart, défenseur de Bologne, évoque tout d'abord la carrière de son client. Cet homme fut toujours animé du plus ardent patriotisme. II détestait l'Allemand et l’a bien prouvé pendant la guerre 1914-1918.
Il est très facile d'accuser aujourd'hui Bologne, de lui dicte quelle aurait dû être son attitude. Mais à l’époque, on ne pouvait être si fier. Bologne a fait ce qu’il a pu dans la mesure de ses moyens. Et Maître Philippart s’efforce de prouver que son client est innocent du crime qu’on lui reproche. La population belge était plongée, en 1940, dans le plus profond désarroi. Chacun faisait ce qu’il pensait bon pour sauver ce qui pouvait l’être encore. Bologne pouvait-il cesser le travail et se croiser les bras ? Mais non, il avait la responsabilité de milliers d’habitants. Il devait reprendre sa tâche, dans les intérêts de la loi et du pays. Il n’y a pas d’intention méchante dans le cas Bologne. Pour cela la dénonciation, si dénonciation il y a, aurait dû être spontanée, faite dans l’intention d nuire et émanant d’un esprit complètement libre de ses actes. Ce qui est en complète contradiction avec les faits et avec les éléments du dossier.
Il n’est pas établi que Bologne ait fait composer une liste dans l’intention de nuire, ni qu’il l’ait envoyée aux Allemands. Bologne est incapable de servir l’Allemand de quelque façon que ce soit, car il en a la haine. Et il est à retenir qu’à la libération de Liége, la population toute entière a prouvé à son bourgmestre sa reconnaissance et sa gratitude. De cette gratitude, en effet, elle en avait bien des causes. En conséquence, Maître Phillipart réclame à la Cour la confirmation du jugement d’acquittement (…)
(Extrait de La Libre Belgique, du 13 octobre 1946)
Destexhe et Bologne sont acquittés
On sait que Jules Bologne, ancien bourgmestre de Liége, et Destexhe, procureur général de Liège, avaient été prévenus d'avoir livré des noms de communistes et d'autres personnes aux Allemands en 1941. Le Conseil de guerre de Charleroi les avait acquittés. Sur appel de l'auditeur militaire, l’affairer est venue, samedi après-midi, devant la Cour militaire de Bruxelles.
M. le conseiller Huybrechts ouvre la séance. A 14 h. 45. et donne lecture de l’arrêt. La Cour constate les faits matériels, c'est-à-dire de la demande allemande de livrer des communistes, à laquelle demande les Allemands ne firent point de rappel. Destexhe mit au courant ses services et fit biffer des noms de la liste dont il transmit copie à Geller.
Quant à Bologne, il livra des noms notoirement connu ; au reste il ne au reste il ne livra que des noms de vieillards et d’enfants dont les Boches ne pouvaient avoir cure. Cependant le citoyen belge doit s’abstenir de fournir des renseignements et des hommes à l'ennemi ; mais le degré de spontanéité dan la dénonciation doit intervenir. Bologne et Destexhe ont dénoncé. C’est entendu. Mais ils invoquent tous deux l'état de nécessité. On peut objecter qu'Il ne faut pas confondre « occupation » et « conquête » en l'occurrence. il appert aussi que les titulaires de fonctions publiques conservaient le droit de démissionner s’ils le voulaient.
En temps de guerre, le fonctionnaire doit surveiller son activité, toute son activité et doit s’abstenir d’actes si l'occupant lui fait faire des actes contre son pays. Un procureur général et un bourgmestre ont charge de maintenir l'ordre. Les attendus disent encore que les prévenus avaient la faculté de s’abstenir de livrer des listes. Le mal redouté par eux n'était pas certain. Il y avait plusieurs facons de l’éviter.
