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« Jules Malou (1810-1870) », par le baron de TRANNOY

(Bruxelles, Dewit, 1905)

 

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CHAPITRE XVIII - L’ELECTION DE SAINT-NICOLAS. LE SENAT (1862)

 

1. La liquidation de l’Association constitutionnelle conservatrice et les difficultés de la presse catholique. Découragement de Jules Malou

 

(page 440) Si l’échec électoral de juin 1859 avait frappé Malou seul, celui-ci eût volontiers souri à l’infortune et attendu avec patience le retour de jours plus sereins.

Hélas ! le parti conservateur tout entier était atteint dans ses œuvres vives. Les plus chères espérances de ceux qui, en 1852 et en 1858, avaient présidé aux premières et laborieuses tentatives d’organisation de la presse et des forces conservatrices se trouvaient déçues et presque anéanties.

En effet, d’une part, l’Association constitutionnelle conservatrice, issue des réunions tenues en 1858 à l’hôtel de Merode, entrait en liquidation, d’autre part le Journal de Bruxelles et l’Emancipation, dirigés avec plus de bonne volonté que de succès par M. Paul Nève, marchaient droit à la faillite.

La concentration en une seule main de la presse conservatrice n’avait guère contribué à sa prospérité.

(page 441) Le rachat de l’Émancipation n’avait pas donné les résultats que l’on s’en promettait. Les lecteurs de cette feuille, habitués à la façon de penser et d’écrire de M. Coomans, de M. De Laet et de leurs collègues, se plaignaient amèrement de ce qu’on leur eût, sans les consulter, changé leur journal. Ils se vengèrent, comme peuvent se venger des abonnés, c’est-à-dire qu’à la fin du trimestre ou de l’année, beaucoup ne renouvelèrent pas leur abonnement...

Le directeur des journaux réunis tournait dans le cercle vicieux des entreprises qui périclitent : il n’améliorait pas sa rédaction parce que les recettes provenant de l’abonnement baissaient et, d’autre part, la baisse de l’abonnement et des recettes n’était imputable qu’aux défectuosités de la rédaction.

Les fonds manquaient, le déficit se creusait plus profond d’année en année. Et les amis de M. Nève, ceux du moins que ses coups de tête n’avaient pas éloignés de lui, ne mettaient plus les pieds dans la maison de la rue des Boiteux sans emporter de leur visite une impression attristante. Ils s’éloignaient rêveurs : tant de peines, tant de travail, tant d’argent dépensé et n’avoir abouti qu’à peupler un lazaret de journaux ! (Numéro jubilaire du Journal de Bruxelles, décembre 1899, p. 13)

Devant l’échec de ses efforts et l’anéantissement de ses espérances, Malou, à son tour, se sentit envahi d’un découragement profond. Abandonnant à d’autres l’action directrice du parti, il chercha à vivre désormais à l’écart, éloigné de la politique. Vainement l’évêque de Bruges le pressait-il de reprendre à la première occasion la place demeurée large ouverte dans le rang de ses amis : Malou refusa obstinément de rentrer à la Chambre, (page 442) pour y aller jouer un rôle inutile dans les « représentations nationales » dont la rue de la Loi était le théâtre ; dans sa lassitude, il allait jusqu’à se prévaloir des services rendus et revendiquait des droits à un repos mérité. De cet état d’âme, la confession politique que Malou adressait, le 14 avril 1860, à l’évêque de Bruges est le reflet fidèle et attristé :

« Vous me dites, écrit-il à son frère, d’une façon très flatteuse et, selon moi, trop flatteuse, que je manque à la Chambre, que tout le monde s’ennuie de ne pas m’y voir. Vous ajoutez que c’est un devoir d’y rentrer et vous exprimez l’opinion que cela entre aussi dans mes idées et mes convenances.

« Il est vrai qu’à la suite de la surprise d’Ypres, j’ai reçu un certain nombre de lettres amicales et entendu de temps à autre des expressions de regrets ; il y a même beaucoup de gens qui me nomment encore représentant, comme si je faisais nécessairement partie du mécanisme représentatif. D’autres me répètent, en croyant me consoler : Vous rentrerez à la Chambre.

« J’ai été, je suis encore sensible aux témoignages de regrets, à cause des sentiments d’amitié qui les inspirent ; mais, à part cela, les uns et les autres se trompent énormément. « Qui peut, dit La Bruyère, n’être pas convaincu de son inutilité quand il considère qu’il laisse, en mourant... un monde où tant de gens se trouvent pour le remplacer ? »

« En restant sur les rangs, en 1859, j’avais cédé aux instances de mes amis ; j’avais surmonté les répugnances, le dégoût profond que m’inspire une situation comme celle où nous nous trouvons. Après les émeutes et la dissolution de 1857, nous étions unanimes à reconnaitre qu’il fallait faire momentanément les morts à la Chambre ; mais j’essayai de prouver qu’il fallait aussi, sous peine de n’être plus jamais rien, s’organiser fortement au dehors. Il y eut un premier élan qui me donna quelque espoir... et puis, tout s’évanouit (page 443) comme fumée, Aussi, bien des fois me suis-je pris à regretter que l’abstention en décembre 1857 n’ait pas prévalu malgré mon opposition. Livrés à eux-mêmes, nos adversaires se seraient divisés et l’avenir eût pu enfanter une nouvelle forme des partis. Tant que la lutte sera sur le terrain où elle est, avec l’obéissance passive chez nos adversaires, obéissance sanctionnée, au besoin, par l’excommunication majeure, avec l’indépendance absolue et l’inertie chez nous, avec l’inégalité des droits des deux partis sanctionnée par l’opinion, en ce sens que les uns peuvent impunément tout faire et que les autres ne peuvent rien faire, il continuera sans doute à se donner des représentations nationales, rue de la Loi, pendant quelques mois de l’année ; les catholiques y remplissent le rôle de grande utilité pour leurs adversaires en fournissant la réplique et en empêchant la troupe de se disperser, mais la vie, l’âme du gouvernement représentatif n’y est plus. Tant que j’ai pu prendre au sérieux nos institutions, les revers, même immérités, de notre opinion n’ont pas produit en moi ces sentiments qu’a fait naître l’examen impartial de la situation... Aller à la Chambre ? A quoi bon ? Pour faire des discours ? Je crois en avoir fait assez, sinon trop, pour ma part. Je formerais plusieurs volumes si, comme j’en ai eu un instant la pensée, je les réunissais pour en faire hommage à la bibliothèque d’Ypres. Mais, en provoquant ou en acceptant des luttes, on avait alors l’espoir ou de réaliser le bien ou d’empêcher le mal : ce n’étaient pas discours en l’air sans résultat possible.

« Un jour peut-être, par l’action de la Providence - car je ne vois aucun moyen humain qui puisse y suffire, - cette déplorable position intérieure sera changée et, sil en est ainsi, si je puis encore être bon à quelque chose, je ne refuserai pas systématiquement de reprendre le harnais parlementaire. Sans doute, il me faudrait pour cela faire le sacrifice de mes convenances et. jusqu’à un certain point, de mes intérêts je le ferais, parce qu’il y aurait, en ce cas, un devoir à s’emplir. Dans l’état actuel des choses, au contraire, (page 444) il ne peut y avoir, quoi qu’on dise, de devoir, parce qu’il n’y a pas d’utilité réelle.

« Même dans cette hypothèse qui, je le crois ou je le crains, est encore fort éloignée, si jamais elle se réalise, il y aurait à voir le mode et les moyens. Ainsi, pour Ypres, jamais, sous aucun prétexte, je ne consentirais à m’associer l’ami politique dont l’égoïsme en 1848 et en 1859 m’a deux fois fait échouer. Personne n’aurait le droit de me demander cela. L’Evangile dit bien qu’après avoir reçu un soufflet sur une joue, il faut présenter l’autre, mais quand toutes deux l’ont reçu, il est satisfait au précepte, si tant est qu’il soit applicable à la politique. Il y aurait absence de toute dignité à me représenter encore là. J’aimerais mieux être condamné à ramoner tontes les cheminées de l’arrondissement.