Toutefois, l’intention méchante consiste dans l'intention de nuire à la personne dénoncée. Or. Bologne n'a pas provoqué les demandes des Allemands, et son patriotisme n'est pas douteux puisqu’il fut démis de ses fonctions par les Allemands peu après ces incidents. Bologne ne désira pas nuire à ses semblables. Il a pris des conseils. II ne les a pas suivis. Ce qui prouve qu’il y eut tergiversation de sa part. Destexhe fut aussi révoqué par l’occupant. Tout ceci entendu, la Cour confirme le jugement dont appel et acquitte les prévenus.
(Extrait du Soir, du 18 septembre 1959)
On annonce la mort survenue jeudi à Liége, dans sa 88ème année, de M. Joseph Bologne, ancien sénateur, ancien député et ancien bourgmestre de Liège.
Durant sa longue carrière dans les rangs du parti socialiste, le défunt assuma de nombreux mandats, notamment ceux d'administrateur de la Société du port de Liège, de la Maison liégeoise et de la Mutuelle des administrations publiques. Il était spécialisé dans les questions de finances publiques.
(Extrait du Peuple, du 18 septembre 1959)
Joseph Bologne s'est éteint hier matin dans sa maison de la rue de Campine à Liège, à l'âge de 88 ans.
Avec lui, disparaît l'un des derniers survivants de la période héroïque du socialisme et du Parti Ouvrier Belge.
Né le 17 novembre 1871, il fut dès son plus jeune âge conquis par les idées généreuses du socialisme naissant et l'on peut dire que, dès avant 1886, il se mêlait déjà à la poignée d'ouvriers qui, dans son pays natal de Liège, tentaient d'organiser et d'éduquer les travailleurs.
Employé de son état, voyageur de commerce exactement, il fut l'un des fondateurs de la première boulangerie coopérative ; il s'ingénia - on s'imagine avec quelles difficultés ! - à grouper syndicalement la classe des employés qui, plus rétifs encore que les ouvriers, craignaient ces idées neuves et révolutionnaires.
Sur le plan politique, aux côtes des frères Hénault, de Jules Seeliger, de Célestin Demblon, de Leon Troclet, d'Alfred Smeets qui furent de véritables éveilleurs de conscience du peuple liégeois, Joseph Bologne se livra tout entier à cette lutte passionnante quoique bien dangereuse.
La fin du siècle dernier et les dernières années qui précédèrent la première guerre mondiale connurent les premiers succès socialistes dans le pays grâce surtout à une propagande parlée (les ouvriers étaient encore en grande partie des illettrés), et aux chansons révolutionnaires exprimant la profonde misère du prolétariat. Bologne était un spécialiste de cette propagande chantée dans les meetings de rue et d'arrière-salles de cafés.
Les Namurois ayant fait appel a son concours - tout comme les Liégeois avaient sollicité le père Anseele - Joseph Bologne fut élu député de cet arrondissement le 8 novembre 1910.
Au Parlement, que ce soit à la Chambre ou au Sénat, où il siégea jusqu'en 1945 en qualité de sénateur coopté, il se spécialisa surtout dans la législation intéressant les employés.
Son attitude courageuse sous la première occupation allemande lui valut d'être arrêté et condamné à mort : l'armistice du 11 novembre le sauva heureusement.
Conseiller communal de Liège depuis la première année de ce siècle, il fut nommé échevin le 1er avril 1935 et bourgmestre le 9 avril 1940.
Il fut contraint par l'occupant de quitter le mayorat pour faire place aux traîtres du « Grand Liège. » A la libération, il reprit ses fonctions de bourgmestre qu'il abandonna peu après, sa vieillesse étant rendue très pénible par suite d'incidents sur lesquels il serait malséant d'insister alors que Joseph Bologne vient d'entrer dans l'éternité.
Précurseur du socialisme dans notre pays, fondateur de la coopération et du syndicalisme, mandataire public probe et consciencieux, nous conserverons de Joseph Bologne un pieux souvenir et une reconnaissance émue.
Que son fils Maurice veuille bien trouver ici l'expression de nos condoléances profondes et sincères.
Voir aussi : Joseph Bologne, sur le site Belgium WWII (consulté le 8 janvier 2026)