« Il se présenterait aujourd’hui, très naturellement, sans que quelqu’un se retire pour moi, une occasion de rentrer à la Chambre par quelque très petit collège : je remercierais encore si la chose m’était offerte. Plus tard, dans d’autres circonstances, je n’aurais pas sur les bourgs bourris d’idées étroites ou exclusives selon les temps et les mobiles qui font agir,  les élections par bourgs pourris peuvent être honorablement acceptées, lorsqu’il est clair qu’elles expriment une idée politique et que l’élu, loin de chercher à se glisser à tout prix par la première petite porte entrebâillée, obéit, lui aussi, à une idée ou à une nécessité politique que l’opinion reconnaît notoire et évidente. En dehors de ces conditions, l’on revient amoindri, mutilé, sinon inutile : je pourrais citer plus d’un exemple à l’appui de cette vérité d’expérience.

Vous voyez à quel point je néglige les considérations déduites de mes convenances personnelles, pour ne voir que le côté politique des questions, et cependant je serais peut-être en droit de dire que j’ai assez longtemps travaillé pour la patrie, que ma dette est soldée, que je puis du moins accepter et conserver sans scrupule, indéfiniment ou pour quelques années le repos qui m’est procuré par les élections d’Ypres.

(page 445) Je ne veux cependant pas trop me prévaloir de ce droit et, s’il se présente une occasion naturelle et honorable de me porter candidat au Sénat, je ne refuserai pas. La véritable force de l’opinion conservatrice, eu égard aux circonstances actuelles, devrait se trouver dans le Sénat ; il faut y donner une grande attention. On l’a beaucoup trop négligé. Le rôle spécial à jouer sur ce théâtre, moins bruyant que l’autre, peut encore, à la rigueur. être pris au sérieux, si l’on y met un peu de bonne volonté.

Remarquez bien, je vous prie, que je ne désire nullement reconquérir un siège parlementaire ; je voudrais n’être rien, pas même sénateur ; aussi quand il m’a été offert l’année dernière de me porter candidat sénateur dans un arrondissement parfaitement sûr, en remplacement d’un membre qui aurait donné sa démission, ai-je remercié très positivement. L’occasion se présentant naturelle, non artificielle et d’ailleurs honorable, je me croirais obligé moralement de l’accepter.

« Ma confession politique vous paraîtra bien longue ; elle est au moins très sincère. Il m’a paru qu’il pouvait être utile de vous la faire en réponse à votre lettre du 11 avril. Mieux vaut s’expliquer une bonne fois nettement et sans ambages que de laisser subsister des illusions... »

Quel abattement profond expriment ces pages ! A la vérité, il a fallu un amoncellement de ruines pour broyer une âme trempée comme celle de Malou. Il est permis de regretter cette lettre écrite sous l’impression de la lassitude et du dégoût ; on eût préféré voir résister jusqu’au bout celui qui, à travers tant d’épreuves successives, avait passé sans défaillance. Serait-il juste cependant de reprocher à Malou d’avoir un instant faibli, après en avoir soutenu et relevé tant d’autres ? Combien, à sa place, eussent succombé pour ne plus se ressaisir ?

(page 446) Toujours à ses côtés, bien que frappé déjà du mal cruel qui devait l’enlever prématurément à l’épiscopat belge, Mgr Malou usait de toutes les ressources d’un zèle ingénieux et toujours ardent pour déterminer son frère à reprendre les armes.

« Les méfaits du libéralisme s’accumulent, s’amoncèlent, écrivait-il le 18 juin 1861, et le pays s’en aperçoit à peine. Pour relever la cause, il faut donc recourir à de nouveaux moyens. Depuis quelque temps, je suis obsédé d’une idée que je tiens à vous communiquer sans délai. Il s’agirait de rédiger contre le libéralisme, que la presse combat faiblement, mollement, une série de brochures solides, incisives, variées, piquantes, capables de fixer l’attention publique et de démonter complètement la libéralisme bâtard, intolérant, anti-1830, qui nous gouverne ou plutôt nous opprime... Il faudrait concerter un plan. Si l’idée vous sourit, je vous ferai un projet. Vous auriez votre part à fournir ; je consentirais à fournir la mienne... J’ai songé au titre d’Etudes contemporaines ; le nom fera moins que la chose, cependant il faut bien le choisir. »

Malou répondait :

« Votre idée de créer une sorte de revue politique ou de fabrique à brochures serait bonne si elle était bien exécutée. Tout est dans l’exécution. Nous avons l’un et l’autre un malheur en écrivant ; c’est d’être toujours reconnus... Je crois que, d’après les habitudes de ce pays, les brochures exercent très peu d’influence sur l’opinion ou, du moins, que l’action de la presse quotidienne est beaucoup plus puissante. »

Il fallait autre chose, constatait-il en outre, pour relever le parti conservateur :

« Ce qui manque surtout au parti conservateur, c’est une direction, une impulsion parlementaire. Depuis 1857, ce parti (page 447) s’est montré bonhomme et niais politique au delà de toute expression. D’abord, comme vous le dites, l’organisation tentée a échoué, et cela m’avait déjà profondément dégoûté, même avant ma délivrance. Ensuite, dans deux occasions au moins, pour les questions militaires, on a, par des votes de la droite, sauvé le ministère, que l’on pouvait culbuter. »

Malgré ces retours de découragement, Mgr Malou ne se lassait pas d’exhorter son frère à reprendre place dans la politique. « De plusieurs côtés, lui écrivait-il, on me fait des instances pour que vous vous laissiez porter candidat dans le premier district conservateur qui deviendra vacant. »

 

2. Le retour de Jules Malou à la politique : l’élection difficile au sénat en février 1862

 

(page 447) L’occasion naturelle et honorable qu’attendait Malou d’entrer au Sénat ne tarda pas à s’offrir, par suite du décès de M. Van Naemen, sénateur pour l’arrondissement de Saint-Nicolas.

L’ancien député d’Ypres accepta l’offre que lui firent les membres notables du comité conservateur de Saint-Nicolas et consentit à se laisser porter candidat à l’élection sénatoriale qui devait avoir lieu le 4 février 1862.

« J’ai accepté, écrivait-il au prince de Chimay (Lettre du 17 février 1861), l’occasion de rentrer dans la vie politique par le Sénat, pour remplir un devoir ; mais je veux être sincère : l’un de mes principaux mobiles a été d’échapper ainsi au danger d’être moralement contraint de reparaître à la Chambre des représentants.

« J’avais contre ce retour-là une répugnance invincible et péremptoirement motivée. »

(page 448) Tout semblait conjurer pour dégoûter et éloigner à jamais Malou de la politique.

Les électeurs de l’arrondissement de Saint-Nicolas avaient été invités par le bureau du comité conservateur à se rendre à une assemblée convoquée pour la désignation du successeur de M. Van Naemen (Le 23 janvier 1862). La ratification de la candidature de Malou ne paraissait pas douteuse ; elle avait été acceptée dans une précédente réunion des délégués par quatorze voix contre trois accordées au vicomte Vilain XIIII. Mais, dans l’entre-temps, une cabale s’était formée et, dans l’assemblée générale, ouverte d’ailleurs à tous venants, conservateurs comme adversaires politiques, une majorité de quelques voix se prononça contre Malou, en faveur de la candidature du vicomte Vilain XIIII.

« On n’a jamais vu de mystification semblable à celle de Saint-Nicolas, écrivait Malou à l’évêque de Bruges, le 26 janvier 1862... On paraît accepter comme sérieux et décisif le vote d’une centaine de paysans de trois communes, et même les votes d’adversaires. (L’arrondissement de Saint-Nicolas comptait plus de 2,500 électeurs. Le dixième à peine assistait à l’assemblée du 23 janvier. 140 voix avaient désigné le vicomte Vilain XIIII ; Malou n’en avait recueilli que 117). Il y a longtemps que je le dis, nous ne devrions pas nous appeler le parti conservateur ou catholique, mais le parti-dindon. »

Le vicomte Vilain XIIII, qui se trouvait à l’étranger, protesta immédiatement contre le vote de l’assemblée de Saint-Nicolas et refusa d’en bénéficier. On put décider Malou à maintenir sa candidature. Il fut élu à une quasi- unanimité. (Election de Saint-Nicolas, février 1862 : Votants 1,415 ; Malou, 1,249 suffrages, élu ; vicomte Vilain XIIII, 66 suffrages).

(page 449) Rien ne peint mieux le défaut d’organisation sérieuse des conservateurs que cet incident. On ne s’étonne plus, devant le spectacle d’une telle incurie, que, dans beaucoup d’arrondissements, une poignée d’électeurs libéraux, bien organisés, ait longtemps tenu tête aux forces conservatrices débandées, et l’on comprend que le découragement et le dégoût se soient emparés à certaines heures des hommes politiques livrés à l’insouciance de tels électeurs.

 

3. Le dépit de Jules Malou et son abstention aux congrès de Malines

 

(page 449) Même après son élection, Malou resta sous le coup des déceptions violentes et successives qu’il avait éprouvées : les événements de 1857, l’échec de 1859, le pitoyable avortement des tentatives d’organisation des conservateurs, la malheureuse question de la presse, les fautes de tactique commises par la droite expliquent son état d’âme. « Les couvents et même cette grosse bêtise de la dîme me restent en mémoire, » écrivait-il, le 17 mars 1863, à l’évêque de Bruges.

Ne faut-il pas attribuer à ces dispositions générales d’esprit, plus qu’à un sentiment d’indifférence ou de méfiance, l’abstention de Malou aux assemblées générales des catholiques, à Malines ?

« J’ai été très perplexe au sujet du Congrès de Malines, écrivait-il à l’évêque de Bruges. J’ai signé, j’ai adhéré ; j’ai fait dire tant au président qu’à d’autres amis les motifs qui m’empêchaient d’y prendre une part active ; mais, je l’avoue, je n’ai pu vaincre ma répugnance pour ces tournois de paroles en l’air. Je souhaite sincèrement que cela produise plus de bien que de mal. Si les catholiques, après la rude leçon de 1857, avaient bien voulu (page 450) comprendre la nécessité d’une organisation politique sérieuse, permanente, efficace, les choses seraient tout autres qu’aujourd’hui...

« D’autres, dans des positions analogues à la mienne, sont allés, sans mot dire, se montrer à une ou deux séances. Je n’ai pas fait ainsi : il m’a paru que l’alternative sérieuse et digne était ou d’y travailler ou de m’abstenir, et que d’y paraître un instant était un moyen terme inadmissible. » (Lettre de M. Malou à Mgr Malou, 29 septembre 1863).

Il convient, certes, de regretter cette abstention volontaire de Malou. « J’aurais préféré vous voir figurer comme collaborateur avoué, lui écrivait l’évêque de Bruges. (Le 6 octobre 1863. Mgr Malou approuva pleinement le projet des assemblées générales de Malines, s’intéressa vivement à l’organisation et applaudit aux résultats. Personnellement, il n’y prit cependant aucune part). Votre absence, du reste, ne vous oblige point à l’inaction pour l’avenir ; au contraire, elle peut vous faire rechercher des compensations. L’effet moral du Congrès de Malines, on ne peut le contester, est grand et salutaire. La rage des ennemis de l’Eglise suffirait pour le prouver. »

Faut-il s’attarder à rechercher les motifs de cette attitude ? Malou ne fut pas seul, parmi les chefs du parti conservateur, à se tenir sur la réserve ; le baron d’Anethan et M. Barthélemy Dumortier, au début, s’abstinrent aussi. Malou seul persista à demeurer, en spectateur bienveillant, à l’écart des assemblées qui se succédèrent avec un égal éclat en 1863, 1864 et 1867.

Peut-être estima-t-il qu’il ne pouvait remplir de rôle utile et craignit-il, après les déceptions dont le souvenir récent ne l’avait pas quitté, de faire entendre trop la voix (page 451) de la modération et de la prudence, là où l’enthousiasme devait réaliser de grandes choses. Il se réjouit assurément de voir se lever une génération de catholiques jeunes, instruits par l’expérience de leurs aînés, peu disposés à pratiquer comme eux la modération jusqu’à l’effacement. II les vit se grouper autour d’amis politiques dont il respectait le talent et cultivait l’amitié ; jamais il n’en prit ombrage.

II comprenait qu’une œuvre aussi considérable et d’aussi longue haleine que le relèvement et l’organisation d’un grand parti dépasse les forces d’un homme ; qu’elle doit être le résultat d’un concours d’efforts associés dans l’unique préoccupation du but à atteindre. Chacun a son heure et souvent les événements eux-mêmes se chargent d’avertir que cette heure est venue ou qu’elle est passée.

Malou, dans l’œuvre du relèvement des conservateurs, avait eu son heure ; il avait, un moment, assumé à lui seul presque toute la charge. Si, brusquement, il s’était trouvé alors éloigné de l’action, que fût-il advenu de la presse conservatrice et jusqu’où les conservateurs eussent-ils été entraînés à la dérive ? Le double but qu’il s’était proposé était atteint, bien incomplètement sans doute, lorsque le résultat imprévu d’une élection était venu l’écarter de la politique. Dans l’intervalle avait grandi l’influence amie de M. Dechamps ; au lendemain des journées de mai 1857, celui-ci avait paru être seul à même de reprendre le pouvoir abandonné par M. de Decker ; bien que la faveur royale se fût portée ailleurs, l’autorité de M. Dechamps n’avait cessé de s’affermir, en même temps que son activité se prodiguait. Ce fut lui qui recueillit, avec M. Ducpetiaux, des mains défaillantes de M. Paul Nève, le Journal de Bruxelles, l’Emancipation et leurs filiales. A MM. Ducpetiaux et (page 452) Dechamps revient surtout le glorieux mérite d’avoir été les promoteurs de ces assemblées générales de Malines, d’où les catholiques belges sortirent unis, autour d’un programme politique et d’un programme social. (Compte rendus des assemblées générales des catholiques en Belgique. - Première session, à Malines 18-22 août 1863, 2 vol. ; deuxième session, à Malines, 29 août-3 septembre 1864, 2 vol., troisième session, à Malines, 2-7 septembre 1867, 2 vol. (Comptoir universel d’imprimerie et de librairie, V. Devaux, Bruxelles.). P. MICHOTTE, Etude sur les théories économiques qui dominèrent en Belgique de 1830 à 1886 (Louvain, Peeters, 1904). M. Michotte a clairement établi que le mouvement social catholique en Belgique ne date pas de 1886, mais est issu directement des assemblées générales de 1863, 1864 et 1867 (pp. 191 à 231)).

 

4. La transformation de la droite sénatoriale en force d’opposition politique

 

(page 452) A la veille de rentrer au Parlement, Malou écrivait au prince de Chimay Depuis longtemps je suis convaincu de la nécessité de créer au Sénat, en faveur de notre opinion, une grande force de résistance pour empêcher le mal, puisqu’il ne lui est pas donné, et que de longtemps peut-être, à moins d’un miracle, il ne lui sera pas donné de réaliser le bien. »

La force de résistance, à laquelle Malou voulait faire appel, avait bien manqué au Sénat depuis un quart de siècle ; il n’avait joué, durant cette période, qu’un rôle effacé dans la vie politique de la nation ; on eût dit qu’il cherchait à faire oublier la fameuse adresse au Roi par laquelle il avait naguère renversé le ministère libéral homogène Lebeau-Rogier. La haute assemblée, on s’en souvient, avait été, à cette occasion, violemment prise à partie par M. Devaux. Dans sa Première lettre sur les affaires du temps, Malou avait défendu l’institution sénatoriale (page 453) contre les attaques du directeur de la Revue nationale ; il n’avait pas admis qu’on la dénaturât en la considérant comme la représentation d’un intérêt, d’une classe, comme « un contrepoids, un lest ajouté à la Chambre des représentants » ; il avait revendiqué pour le Sénat des prérogatives semblables à celles de la Chambre, et un droit égal de « modérer et ramener dans une bonne voie les agents responsables du pouvoir exécutif ».

De ce droit incontestable, l’usage semblait prescrit lorsque Malou prit place parmi les sénateurs. Durant de longues années, après la rupture des libéraux avec le régime unioniste, le Sénat compta une majorité composée d’éléments modérés et conservateurs. Mais la plupart de ses membres paraissaient, avant tout, préoccupés d’éviter tout ce qui eût pu provoquer ou aggraver une crise politique. Cette passivité, ce laisser-aller au gré du flux et du reflux des événements s’expliquent, en partie, par le recrutement du Sénat à cette époque. Le nombre des éligibles était très restreint ; beaucoup ne se souciaient guère de la politique ; sauf dans les grandes villes, il y avait peu ou point de luttes entre candidats de diverses opinions ; nulle profession de foi n’était exigée du candidat unique, qu’on proclamait élu ; les sénateurs ignoraient souvent si un nouveau collègue se rangerait dans la majorité ou parmi la minorité. (Un trait, aussi plaisant que suggestif des mœurs sénatoriales de 1850 se trouve rapporté dans une des lettres récemment publiées du baron d’Anethan à son collègue le baron Béthune. M. de Haussy s’étant retiré de la politique, les électeurs de l’arrondissement de Charleroi envoyent M. de Dorlodot occuper le siège sénatorial abandonné par l’ancien ministre du Cabinet du 12 août 1847. On voit aussitôt le baron d’Anethan, en leader attentif, se préoccuper d’assurer à la minorité une nouvelle recrue. « Il (M. de Dorlodot) a été élu, écrit-il le 2 novembre 1850, dans des conditions qui ne le rendent pas sympathique pour le Cabinet : néanmoins il importe de le maintenir dans ces idées et vous êtes, comme moi, convaincu que la place que l’on occupe exerce une grande influence. » Si grande même, que M. d’Anethan invita M. Béthune à céder son fauteuil au nouveau collègue, afin que celui-ci fût bien encadré. « Veuillez, mon cher collègue, continue la lettre, songer à l’importance de garder de Dorlodot parmi nous : nos adversaires le comprennent tellement que M. Van Schoor disait à M. Misson : « Dorlodot pourrait se mettre à gauche, de Royer lui cèderait sa place. » (Baron L. DE BÉTHUNE, Le baron d’Anethan d’après sa correspondance. Revue Générale, novembre et décembre 1904.))

Il n’était pas aisé de réagir contre cet état regrettable d’apathie politique ; le baron d’Anethan, élu sénateur le août 1849, tenta cette entreprise ardue . (page 454) « L’influence de la première Chambre demeurait bien inférieure à celle que la Constitution lui assigne et qu’elle a acquise depuis lors, observe M. le baron L. de Béthune dans une récente étude consacrée à celui qui devint le. chef du ministère du 2 juillet 1870. A peine entré au Sénat, M. d’Anethan s’efforça de réagir contre cette situation. D’une part, il y groupa plus étroitement les champions de l’opinion conservatrice ; de l’autre, il ne négligea rien pour enrôler dans la droite les esprits hésitants. »

Le groupe de la droite sénatoriale, dont le baron d’Anethan était le chef, avait compté, dès le début, parmi ses membres les plus fidèles, M. Malou-Vandenpeereboom. Celui-ci avait pris dans la haute assemblée la place ouverte par le décès de son frère, M. Edouard Malou-Vergauwen ; il l’occupa pendant dix ans, s’acquittant de ses fonctions électives comme il s’était acquitté naguère de ses devoirs d’éducateur, avec une conscience rigoureuse. Nullement préoccupé de remplir au Parlement un rôle brillant, qui n’eût pas été au-dessus de ses forces, il y jouit de l’autorité et du respect qu’imposent (page 455) la sûreté des jugements, la loyauté du caractère et des convictions.

Dans le but de mieux remplir les obligations de sa charge, il s’était établi à demeure à Bruxelles. Son hôtel de la rue du Marais s’ouvrit plus d’une fois aux conciliabules de ses collègues conservateurs.

Lorsqu’il atteignit la soixante-dix-septième année, M. Malou-Vandenpeereboom craignit de ne plus pouvoir servir utilement les intérêts qu’il représentait ; il renonça au mandat que lui avaient confié les électeurs yprois. Il vécut encore deux ans, entouré de l’affection des siens et mourut le 6 février 1862, deux jours après que l’élection de Saint-Nicolas eût rouvert à son fils les portes du Parlement.

Dans l’intervalle, la majorité du Sénat ne s’était pas départie, sinon en de rares circonstances, de la règle qu’elle semblait s’être imposée de soutenir, malgré tout et quelles que fussent les idées qu’il incarnât au pouvoir, le Cabinet investi de la confiance de la Couronne. On avait vu une même Chambre haute appuyer le ministère unioniste catholique de M. de Decker, puis fournir une majorité au Cabinet libéral Rogier-Frère !

Dieu sait combien d’années eût encore fleuri un régime qui eût ménagé habilement les éléments modérés du Sénat, si la politique doctrinaire de M. Rogier avait prévalu au sein du ministère, si le gouvernement avait pu écarter toutes les questions irritantes. Mais, sous la poussée de l’évolution anticatholique du libéralisme, un revirement s’était produit dans certaines régions gouvernementales.

(page 456) Le discours du Trône qui ouvrit la session de 1861-1862 annonça, indépendamment de la reconnaissance du royaume d’Italie, une loi sur les bourses d’études et une loi sur le temporel des cultes. « La présentation de ces lois avait été la condition de la rentrée aux affaires de M. Frère, écrit M. Woeste (Charles WOESTE. L’évolution anticatholique et radicale du libéralisme belge. Vingt ans de polémique, t. Ier, p. 96). On doit croire que M. Rogier n’y était guère sympathique ; à son avis, « c’étaient là deux gros morceaux à digérer » ; mais M. Frère s’était acquis, au sein du parti libéral, une situation qui lui permettait de dicter ses volontés ; elles furent acceptées, et c’est ainsi que succéda à la politique doctrinaire une politique de transition, destinée à frayer les voies à la politique radicale ».

« Doctrinaire d’instinct dans les questions politiques, radical dans les questions religieuses, » M. Frère se trouva l’homme du jour : son impulsion se fit sentir dans tous les actes du ministère ; il atteignit, durant les années qui suivirent, l’apogée de sa puissance ; le libéralisme applaudit à la réalisation successive des réformes annoncées.

Mise en demeure d’emboîter le pas à cette politique agressive, la majorité du Sénat, restée dans l’ensemble modérée, et même conservatrice, manifesta en plus d’une circonstance son hésitation et sa répugnance. Tandis que le centre gauche suivait, mais à regret, le ministère dans la voie où celui-ci s’engageait, la droite fortifiait ses positions.

L’entrée de Malou au Sénat promettait un concours précieux à la minorité et à son chef, le baron d’Anethan ; une ancienne amitié et une parfaite communauté d’idées unissaient celui-ci à son nouveau collègue. Le parti conservateur (page 457) compta désormais au Sénat deux leaders éminents par l’autorité et le talent, alors que le libéralisme ministériel ne s’y trouvait représenté par aucun de ses principaux chefs.

Aussi bien le ministère ne tarda-t-il pas à se heurter à des résistances auxquelles le Sénat ne l’avait pas habitué.

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